Chapitre IV

1418 Words
Chapitre IVAchètera-t-il un lit de camp ? Et pourquoi pas ? Qui lui interdit de recevoir un frère, un camarade venus le visiter en son désert ?… Clément, préférant ne courir aucun risque, se contenta d’un matelas gonflable, carton de dimensions modestes que la caissière ne remarquerait pas. Il acheta aussi le ravitaillement d’une personne seule, plats cuisinés pour célibataires, yaourts par quatre, demi-baguette, avant de parcourir la quinzaine de kilomètres qui le séparaient d’un autre supermarché, et d’y effectuer des achats comparables : tout faire pour ne pas, dans les commerces où peut-être on savait qui il était, où la cliente suivante pouvait être une mère d’élève, passer pour la moitié d’un couple. Il faudrait se plier à cette discipline tout le temps de la (le mot d’abord se refuse) séquestration. Sur le chemin du retour, Clément traversa des phases terrifiées, des sueurs brutales lui venant au front à la pensée de ce qu’il était déjà devenu, sans plus de repentir possible que s’il retenait Tony Pousseur depuis six mois ; et, alternant avec ces angoisses, le sentiment moins attendu d’une toute-puissance ou, c’était étrange de le penser, d’une dignité recouvrée. Mais il est faux, sans doute, de parler d’alternance entre enthousiasme et terreur : ces états paradoxaux se conjuguaient plutôt dans une vaste confusion, un tumulte profond, une lame tourbillonnante dont la logique et les desseins – vous sauver ? vous noyer ? – échappent, et qui fait de vous son jouet. Clément ne trouva quelque apaisement que lorsqu’il décida de ne plus se raidir, mais de consentir. Il alluma l’autoradio, folie disproportionnée à la modestie du véhicule, mais où l’avaient conjointement jeté l’euphorie du premier traitement et l’amertume de l’exil. Il glissa dans une fente un disque irisé, pressa une touche, et ralentit pour mieux s’abandonner à la voix pareillement chatoyante qui, jusque chez lui, chanta dans la nuit déjà tombée de lumineux airs de Mozart. Et la maison n’est plus la même. En cherchant sa clé dans la poche de son manteau, en l’approchant de la serrure, Clément le constate : d’être habitée d’une vie autonome, d’une vie qui n’est pas lui, d’une vie qui a continué tout le temps que lui, Clément, n’y était pas, la maison abrite dans sa maçonnerie une pauvre âme, mais une âme. Tu deviens fou, Clément, mets fin, mets fin tout de suite à ces idées malades, se dit le piètre géant. Il se redresse, respire profondément l’humidité glacée de novembre et regarde un instant la nuit avant de se pencher à nouveau, de chercher la serrure et d’entrer. — Tony ? Clément colla l’oreille à la porte du réduit. — Tony, ne réponds pas puisque cela t’amuse, mais réfléchis bien. J’ai fermé à clé la porte de la maison. Ce sera toujours comme ça. Il serait stupide d’essayer de t’enfuir quand je vais ouvrir celle de ta… de ta chambre. Tu as vu ma taille ? la tienne ? Je vais ranger un peu, que tu puisses t’installer et dormir. Il ouvrit, prudemment, comme si lui-même n’était pas persuadé de l’innocence du gamin, qu’il craignît une ruse derrière sa passivité. Tony semblait ne pas avoir bougé depuis deux heures. — Tu ne l’as pas lu ? demanda Clément, désignant le livre d’un coup de menton. L’enfant haussa les épaules, fit une moue dégoûtée. Sans cesser de le surveiller, Clément remplit deux grands sacs-poubelles des choses poussiéreuses qui encombraient le cagibi, bocaux, bouteilles, boîtes pleines d’écrous, de ficelles, d’élastiques corrompus, de clous rouillés : rien ou presque qui méritât le nom d’objet, sinon une lampe de fer forgé, hideuse, dont Tony devrait se satisfaire. Clément la posa sur une caisse de bois blanc, improvisant un chevet. Quand le gamin, toujours immobile, se trouvait sur le chemin de ses rangements, il le chassait d’un coup de pied, comme une saleté plus encombrante. Il gonfla le matelas, sans effort, d’un souffle puissant. — Quand j’avais dix ou douze ans, dit-il à Tony avec un sourire d’enfant, mon père me répétait que j’avais du coffre, j’aimais qu’il me dise ça. Un moment, l’odeur du caoutchouc neuf emplit l’espace, chassant les parfums de poussière et d’oubli. Comme il finissait de balayer la pièce : — Demain, je ferai ça mieux, tu t’en contenteras pour cette nuit. Il s’aperçut que l’enfant grelottait. La pièce était glaciale, mais il s’y était si bien affairé qu’il n’avait pas senti le froid. Il sortit, fermant à clé la porte sur ses pas, monta jusqu’à sa chambre, y prit deux couvertures dans un placard ménagé sous la pente du toit, et un sac de couchage. Avec maladresse il en couvrit l’enfant, et dit : — Je vais t’apporter une soupe. C’est du tout fait, ajouta-t-il. J’espère que tu aimes bien ça. Après la soupe, Tony avala une boîte de saucisses aux lentilles, deux