Chapitre VLa nuit avait été détestable. Clément, pourtant, redoutait la venue du jour, comme si l’obscurité pouvait masquer sur son visage les stigmates de la culpabilité ; à la lumière, ses traits ne se liraient-ils pas comme le texte même d’un aveu ? Des images un instant l’effleurèrent, photos anthropométriques ou unes de journaux, et c’était son visage : mal rasé, regard devenu sournois en une nuit, expression tirée par l’interrogatoire. Imagerie si romanesque, si évidemment empruntée aux films noirs ou aux polars, qu’elle ne parvenait pas à inquiéter ce petit professeur banal, qu’elle le rassurait presque : pouvait-on passer du quotidien balisé, tarifé, absolument fade qui faisait sa vie, à l’univers des truands et des cachots ? Mais Tony Pousseur s’était bien métamorphosé, lui, petit écolier terne et laid, en l’otage d’un dément… Il avait suffi, pour opérer cette métamorphose, de la seconde où son professeur avait poussé la porte sur lui ; et cette même seconde faisait glisser la photographie anthropométrique du cauchemar à l’ordre du possible.
A ce point de ses réflexions, Clément sentit son estomac se contracter, une bulle d’angoisse lui monter brusquement à la gorge et s’y briser.
Il roulait sur les petites routes, presque seul. Une bête parfois détalait, se prenait dans les phares. Les collègues avaient tous une histoire de sanglier ; Clément, lui, n’avait rencontré jusqu’alors que petits plumages, fourrures trottinantes ou bondissantes, piquants parfois, et s’efforçait de les éviter à son propre péril.
Les cours commençaient à huit heures et demie, mais il aimait arriver tôt, souvent le premier. Dans le calme précaire de la salle des professeurs, au milieu des rangées de casiers, il se sentait à l’abri : cette fonctionnalité faite meuble, symbole même de l’uniformité du système, le lui faisait oublier ; placée au cœur du collège elle l’en isolait. Bientôt les bavardages des collègues, caquetages médisants, professions de foi convenues, argot pédagogique ou – plus souvent encore – considérations sur les événements météorologiques, l’état des routes et des jardins, le tireraient de son cocon ; dès huit heures, les premiers cars scolaires déverseraient dans les couloirs et sous le préau leur cargaison de tumulte, de cris et, pour un professeur chahuté, d’anxiété. D’ici là, à peu près assuré de sa tranquillité, il relisait ses cours, vérifiait trois ou quatre fois le contenu de son casier ou de son cartable, s’efforçait de dissiper aux toilettes l’aigre inquiétude qui lui tordait les entrailles.
Le temps du trajet, en règle générale, était occupé à s’informer par la radio de l’état du monde. Au fil des kilomètres le monde s’estompait. Et quand le cours de grammaire de neuf heures et demie était devenu plus présent, plus insoutenable que l’angoisse nucléaire, les massacres algériens, les avancées chômeuses ou pédophiliques, il était temps d’actionner son clignotant pour entrer dans le parking du collège. Mais ce mardi matin l’univers pouvait attendre, et la radio resta muette.
Éveillé bien avant l’heure, Clément s’était efforcé d’oublier dans la routine – café, toilette, revue du cartable – la présence silencieuse qui ne cessait, malgré lui, d’attirer son regard vers la porte au fond du couloir.
Il avait bien fallu, pourtant, s’occuper du petit prisonnier. Clément avait successivement apporté dans le cagibi une bassine d’eau brûlante et un savon, un paquet de biscottes et un grand bol de café, et de la nourriture pour midi : des barres aux vitamines, des fruits, du pain de mie, deux tranches de jambon sous cellophane, une bouteille d’eau. Sans doute ce mouvement avait-il éveillé l’enfant, qui jugeait plus commode de feindre le sommeil, à plat ventre et bras en croix dans la couverture emmêlée.
C’est à tout cela que songeait Clément sur la route : n’avait-il rien oublié ? Où pourrait-il pisser, ce sale môme ? Qu’est-ce que ça buvait, à cet âge-là, le matin ? N’aurait-il pas fallu ajouter une boîte de Coca ? Était-il assez malin pour, à l’aide de sa ceinture, de sa chemise déchirée, se pendre ? Clément s’aperçut qu’il ne savait en quels termes considérer l’enfant – invité, prisonnier – lui-même tenant au gré de ses pensées le rôle d’un hôte ou d’un maton.
