tu connais la réponse, dit-elle, pourquoi, bon sang, tu me poses la question ? Ta fille, je ne la connais que peu. Je n’ai jamais eu l’occasion de m’asseoir avec elle nulle part. Ce que je veux, c’est sa guérison. C’est pour cette raison que j’insiste toujours à ce qu’elle soit internée dans un centre psychiatrique. Elle a besoin de soins intensifs et un contrôle médical permanent. Le fait de s’obstiner à la garder entre quatre murs ne fait qu’aggraver son état de santé et affaiblir ses chances de guérison.
— Je ne pense pas que c’est une bonne idée de faire les choses de façon expéditive, dit-il. Le fait de l’interner rapidement et de façon improvisée, sans laisser du temps au temps, serait une faute monumentale. A vrai dire, je ne suis pas un adepte des initiatives malheureuses. C’est pour cela que je ne compte pas la jeter dans la gueule du loup. Un acte irréfléchi pourra me coûter cher.
— Puisque tu ne veux pas suivre mes conseils, dit-elle, je comprends bien que mon avis ne compte que peu pour toi. Tu voulais me dire en substance que tu as toute la latitude de faire ce qui te chante.
— C’est exactement ce que je voulais dire, avoua-t-il, mais je respecte toujours tes conseils et j’en prends note bien que je ne veuille pas maintenant m’y référer.
— Ok ! Je te comprends, dit-elle. Laisse-moi maintenant fumer une cigarette pour me calmer l’esprit. Appelle le garçon. J’ai besoin d’un café corsé.
Pour couper court à cette conversation infructueuse, Driss sentit le besoin d’insuffler une nouvelle dose double de tabac. Najat l’interdit de priser devant elle parce qu’à chaque fois qu’elle le voyait se moucher le nez pour le débarrasser de ses mucosités, elle se dégoûtait en ayant des haut-le-cœur.
VII
Avant de s’en aller, Driss régla la note, offrit un pourboire à la serveuse. Sa femme l’aida à monter dans la voiture et démarra sur les chapeaux de roue en prenant la direction de la maison.
Dès leur arrivée, ils remarquèrent que Meriem était en train d’engueuler le jardinier. Ils les rejoignirent tous les deux. Driss s’interposa entre sa femme et Allal qui étais hors de lui et criait fort pour avoir été savonné et malmené. Il leur demanda, l’air nerveux
— Est-ce que votre problème est tellement grave que vous criez si fort ?
— Ce malappris, expliqua-t-elle, l’air fâché, se contente d’entacher notre dignité et en plus de ça, il ne veut absolument pas quitter ce réduit pour aller se caser dans un autre coin ailleurs. Je ne veux plus le voir ici, hors des heures de travail. Il commence à m’agacer. Son comportement est devenu insolite. Nous devons prendre des mesures drastiques pour l’éloigner de chez nous, sinon il risque de nous ravager la vie.
— Je ne sais pas pourquoi vous me détestez autant toutes les deux, toi et ta servante qui ne cesse de me chercher noise. Laisse-moi un peu de temps pour trouver un endroit décent où je peux loger et je quitterai le réduit. Faites-moi cette faveur, demanda-t-il en faisant profil bas
— Tu ne penses pas une minute que lorsque l’on fait une faveur à quelqu’un, on devient par expérience redevable envers lui ? dit-elle.
— On va te faire cette faveur, mais à condition que tu respectes les délais nécessaires, lança Driss à l’adresse d’Allal.
— Il va les respecter, je me porte garante de ses paroles, dit Najat.
Elle jugea nécessaire de l’appuyer pour le rallier dans son camp. En agissant de la sorte, elle compta profiter de son aide pour se venger de Lina et créer un scandale au sein de la famille.
— Je vais me charger en personne, reprit-elle, de lui trouver un endroit où il peut loger. Je crois que ce jeune homme doit être soutenu moralement et s’il le faut pécuniairement parce qu’il vit dans une situation difficile dont il ne peut pas se remettre tout seul.
— Je comprends à quel point ta bienveillance est si importante, lança ironiquement Meriem. Mais comme le dit le proverbe : « Ne met pas d’ostentation dans ta charité. ». Nous n’avons pas besoin que tu nous prouves ta générosité. Nous sommes déjà au courant des dépenses d’argent prodigué pour ton bien-être et tes parures. Personne ne peut rester aveugle à ce que tu es en train de manigancer pour s’emparer de Driss qui exécute tes ordres à la manière d’un automate
— Et toi espèce de vieille bique ! répliqua Najat, que fabriques-tu chez cette monteuse de voyante. On m’a rapportait tout ce que tu es en train d’ourdir pour me séparer de mon mari.
