Chapitre IV

1008 Words
IV— Oui, j’ai fait du mal à Élodie ! Après ces quelques mots écorchant son cœur à jamais, elle ressentit une sorte de plénitude inattendue comme si sa fille elle-même la remerciait de tant de franchise. Chantal n’en revenait pas. Cet inconnu avait réussi à extirper du tréfonds de son âme les pulsions les plus secrètes, les plus sombres de son existence. Utilisant un ton suave mais pénétrant et usant du contact physique en petites touches délicates, il était parvenu à ouvrir la porte de son jardin secret. Assise sur le coussin noir, elle avait transpiré de le sentir proche, tout proche d’elle, à la circonvenir, à la contraindre mais aussi à l’accompagner dans sa quête imprécise de ce qu’elle était vraiment. Elle avait résisté pied à pied, hésitant même à se lever et fuir sans se retourner. Et peut-être à rejoindre sa fille pour en finir avec ce manque définitif de l’absence de l’être le plus cher. Mais elle était restée. Lanza Garan, elle en avait entendu parler par une cousine de son ex-mari. Malgré la séparation rendue presque inévitable par la mort d’Élodie, elle avait gardé des liens avec cette Bretonne d’adoption bien campée dans ses bottes qui, d’ailleurs, l’avait invitée à venir passer quelques jours en bord de mer, face aux îles Glénan, pour avoir une autre vision du monde. Vingt ans qu’elle avait quitté les bords de la baie de Concarneau pour s’en aller vivre sa vie. Vingt ans qu’elle avait coupé les ponts, rangé son enfance dans des cartons et caché ses racines. À cette proposition de séjour, elle avait répondu favorablement. Elle en avait tellement besoin ! « Un archipel posé sur la mer qui ressemble à un convoi de navires. On le dit en partance quand on a envie de voyages et on le dit de retour quand on espère la bonne nouvelle. Les autres jours, il est là comme la preuve que l’on vit encore », disait-elle, cette femme de marin qui n’avait jamais quitté le petit bourg de la côte dont son époux était originaire. — Chantal, c’est bien. Tu accèdes enfin à la parole. Le mal s’en ira par ta bouche. Comme pour la féliciter, le thérapeute pressa les épaules de sa cliente par deux fois, puis il ôta ses mains pour les poser à plat plus bas dans le dos. — Chantal, maintenant tu vas devoir raconter lentement ce que tu as fait. Elle tenta de réprimer un sursaut immédiatement perçu par Lanza Garan. Il la rassura : — Je ne suis pas là pour juger et rien de ce que tu diras ici ne sortira de cette pièce. Je vais t’aider. Je suis de ton côté. Je suis ton ami. Elle sentit ses mains quitter son dos puis un chuintement de tissu sur le parquet, indiquant qu’il se rapprochait encore. Il devait avoir écarté les jambes puisque le contact de ses genoux s’était éloigné de la partie médiane de son dos mais restait très perceptible sur les côtés. La voix si fascinante et plus proche encore reprit : — Élodie a fréquenté les hôpitaux, c’est cela ? Chantal en fut interloquée. Comment pouvait-il savoir ? — Oui, répondit-elle d’une voix blanche. — À plusieurs reprises ? — Oui. — Pour des blessures ? — Oui. — Qu’elle s’était faites elle-même ? —… — Chantal, nous sommes tous les deux ici. Il n’y a personne d’autre. Et même s’il y avait quelqu’un qui tente de nous écouter, nous sommes à dix mètres de la moindre ouverture et nous parlons normalement. Il ne pourrait nous entendre. Garan reposa ses mains bien à plat dans le dos de Chantal. — Qui était l’auteur des blessures que présentait Élodie ? Qui ? — Moi. — Étaient-ce des blessures accidentelles ? — Non. — Étaient-ce des blessures volontaires ? — Oui. — Que tu pratiquais régulièrement ? — Oui. — Pour la punir ? — Non. — Pour la faire souffrir ? — Non. — Pour toi-même. — Oui. Les mains quittèrent le dos. — Souffle un peu, Chantal. L’exercice est nécessaire, je sais qu’il est difficile. Elle expira longuement en laissant son corps s’affaisser un peu. Elle se sentait bizarre comme si elle était descendue au fond d’elle-même. Elle avait l’impression de repartir au temps où elle était une jeune fille de l’âge d’Élodie juste avant sa mort. — Reprenons, dit Garan. La pression dans le dos s’accentua, forçant Chantal à se redresser. — Élodie avait quel âge quand ces choses se sont passées ? — C’était une enfant. — Un bébé ? — Mon bébé. — Et tu la blessais quand même ? — Je ne voulais pas… je l’aimais… je ne voulais que son bien. — Pourtant, tu lui faisais du mal… — C’était pour qu’on la soigne, qu’on l’entoure de médecins et d’infirmières. — Tu avais peur pour elle ? — Elle était si frêle, si fragile. — Tu pensais que tu ne faisais pas assez pour elle ? Que tu ne faisais pas assez bien pour elle ? — C’est ça, exactement ça. — Et à l’hôpital, elle ne risquait plus rien. — Elle était entre de bonnes mains. J’étais contente. — Chantal, ce sont des faits anciens que tu me livres avec franchise ? — Il y a bien longtemps… — Et tout cela s’est arrêté ? — Oui, oui. — Quelqu’un s’en est aperçu ? — Non, non. Personne n’en a jamais rien su. — Il y a eu des soupçons se portant sur toi ? — Oui mais… — Les blessures n’étaient pas graves ? — Je ne voulais pas lui faire du mal. — Tu as inventé des accidents domestiques ? — Ils n’ont pas trouvé de preuves. — Tu as eu peur d’être confondue ? — Non. J’ai repris le travail. — Et Élodie est allée à la crèche ? — C’est ça. Là-bas, elle avait tout ce qu’il fallait. — Tu ne t’es plus inquiétée ? — Non. — Tu n’as plus envoyé de signaux d’alarme de cette nature ? — Tout s’est arrêté. Elle soupira. — Fini. Garan relâcha sa pression et ce corps à corps un peu particulier, puis il vint s’asseoir sur le coussin blanc devant Chantal. Celle-ci baissa les yeux. — Il n’y a pas à avoir honte. C’est beau ce que tu as fait aujourd’hui. Tu as pu sortir de toi cette douloureuse période. Élodie qui ne te quitte pas a compris que tu faisais cela pour son bien. Sache que, par ton attitude volontaire, tu t’attaches à la défense de son identité. Elle ne peut que saluer ton courage. La pauvre femme, liquéfiée par l’intensité du moment et par son propre aveu, fondit en larmes. — Pleure, Chantal, pleure, dit le thérapeute. Ce que tu as de mal s’en va dans les larmes. Ton esprit se purifie. Il se releva, fit deux pas en avant et aida Chantal à se mettre debout. Il lui saisit l’autre main sans lâcher la première, puis il l’attira vers lui tout en conservant une courte distance. — C’est bien. Je suis satisfait de cette séance. La première. Il sourit. — Nous allons faire de grandes choses ensemble.
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