Chapitre III

1245 Words
IIILorraine Bouchet était arrivée à Quimper tard le soir par le train. Elle voulait être à pied d’œuvre aux aurores. Le trajet avait été calme, un peu long peut-être, mais elle avait mis à profit cette solitude momentanée pour travailler. Le hasard, ou le destin, appelons ça comme on veut, lui donnait la possibilité de mener personnellement l’enquête. Non pas qu’elle en rêvait mais plutôt parce qu’elle avait encore des choses à se prouver à elle-même. Elle avait déjà goûté à l’exercice du côté de Pont-Aven. Elle n’était alors qu’une étudiante à l’École Nationale de la Magistrature de Bordeaux en vacances chez sa copine Stéphanie. Son action ne serait ici qu’officieuse et, si cela tournait mal, elle userait de la loi. Et de son pouvoir. Stéphanie, justement. Quelques années avaient passé et les deux camarades s’étaient un peu perdues de vue. L’opportunité avait donné un bon prétexte pour que Stéphanie s’embarque, avec un enfant, dans une incroyable affaire sautant d’île en île en Charente-Maritime.1 La jeune femme avait gardé un souvenir douloureux de sa rencontre avec Franck Nérac, braqueur notoire, et elle en avait profité pour tenter de lui faire payer la facture. Mais enlever un enfant n’a jamais été un jeu de patronage. Il a souvent été un jeu de m******e broyant les êtres dans leur corps et dans leur cœur pour le reste de leur vie. La chance avait mis son grain de sel dans l’histoire afin d’éviter une issue fatale sur la plage de Trousse-Chemise à l’île de Ré. La chance ? Et Landowski ! Le commissaire avait mis un terme à cette cavale insensée. Plus tard, le temps de la responsabilité pénale était arrivé. Même si Stéphanie avait agi sans fraude ni violence, selon les termes même du droit pénal spécial, elle n’en relevait pas moins d’une sanction judiciaire. Lorraine avait joué un rôle dans cette affaire en tenant sa copine au courant des frasques de Nérac. Elle avait avoué plus tard à Landowski qu’elle n’imaginait pas que Stéphanie pousserait le bouchon si loin. En conséquence, il avait bien fallu qu’elle vienne à la barre pour donner sa version des faits. La magistrate avait mis tout son poids dans la balance de la justice pour tenter d’atténuer la sanction. Elle lui devait bien ça à sa copine ! Après tout, elle ne pouvait pas supposer que celle-ci se lancerait dans une telle aventure mais elle en avait été le déclencheur. Les membres du tribunal avaient bien compris la motivation de Stéphanie puis ils avaient craqué, sans être prêts à l’avouer, quand le jeune Luke était venu défendre avec force celle qui lui avait offert une cavale digne d’un roman de cape et d’épée. Verdict : cinq ans d’emprisonnement dont deux avec sursis, une amende réduite par l’obligation d’effectuer deux cents heures de TIG2. Avec la détention provisoire et les réductions de peine, Stéphanie avait écourté son séjour à la Maison d’Arrêt des Femmes de Rennes. Une fois sortie, elle avait été accueillie à Quimper par une nouvelle association œuvrant contre les violences faites aux femmes pour effectuer l’autre volet de sa peine. C’est là qu’elle avait découvert une piste pouvant intéresser la magistrate. Ce mardi matin, Lorraine se fit déposer par le taxi au carrefour du Chapeau Rouge. Il n’était guère possible d’approcher en voiture le parking de La Tour d’Auvergne en passant devant le collège de La Sablière. Un important dispositif policier en contrôlait les accès. La magistrate n’ignorait pas pourquoi le quartier était en effervescence. Les cinq accusés dans l’affaire Algret passaient en Cour d’Assises. Le procès allait durer trois semaines. En lisant la veille sur Internet quelques documents relatant les faits, elle avait pointé quelques similitudes avec l’aventure criminelle qu’elle avait vécue récemment en compagnie de Landowski sur l’île de Noirmoutier.3 Décidément, les délinquants ne faisaient pas toujours preuve d’une imagination débordante… Ce rapport-là entre justice et police lui plaisait bien. D’où cette coïncidence arrangée de se trouver sur place à l’heure du transfert des détenus. Cela lui rappelait les lundis au Centre de Détention de Caen. Le car en provenance de Fresnes arrivait en fin de matinée, encadré par des forces de police impressionnantes. Elles barraient les rues