— Ce que je fais ne te regarde ni de loin ni de près, répondit Meriem. J’ai mes raisons d’aller consulter qui que je veux pour le bien de ma fille et je n’ai pas de compte à te rendre. C’est grâce à moi que tu es là. Pose-toi la question de savoir pourquoi tu ne t’es-tu pas mariée avec un jeune plutôt qu’un vieux. Si tu feins d’ignorer la réponse, moi, je la connais parce que je sais bien séparer le bon grain de l’ivraie. Ce mariage pour toi n’est qu’une aventure, un prétexte pour aboutir à tes fins. Tu cherches à interner Sabah pour te venger de moi et de mes autres filles qui vaillent mille fois mieux que ce fœtus dont on ne connait pas encore le père.
— Taisez-vous toutes les deux ! s’écria Driss, l’air surpris par les allégations de Meriem à propos de paternité suspecte du futur bébé de Najat.
— Ce fœtus, comme tu viens de le dire, a un père qui s’appelle Driss, répliqua Najat à son corps défendant. Tu aurais dû partager avec Driss et moi, notre chambre pour pouvoir compter le nombre de fois où notre envie de faire l’amour s’est manifestée. Quoi que tu dises, tes propos obscènes et diffamatoires tomberont à vau-l’eau.
VIII
Troublée par le bavardage de sa mère et de Najat, Sabah quitta la chambre pour soutenir sa mère. Elle accourut vers le jardin où se déroulait cette chamaille. Elle se jeta de toutes ses forces sur Najat, s’agrippa à son coup en la prenant par le col de son chemisier et se mit à la secouer, lui griffer le visage et arracher les cheveux comme l’autre fois.
Grâce à l’intervention du jardinier qui s’interposa entre les antagonistes, la scène a pris fin. Mais, hors d’elle, Sabah cria fort en arrachant ses cheveux. Elle se roula dans la fange et commença à en barbouiller le visage et les vêtements. Allal qui était fort et bien musclé la maîtrisa facilement. Il la prit par la taille et la releva. Driss et la servante s’occupèrent de Najat qui fut prise de court et ne savait à qui elle avait affaire. Elle se tourna vers lui en disant :
— Je te l’ai déjà dit. Ta fille est une déséquilibrée. Elle doit être internée avec diligence.
Driss resta passif et complètement éberlué devant ce spectacle monstrueux. Sans réfléchir aux conséquences de telle décision, il lui demanda de faire le nécessaire.
Après quelques minutes et suite à son appel urgent, trois ambulanciers de hauts gabarits, habillés de blousons blancs, ont été diligentés sur les lieux. Ils lui mirent une camisole de force et l’emmenèrent directement au centre psychiatrique.
Driss et Najat les suivirent à bord de sa voiture. On la fit entrer dans une chambre équipée de deux lits et on commença à l’examiner de fond en comble. Najat avait des accointances dans le milieu médical. Elle connaissait bien le médecin responsable du suivi médical de la patiente. C’était un vrai corrompu. Il ne craignait pas le risque de faire le mal quand il est question de gain d’argent facile.
Deux infirmières chargées d’administrer les médicaments appropriés aux patients lui promirent qu’ils ne lésineraient pas sur les efforts pour s’occuper bien d’elle. Pour remercier ces deux collègues du service rendu, Najat mit dans la poche de l’une d’elle une liasse de billets de banque. Elle leur demanda de partager la somme à moitié. Elle leur donna aussi sa promesse de leur graisser encore la patte si les résultats de leur travail seraient satisfaisants. En communiquant avec des clins d’œil, elles se comprirent à demi-mot. Le message de lui administrer la dose double de psychotropes pour la terrasser, fut compris.
Driss était très inquiet de l’état de santé de sa fille. Il n’avait pas confiance en ce médecin et encore moins en ces deux infirmières, apparemment habituées à récriminer la violence de certaines patientes en détresse, et qui, pour les terrasser et les faire taire, elles ne savaient user d’autres moyens de dissuasion que de leur seule arme efficace qu’est la seringue bien dosée.
Depuis son arrivée à ce fameux centre psychiatrique, il n’avait pas cessé de poser à Najat une avalanche de questions auxquelles elle ne voulait répondre que brièvement.