yaourts, une pomme, une banane, sans un mot. Son geôlier avait dégagé une seconde caisse devant laquelle l’enfant, acceptant de quitter son coin, s’était assis en tailleur. Clément essaya de plaisanter : — Mais tu n’as rien mangé depuis huit jours. Tu vas bientôt devenir plus grand que moi. Le repas fini, l’enfant fut mené aux toilettes pratiquées sous l’escalier, et reconduit à sa cellule. Il se coucha tout habillé. Clément l’enveloppa dans le duvet, les deux couvertures, alluma l’horreur de fer forgé, éteignit la lampe du plafond après avoir fermé la porte à clé. Ce n’est que du couloir qu’il osa lancer : — Bonne nuit, Tony. Il n’eut pas de réponse, et monta jusqu’à son bureau. — Il faudra que je lui achète des vêtements, murmura-t-il. Il s’assit à son bureau, prit un paquet de copies. Le devoir était l’œuvre de la 3e F, celle de Tony. Clément avait promis de le rendre cette semaine, il ne pouvait plus reculer. Il tient le paquet dans ses mains, le soupèse, pense à Tony. Il compte les copies : à l’endroit (vingt-quatre), à l’envers (vingt-quatre aussi), constate qu’il en manque une. Il pense à Tony. Il entreprend alors de les classer selon l’ordre alphabétique, pour trouver l’absent : Alaguillaume, Balard, Bernard, Bichon… Il pense à Tony, sur son matelas pneumatique : dort-il, pleure-t-il, se retourne-t-il sur les boudins incommodes ? Il sort le Cahier de bord sur lequel il porte ses notes, feuillette le paquet classé pour le comparer à la liste de la 3F. La copie manquante est celle d’Aurore Pain : il se rappelle à présent qu’elle vient d’être opérée d’une appendicite. Et si Tony tombe malade ? Il a eu froid tout à l’heure. Clément échafaude des scénarios qui, pour certains, le conduisent très loin (il achète une pelle, dans une ville suffisamment grande et éloignée, creuse un trou près de sa bicoque, y dépose le petit corps, surveille chaque jour la repousse des herbes folles en espérant qu’elles arriveront plus vite à maturité que les gendarmes à sa porte, etc.). Il répartit le paquet en deux piles de douze, se ravise : trois piles de huit. Il s’accordera la pause du dîner quand la première sera corrigée. Une demi-heure s’est dissoute dans ces travaux d’approche, ou de recul. Il recompte une fois encore chacune de ces trois piles, soupèse, soupire, se lève pour vérifier l’orthographe (il y a bien un s) d’appentis, se rassoit et pose enfin la première copie devant lui, celle d’Alma Messager : Alma Messager, une petite teigne vicieuse. Il lit la première phrase : « Avant au cour Moyen j’eut une copine qui me faisa une farse en me disant quelle s’avais comment que ma grande seur et moi allerent passer les vacanses et s’était faus. » Soudain, il revoit cette façon qu’Alma Messager a de pouffer en le regardant, de ricaner, d’échanger des obscénités avec sa voisine Éva Papin. Ah la conne, la petite conne, et elle ose me rendre ça ! Clément descend, court jusqu’à l’appentis, fond sur Tony qui dort paisiblement. Sans un mot, il arrache les couvertures, tire le matelas, fait rouler le gamin à terre, débranche la lampe de chevet, avant de renfermer son prisonnier dans l’obscur fouillis des couvertures, affolé par cette nuit inconnue, la brutalité du réveil, l’humidité glacée. Il reprend son souffle. Le gamin sanglote, maintenant. Plusieurs minutes Clément reste là, l’oreille contre la porte, essaie d’interpréter les bruits, de deviner si Tony retrouve les couvertures, s’il se calme, s’il se recouche. Il reste là, les veines lui battant les tempes, dans une sorte d’hébétude. Ce qu’il vient de faire est précisément ce que dès le départ il avait prévu, ce pourquoi le petit Tony gémit à présent dans sa cellule ; pourtant, quand il a jailli de sa chaise et s’est rué jusqu’au réduit, c’est comme si un autre avait agi à sa place. Ce n’est pas bon. Il convient de limiter la place de l’imprévu, et d’abord de ne pas ouvrir ces brèches de violence pure, de ne dispenser la violence qu’après l’avoir voulue, soupesée, calculée. Clément ne recommencera pas : c’est le métier qui entre. Ce soir-là Clément, revenu à son bureau, corrigea vingt copies d’une seule haleine, jusqu’à n’y plus rien voir, descendit avaler trois barres chocolatées arrosées d’un fond de cognac, remonta finir son paquet, attribua consciencieusement 4 à un élève qui, il le savait, serait absent quand il rendrait les devoirs, et bâcla en une demi-heure les deux premières heures de cours du mardi matin. La nuit s’acheva sur ces deux sommeils étrangers. Celui de Tony Pousseur, sommeil d’enfant que rien n’entame, ni la peur, ni l’inconnu, ni le caoutchouc grinceur, sommeil d’un enfant sous le froid et les bombes. Et deux étages plus haut celui de Clément, son professeur, tissé d’angoisses et d’oubli.
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