Ce matin-là, il ne fut pas le premier en salle des professeurs. Penché sur la machine à café, son collègue Bonhomme emplissait le réservoir en prévision de la récréation du matin.
— J’avais des photocopies à faire, expliqua-t-il, ma femme était en outre d’une humeur de dogue et surtout j’étais taraudé par le désir matutinal de préparer le café pour mes collègues aimés.
Il ajouta trois doses :
— Je les trouve mous, les collègues, en ce moment, pas toi ? Encore deux mesures, allons.
Il n’y avait pas moins bonhomme, à dire vrai, que ce personnage redouté de ses collègues, de l’administration, de l’inspection même. Mais, touché dès les premiers jours par l’évidente fragilité de ce colosse, il avait pris Clément sous son aile et tâchait de l’aider à sa manière, tour à tour caustique et bourrue. D’abord peu attiré par cet épais barbu tutoyeur, Clément s’était laissé faire, trouvant dans ses façons d’ours une sorte de réconfort.
Quelques jours après la rentrée, le principal, grand quadragénaire mou au nez bourgeonnant, avait réuni les professeurs. Il s’agissait de faire subir aux élèves de sixième les tests préparés par l’administration centrale. Malgré la clarté toute militaire de son plan – objectifs, moyens, évaluation –, le principal ne pouvait s’empêcher de jeter à Bonhomme, de temps à autre, des regards inquiets. Venu en observateur, Bonhomme, placide, les mains croisées sur le ventre, écoutait irréprochable : ni paupière alourdie par l’ennui, ni lueur goguenarde dans l’œil – et ce calme ne présageait rien de bon. Il s’était assis à côté de Clément et sentait déjà la pipe froide, à neuf heures du matin.
— Ce projet, initié par la Direction de la Prospective et de l’Évaluation…
— Non, monsieur le principal, tonna Bonhomme. Comment voulez-vous initier un projet ? A quoi diable voulez-vous l’initier ?
Le principal s’efforça de sourire.
— Ah, monsieur Bonhomme, je reconnais là votre souci puriste du beau langage, et…
— Mais non, mais non, monsieur le principal ! Nous sommes tous là, quelle que soit la matière que nous enseignons, pour initier nos élèves à la rigueur, pour les initier à la précision, les initier à la logique ! Ils jargonneront toujours assez tôt sans que nous les y encouragions, et je ne vois ici nulle trace de purisme.
Le principal ne répondit pas, mimant l’indulgence quasi complice du chef de famille habitué à passer des foucades au vieil oncle bougon. Il tourna ses feuillets, on le vit rayer un mot. Bonhomme souffla, à l’intention de Clément :
— Il doit être en train de biffer finaliser les opérations…
Le quart d’heure suivant fut paisible. S’appuyant sur la lecture des documents officiels, le chef d’établissement, truchement imperturbable de la transcendance administrative, s’exprimait avec l’indifférente conviction du prophète.
— Dernier point, annonça-t-il, la passation des épreuves.
Un hurlement réveilla l’assistance, hurlement de rire, de douleur ou de colère, on ne savait.
— Passation ! éructait Bonhomme, Passation ! A quand la cassation du vase de Soissons ! Ou la donation d’une paire de baffes à nos foutriquets ministériels pour leur apprendre à se moquer de nous ! Passation !
Le principal, éperdu, cherchait encore à se défendre :
— Je lis les instructions officielles, monsieur Bonhomme. Il se peut qu’elles vous déplaisent, mais vous oubliez trop souvent ce qu’implique l’appartenance à une administration. Il ne dépend pas de moi…
— Vous dites vrai, monsieur le proviseur. Le ministre, que dis-je, la Nation même s’expriment par votre bouche. Je me tais : achevez, je vous prie, de nous parler des tests et de leur… déroulement.