Sur le chemin du retour et pour rompre le silence, elle lui demanda exprès :
— Que penses-tu de ce centre ?
— Je ne peux rien penser pour l’instant, répliqua-t-il, l’air énervé. Ce qui m’importe avant tout commentaire, ce sont les résultats qui s’ensuivent de cet internement.
— Sois optimiste, dit-elle. Ils pourraient être satisfaisants. Ta fille guérira bientôt si la situation sécuritaire est bien gérée.
— Explique-toi, dit-il. Je n’ai rien compris.
— Ce centre est similaire à une prison où il arrive souvent que les anciennes détenues s’offrent le plaisir d’agresser une nouvelle venue pour la soumettre à leur volonté. Sabah ne pourrait pas échapper à cette épreuve si elle se comporte comme une personne agressive et méchante. Les patientes, qui se croient dures à cuir, n’hésiteront pas de la passer à tabac pour la remettre à sa place.
— A t’écouter parler de cette manière, je pense que ma fille est jetée dans la gueule du loup, pleurnicha-t-il. Elle n’était pas comme telle. C’était une fille très consciencieuse. Elle ne faisait pas de mal à une mouche. Je ne sais pas pourquoi son comportement a-t-il changé. Meriem et les autres filles sont affectées elles aussi par ce changement de situation. Je crois fort possible que mon mariage avec toi est à l’origine de son bouleversement, peut-être parce qu’elle m’aime trop et elle ne veut pas perdre une partie de l’amour que je lui réserve avant que tu entres dans ma vie.
— Tu veux dire que l’amour paternel qu’elle se voit perdre de façon illusoire, la rend jalouse de moi et cette jalousie l’a complètement secouée dans son intégrité psychique, dit-elle.
— C’est ce que je crois, dit-il. J’aurais dû demander son avis avant de contracter mon deuxième mariage. Mais l’amour que je porte pour toi m’a tellement aveuglé que je n’ai pas pris le temps de réfléchir aux conséquences.
— Tu voulais dire que tu regrettes notre mariage ? dit-elle.
— Que ce soit avec toi ou avec une autre, avoua-t-il, il ne peut-être rien d’autre qu’un mariage sur lequel, elle n’était pas d’accord.
— Moi, je ne t’ai pas obligé de te marier avec moi, gronda-t-elle. Je suis une femme de dignité et je ne permets à personne de souiller ma personnalité avec sa mauvaise langue.
— Ne te fâche pas, dit-il. Ce n’est qu’une simple discussion intime, susurra-t-il.
— Où est l’intimité dans les propos que tu me tiens ? marmonna-t-elle.
— Je crois qu’il vaut mieux changer de sujet puisque nous sommes déjà arrivés à la maison, dit-il.
En descendant de la voiture qu’elle gara dans le garage, elle tourna le regard vers le jardinier, le salua d’un geste aimable en guise de remerciement et de reconnaissance pour son intervention de tout à l’heure. Sans s’occuper de son mari, Najat se dirigea directement dans sa chambre. La servante la suivit pour voir si elle a besoin d’aide. Elle frappa à la porte, l’ouvrit et demanda :
— Que puis-je pour vous Madame Najat ?
— Pour l’instant rien, dit-elle. Mais attends, ne t’en vas pas, je veux seulement savoir si Sabah était comme ça avant mon mariage avec Driss.
— A ce que je sache, elle n’était pas comme ça, répondit-elle. C’était une fille douce, affable et accueillante. Elle n’a jamais fait de scandale avec qui que ce soit.
— Est-ce que je peux savoir ce que vous manigancez, toutes les deux, toi et Meriem ? dit-elle.
— Nous n’avons rien à manigancer contre qui que ce soit, répliqua-t-elle. Moi, je ne suis qu’une servante qui n’est pas venue ici pour manigancer. Mon rôle se limite uniquement au travail de cuisine et de ménage. A part ça, je n’ai aucune autre attribution qui me permette de m’immiscer dans la vie des autres.
— Sors de là, ordonna Driss à la servante quand il l’a surprise en train de tenir un discours à Najat. Et toi, Najat, Qu’est ce qui t’arrive ?
— Il ne m’arrive rien qui puisse te préoccuper. Je suis un peu fatiguée et j’ai besoin de repos, c’est tout ! répliqua-t-elle.
— Veux-tu qu’on te prépare à manger ? dit-il.
— Non, laisse-moi tranquille et va t’occuper de ta femme Meriem pour lui raconter ce qui se passe dans ta tête.