adjacentes le temps que le convoi passe sous la voûte de l’entrée. Manœuvre un peu délicate ralentissant considérablement le car. Une action violente par un commando bien décidé à libérer un détenu aurait pu être tentée sans cet indispensable cordon de sécurité. Elle avait vu pire quand le commissaire Lucien Aimé-Blanc s’était annoncé un soir pour incarcérer un détenu particulièrement surveillé qui revenait d’une reconstitution à Trouville4. C’était la grande époque de Jacques Mesrine. Le QHS5 de Lisieux était encore en service. Elle s’était trouvée là un peu par hasard. Il y avait sous le porche, à cette époque-là, l’entrée vitrée de la coopérative du personnel. C’était une sorte d’épicerie de dépannage bien utile pour des agents pénitentiaires contraints à des horaires particuliers. Après-midi, matin et nuit, repos de garde, repos hebdo, des notions qui sonnaient encore à ses oreilles de fille de maton. Ce soir-là, son père avait dû attendre la visite impromptue annoncée par le Régis, le réseau téléphonique interministériel sécurisé. Il fallait réceptionner le détenu et l’écrouer. Il n’y avait pas encore de moyens modernes de biométrie pour pratiquer les formalités d’écrou. C’était toujours le règne de la plaque et de l’encre pour prendre les empreintes et les apposer sur un énorme registre à la page réservée à chaque entrant. Il y avait un chiffon que l’on passait au détenu pour qu’il s’essuie les doigts. Quand le convoi était arrivé Rue du Général Moulin avec l’escorte, il y avait eu un sacré remue-ménage avec foisonnement d’uniformes et d’armes avant que le principal intéressé sorte du fourgon. Il y avait deux surveillants du genre armoire à glace qui l’encadraient. Menottes, entraves, gilets pare-balles, tout le matériel avait été sorti pour solidariser les trois hommes. L’opération était supervisée par le commissaire de l’Anti-Gang, la main posée sur la crosse de son arme de service. Lorraine avait observé la scène par le carreau puis, une fois sortie sous le porche, elle avait continué à regarder. La scène n’avait pas duré longtemps, mais elle ne l’avait pas oubliée. Elle traversa la place et s’annonça au début de la rue du Palais. Les hommes du commissariat de Quimper étaient postés le long de la voie. Ils avaient été placés en quinconce afin que chacun puisse avoir une vision totale des lieux. La panoplie policière, armement, gilet pare-balles, fusil d’assaut, était de rigueur autant pour la protection solide des prévenus que pour la dissuasion la plus efficace. Malgré son coupe-file extrêmement éloquent pour n’importe quel fonctionnaire de police, un lieutenant lui demanda d’attendre. Elle comprit tout de suite que les fourgons transportant les détenus étaient annoncés. En effet, quelques secondes plus tard, une succession de véhicules bleus embouqua la rue et la remonta sur quelques dizaines de mètres avant de s’engouffrer dans l’arrière-cour du palais de justice. Séquence particulière au petit jour qui fit naître chez elle une sorte d’émotion. La magistrate était en phase avec son milieu. Elle eut juste le temps d’apercevoir quelques policiers encagoulés, des membres de l’équipe du GIPN, faisant partie de l’escorte rapprochée des pré-venus. Puis le calme revint. Elle put s’approcher du palais de justice et y pénétrer par la porte habituelle réservée au personnel en montrant patte blanche. À l’intérieur, le déplacement n’était pas facile. Les couloirs ceinturant la salle de la Cour d’Assises étant interdits, elle dut louvoyer et tirer des bords en compagnie d’une greffière qui lui servait de guide pour rejoindre les étages sans passer par l’escalier monumental partant de la salle des Pas Perdus. Elle avait rendez-vous avec un collègue magistrat pour évoquer l’affaire qui venait de la ramener en Bretagne. Et s’informer sur les agissements réels ou supposés d’un thérapeute bien en vogue depuis quelque temps, un certain Lanza Garan. 1 Lire Fugue mortelle en Ré, même auteur, même collection. 2 Travail d’Intérêt Général, alternative à une peine d’emprisonnement. 3 Lire Vagues à lames à Noirmoutier, même auteur, même collection. 4 Authentique. 5 Quartier de Haute Sécurité, qualification d’établissement pénitentiaire supprimée en 1982.
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