Le lecteur ignorant des mœurs de la caste scolaire mesure mal, sans doute, l’insolence calculée consistant à appeler « monsieur le proviseur » le principal d’un collège, qui dans ses pires cauchemars ne s’imagine pas assumer la direction d’un lycée. Bonhomme avait enseigné vingt ans dans le lycée d’une grande ville, et avait de ces lapsus concertés, par lesquels il entendait rappeler à son chef la modestie de son extraction comme la médiocrité de ses perspectives.
Voilà ce qu’était Bonhomme, capable d’ailleurs d’une vraie générosité quand il décidait de ne pas vous envelopper dans ses rancœurs, et souvent adoré d’élèves qu’il semblait prendre plaisir à rudoyer. Le trouver dans la salle des professeurs fut pour Clément une chance : devant lui, le jeune professeur se sentait devenir petit garçon lui-même ; dès lors la séquestration de Tony Pousseur, qui ne mettait en présence que deux enfants, n’était plus que jeu puéril, sans gravité ni conséquences.
— Eh bien, Przybilsky, ces vacances t’ont-elles reposé ? As-tu bien honoré tes morts ? Fis-tu feu de tout chrysanthème ?
— J’ai peu de morts encore, et j’étais tout petit.
— Voilà bien de nos littéraires, qui parlent en alexandrins. Mais dis-moi donc, mon jeune collègue, en prose ou en vers : comment cela se passe-t-il ? Se fait-on au métier ?
Le ton de Bonhomme est resté badin, mais son regard devient plus aigu, comme s’il guettait sur le visage de Clément les signes d’un trouble ou d’un mensonge.
— Ça ne va pas mal. Les 4B sont gentils, les latinistes, n’en parlons pas. Les sixième m’amusent, pris dans le feu d’un devoir, ils m’appellent parfois « maman »… Ma 3e F m’agace, c’est vrai, mais bon.
— Aimes-tu les lettres, au moins ?
— Pardon pour la grandiloquence, mais… les livres sont ma vie.
— Aimes-tu enseigner ?
— Difficile, difficile et passionnant. Excitant. Oui, je ne crois pas m’être trompé. Je dois être fait pour enseigner.
— Et les élèves, les aimes-tu ?
Clément hésite moins encore que pour les autres questions.
— Bien sûr que je les aime. Avec quelques préférences, peut-être, mais oui, je les aime tous à leur manière.
— Arrête ça immédiatement, malheureux ! Tu n’es pas là pour les aimer, mais pour les instruire ! Ne t’en fais pas pour eux, va, ils en ont de l’amour. Si tu savais comme leur père les aime, après deux verres… Évidemment, à la fin de la bouteille il les cogne, mais jusque-là que de protestations de tendresse larmoyantes, de cheveux ébouriffés, de bécots. Et les mères, comme elles aiment leurs filles, quand elles reçoivent le catalogue des 3 Suisses et les imaginent en quasi-princesses. C’est le diable si tes élèves n’ont pas un frère, une petite voisine, des grands-parents pour les aimer, alors l’amour du prof, tu penses s’ils s’en moquent. Toi, si tu les aimes, ils auront toujours l’impression que c’est sur commande… Et il y a plus grave : cet amour dont, de toute façon, tu n’as rien à attendre, ils ne tardent pas à s’en servir pour avoir barre sur toi. Dès lors ils t’affolent comme une cocotte son vieil amant, paraissent répondre à tes jolis sentiments, le temps de te ferrer, et te jettent bonnement sur le rocher, happant l’air, éperdu, ah non, Przybilsky, tout ce que tu veux mais n’aime pas les élèves. Voilà l’erreur pédagogique majeure, celle dont un cours ne se remet jamais.
Bonhomme plaisante, peut-être plaisante-t-il ; du reste Clément sait dans son cœur que dès les premières semaines il a été pris, pour cette classe de troisième qui le lui rend si bien, d’une violente antipathie : la haine n’est pas meilleure conseillère que ce que prétend Bonhomme de l’amour.
Les collègues arrivent. Une mémère annonce triomphalement qu’il gelait ce matin : elle a dû gratter son pare-brise ! La nouvelle passionne, éveille aussitôt des échos. Bonhomme aurait dû ajouter une rubrique à son questionnaire : tes collègues, les aimes-tu ? Ah non, alors.