— Que veux-tu que je lui raconte ? dit-il, l’air innocent. Pour l’instant, c’est toi qui m’intéresse. Ta santé m’importe beaucoup et je ne veux pas te voir la mine renfrognée comme si tu portes le poids de problèmes insolubles sur les épaules. Dis-moi, qu’as-tu au juste ?
— Ce que j’ai, dit-elle, n’est rien d’autre qu’une petite somme d’argent qu’il me faut pour m’acheter des trucs de femmes pour moi et pour ma mère qui n’a personne d’autre à la soutenir, sauf moi, sa fille.
— Ne t’en fais pas ma chère, tu auras tout ce que tu veux. Je suis là pour ça. Autre chose encore ?
— Oui ! dit-elle. Je veux à ce que tu me lègues la moitié des biens que tu possèdes. Je te l’ai déjà demandé et, toi, tu fais la sourde oreille en ignorant tout ce dont j’ai besoin. Ton fils sera dans quelques semaines sur le point de naître et toi tu ne lui prépare pas encore son avenir. Tu veux nous laisser sans le moindre sou qui vaille ?
— Demain, nous ferons ce que tu veux, la rassura-t-il, pour peu que tu ne fasses plus cette tête.
— Si tu tiens vraiment ta promesse, dit-elle, moi, je resterai entièrement disposée à répondre à tes besoins de mari et à satisfaire tes désirs.
— Je comprends ce que tu veux dire par désir, dit-il. La femme a elle aussi les siens et ils sont plus importants que ceux des hommes.
— Je suis toute fière de tes déclarations et de l’amour que tu me portes.
IX
Radia vint frapper à la porte. Elle demanda à Driss et Najat de rejoindre le reste de la famille, à la salle à manger, pour diner ensemble. Quand tout le monde était attablé, la servante apporta le diner composé de soupe et de dessert. Dès que tout le monde s’apprêta à se mettre la première bouchée sous la dent, Lina prise d’un malaise, eut des nausées. Elle courut vers les toilettes. La servante qui se rendit compte de la gravité de ce malaise en comprit vite les causes. Elle la trouva en train de vomir et lui tint la tête pour l’aider sans le moindre commentaire. Elle l’amena dans sa chambre et revint s’occuper des autres et dès qu’elle les rejoint le père lui demanda :
— Qu’est ce qu’elle a cette autre fille ? Elle est malade ou quoi ?
— Elle est indisposée à ce qu’il me semble, répondit la servante. Maintenant, elle est allongée dans son lit. Ne la dérangez pas. Elle reprendra ses forces lorsque ce malaise se sera dissipé. Ne vous inquiétez pas, je vais lui préparer une tisane de camomille.
— Un malheur nous frappe de plein fouet, gronda Meriem qui a, elle aussi, des doutes que sa fille est seulement indisposée.
Beaucoup de supposition lui passèrent par la tête et elle se focalisa sur l’idée que sa fille avait commis une bêtise et que si jamais Driss savait de quoi s’agissait-il, il ne pourrait pas résister à une crise de nerf mortelle et rejoindre l’au-delà.
— De quel malheur tu parles, maman, lui demandèrent les deux jumelles qui sont toujours absorbées par leurs études supérieures et ne s’intéressent que peu aux problèmes familiaux qui s’enracinent au sein de leur famille et qu’avec le temps, ils deviennent difficiles à extirper.
Ne vous faites pas de soucis, mes chères ! dit-elle. Occupez-vous de la préparation de votre avenir. Je trouve en vous l’espoir qu’il me faut pour affronter cette nouvelle donne qui prévaut parmi nous et que même ton père n’en a pas cure parce qu’il ne s’intéresse qu’à elle et à son fils promis.
— Ménage ton langage, grommela Najat. Je suis sa femme comme tu l’es et il doit s’occuper de moi sans te demander l’autorisation. J’ai le droit de lui exiger tout ce dont j’ai besoin et toi, tu n’as qu’à t’occuper de tes deux filles qui sombrent dans des maladies pathologiques à ce qu’il parait.
— J’en ai marre d’entendre tes gros mots de petite infirmière arrogante et antipathique. Depuis ton arrivée en cette maison, tu nous as apportés que du mal. A cause de toi, notre vie est devenue amère et désagréable. Tu as réussi à brider Driss et à le tirer par le bout du nez. Tout cela fait partie de tes plans machiavéliques de femme menteuse et hypocrite. Tu ne cherches, en usant d’imposture, qu’à nous détruire pour t’emparer de tous nos biens et foutre en l’air toutes nos réalisations. Tes actes de criminelle te seront chèrement payants.
— Cesse de me traiter de criminelle, vociféra Najat. Tu n’es qu’une vielle harpie, analphabète et ignorante, qui ne sait dire, quand elle parle, que de plus belles âneries que le commun des mortels, n’hésitera pas même une seconde à te les rejeter à la figure.
— Vous ne vous rendez pas compte, toutes les deux, que vous êtes devenues insupportables et que ça se passe mal entre vous ? cria-t-il à ses deux femmes. Vous commencez à donner du fils à retordre. J’en ai assez de vos prises de bec. Demain, je prendrai toutes les dispositions pour en finir une fois pour toute avec vos démêlées. Vous êtes devenues insupportables et vous ne faites aucun effort pour dépasser vos différends. Cette situation ne m’attire que des ennuis et je ne profite d’aucun moment de repos et de sérénité.
— Moi, je veux me séparer dès demain de cette vieille bique, tonna-t-elle. Je n’ai plus l’envie de continuer à vivre sous le même toit avec elle.
— La vieille bique, c’est toi, espèce d’impure, cria Meriem. Va vivre avec cette vieille bique qu’est ta mère. Nous savons tous qu’avec notre argent, même séparée de nous, tu peux vivre dans le luxe. Avec l’argent que tu nous voles, tu mèneras une vie de princesse.
— Arrêtez toutes les deux ! dit-il. Sortez immédiatement de table et que chacune de vous deux me fasse le plaisir d’aller sa chambre. J’en ai assez de vous voir vous accrocher toutes les fois que vous vous rencontrez.
Avec un tant soit peu de rigueur, Driss a pu maîtriser la situation et tenir tête à ses femmes qui ont obtempéré à ses injonctions. Radia ramassa les couverts et s’affaira dans la cuisine. Meriem, dérangée doublement par l’état de santé de ses deux filles, qui l’inquiétaient plus que jamais, entra dans la chambre de Lina. Elle la trouva allongée dans son lit. Elle n’hésita pas à lui poser la question de savoir l’origine de son malaise :
— Lina ! Qu’est-ce que tu as ma fille ? J’ai peur qu’un malheur ne t’arrive. Dis-moi comment est ce que tu te sens ?
— Je suis fatiguée, répondit-elle, j’ai des nausées et il m’arrive de vomir.
— Qu’as-tu mangé ? demanda-t-elle.
— rien qui puisse me faire du mal, sauf quelques biscuits que le jardinier m’avaient achetés en guise de remerciement de l’avoir soutenu contre Radia. Vas-t-en maintenant et laisse moi dormir parce que j’en ai envie.
— Ok ! Je te laisse bonne nuit et à demain, ma puce, dit-elle à sa fille.
X
Tandis que tout le monde s’endormait, Allal n’avait pas sommeil et il se souciait trop d’avoir trahi cette famille qui l’avait abrité, logé et nourri. Il s’en voulait trop à son inconscience qui l’avait poussé à commettre l’irréparable sans respecter l’intégrité physique et morale d’une fille innocente qui n’avait pas résisté à la tentation amoureuse en finissant par perdre sa vertu et encore moins sa pureté comme le dit cette citation : « la vertu des femmes est à la merci des tentations des hommes ».
Dans les familles respectueuses des valeurs et des traditions, lorsqu’une fille perdit sa virginité et tomba enceinte, elle s’exposa à la vindicte populaire et devint l’opprobre et la honte de sa famille qui la chassa de la maison sans pitié ou essaya de la protéger contre cet affront en faisant en sorte de la marier le plus tôt possible. Quand on attrapait le criminel au moment du viol, on n’hésiterait pas à le tuer par vengeance. Dans le cas contraire, il écopait de la peine d’emprisonnement appropriée. Ce cas de figure est cité dans le premier roman intitulé « Les facettes d’une séquence de vie ».
Radia, la servante, qui était une femme expérimentée, avait mal dormi cette nuit, à cause de sa déception d’avoir conclu sans le moindre soupçon que Lina est tombée enceinte. Le lendemain, elle se réveilla toute nerveuse et se dirigea vers Allal, le jardinier, en faisant semblant d’apporter de la nourriture au chien. Dès qu’elle s’approcha de lui, elle lança à son adresse :
— Tu n’es qu’un sale type ! Tu as commis un crime répréhensible dans la maison même de ceux qui t’ont offert inconditionnellement le gîte et le couvert. Tu ne te rends pas compte du péché que tu as commis ? Tu dois être dénoncé et livré immédiatement à la justice pour répondre à cette félonie.
— Tu me cherches ou quoi ? Va-t-en ! Espèce de brebis galeuse. Tu n’es qu’une poule mouillée. Pourquoi tu te mêles des choses qui ne te regardent pas. Tu ne t’es-tu jamais dit que tu n’es qu’une domestique achetée à vil prix et nous ne sommes tous les deux, toi et moi, embauchés dans cette maison que pour servir Driss et sa famille moyennant une paie modique et insignifiante en plus de quelques bribes de pain rassis qu’ils nous offrent par pitié et non par mérite.
— Tu me tiens ce discours pour t’excuser du mal que tu as fait à Lina. Tu l’as droguée pour la v****r et l’engrosser par-dessus le marché. Personne à la maison n’est encore au courant qu’elle a des nausées qui sont à l’origine d’un début de grossesse. Tu vas le payer au centuple, espèce de récidiviste. Si mon fils avait été là, il t’aurait pulvérisé.
— Ferme ta gueule ! Tu n’a aucun fils, espèce de moucharde. Si tu en avais eu un, tout le monde l’aurait vu et connu. Tu es seule et sans appartenance. Tu vas passer toute ta vie à lécher les bottes de tes maîtres et finir tes derniers jours comme une vieille casserole toute abîmée et hors d’usage qu’on jettera au rencart pour s’en débarrasser.
— Celui qui seras jeté aux oubliettes, c’est bien toi, espèce d’enfoiré, dit-elle. Tu n’es pour tout dire qu’une mauvaise graine. Tu n’as pas honte d’avoir détruit la vie d’une fille pour satisfaire tes caprices fantaisistes. On s’est trompé lourdement sur ton compte lorsqu’on avait commis la bêtise de te recevoir et t’embaucher comme jardinier, métier dont tu n’as aucune notion ni connaissance. Je vais tout de suite te dénoncer à tous les membres de la famille pour qu’ils viennent te cracher sur la figure.
Ne supportant pas ces invectives, Allal se jeta sur la servante, la prit par le col de son chemisier, tira son couteau de la poche de derrière et lui en assena plusieurs coups sur toutes les parties du corps. Quand Radia vit le sang couler sur ses mains, elle s’affala sur le gazon et commença à crier tellement fort que tout le monde vint à son secours.
Najat qui fit preuve de courage et de professionnalisme l’avait bien secourue en lui donnant les premiers soins nécessaires. Elle se servit de tous les médicaments et pansement qu’elle portait toujours dans sa voiture. Pendant que tout le monde était occupé avec la victime, Allal avait pris la fuite en prenant ses jambes à son cou. Najat se chargea de l’agressée. Elle appela les secours et dénonça, séance tenante, Allal à la police. Radia était transportée d’urgence à l’hôpital et on l’a faite entrer directement dans le bloc opératoire où elle a subi une opération chirurgicale plus ou au moins compliquée. Driss se chargea de tous les frais d’hospitalisation.
Quand la patiente reprit connaissance, deux éléments de la police, qui étaient à son chevet, lui demandèrent :
— Tu vas bien maintenant ?
— Pas tout à fait ! Susurra-t-elle tout en étant à bout de force.
— Alors, Raconte-nous ce qui s’est passé avec ce criminel. Nous savons qu’il a déjà des antécédents judiciaires, dit l’un d’eux.
Radia n’était pas en mesure d’aligner ses idées pour leur raconter exactement toute la scène. Elle se limita à dire :
— Il m’a agressé sans pitié avec un couteau qu’il avait dans la poche.
— Nous le savons déjà ! Mais dis-nous comment cette agression s’est-elle produite ? Et toi qu’est ce que tu faisais dans le jardin avant que ce malfrat ne t’agresse ?
— En feignant d’apporter du lait au chien, Je suis allé au jardin pour m’en prendre à Allal parce qu’il a commis un préjudice à l’encontre de cette famille.
— Comme quoi ? dirent-ils
— De peur de ne pas heurter la sensibilité des membres de cette famille, je m’empêche de vous en parler. Je laisse l’affaire entre les mains des parents. Ils sont les seules personnes habilités à prendre des décisions quand ils se rendront compte de ce qui s’est