Chapitre 9

1494 Words
Il resta muet quelques secondes. Son regard glissa lentement vers elle, d’un calme impeccable en surface, mais sous cette politesse, elle devinait une intention plus trouble, soigneusement retenue. Clara baissa les yeux et réalisa que sa couverture avait glissé : son épaule, et une partie de sa poitrine, étaient exposées. La honte la submergea d’un coup. Elle tira précipitamment le tissu sur elle et se redressa trop vite. Dans sa hâte, elle recula trop loin, perdit appui et tomba en arrière. Une bouffée de rage et d’embarras l’envahit. Encore une fois. Pourquoi fallait-il que ce soit toujours devant lui qu’elle perde ses moyens ? Elle aperçut alors une silhouette se pencher vers elle ; une main ferme l’attrapa par la taille, et elle se retrouva un instant collée contre un torse solide. Un bref vertige la prit. Puis il la reposa sur le lit sans brusquerie. Dorian se retrouvait maintenant au-dessus d’elle, sa carrure imposante l’enveloppant presque. Il sentait le savon frais, un parfum discret mais présent. Le cœur de Clara battait trop fort, et sa peau lui brûlait. Sans s’en rendre compte, ses doigts s’étaient agrippés à la chemise de l’homme, comme s’ils refusaient de la lâcher. Il la regarda longuement, son expression se durcissant à mesure que les secondes passaient. Ce contact imprévu n’était pas banal. Elle ne s’était pas seulement cognée contre lui : quelque chose, dans la manière dont elle l’avait touché, avait fait vibrer en lui une corde inattendue. Et cette sensation l’intriguait. Un silence se posa entre eux. Puis, en observant son air paniqué et ses gestes désordonnés, il esquissa un sourire. — Toujours aussi maladroite, on dirait. Sa voix sonnait chaleureuse, teinte néanmoins d’une moquerie légère. — Je… je ne suis pas comme ça d’habitude, protesta Clara, déstabilisée par ce sourire qui s’élargissait encore. — Mais uniquement quand je suis là, c’est ça ? répliqua-t-il d’un ton doucereux. Elle détourna les yeux, incapable de répondre. — Tant mieux, murmura-t-il, amusé. Elle sentit une nouvelle vague de chaleur lui monter aux joues. — Mais… qu’est-ce que tu fais ici ? balbutia-t-elle. Il eut un petit rictus. — Tu utilises ma salle de bain, tu portes un de mes peignoirs, tu dors dans mon lit… et tu voudrais que je t’explique pourquoi je me trouve dans ma propre chambre ? Elle se tourna vers lui, bouche entrouverte, complètement prise de court. — C’est… ta chambre ? La scène étrange avec la gouvernante lui revint brusquement à l’esprit. — Quoi ? Tu t’imaginais que j’étais venu exprès pour profiter de toi ? demanda-t-il, un sourcil levé. Elle se figea, incapable de dire un mot. Leurs regards se croisèrent et ne se quittèrent plus. Avec cette assurance tranquille qui le caractérisait, il déclara : — Je finirai bien par t’attirer, tôt ou tard. Et, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a rien de mal à ça. Clara n’avait jamais eu le cœur tendre. La vie l’avait rendue réaliste. Elle avait rencontré assez d’hommes pour ne plus nourrir de grandes illusions, et les histoires sentimentales passées de Lance l’avaient convaincue qu’ils se ressemblaient tous, au fond. — Monsieur Halden, lança-t-elle, piquée, qu’est-ce qui vous fait croire que nous finirons ensemble ? Un sourire effleura les lèvres de Dorian. — Pourquoi en douterais-je ? Il la dévisagea un moment, puis leva la main pour dégager une mèche qui lui tombait devant le visage. Ses doigts glissèrent jusqu’à sa joue. Sa voix, plus basse, devint presque douce : — Peut-être parce que tu es la seule qui me corresponde vraiment. Décontenancée, Clara secoua la tête. — Monsieur Halden, sans vouloir vous blesser, vous êtes d’une arrogance rare. Il éclata d’un rire discret, ses yeux se posant sur la couleur vive de ses lèvres. — Dorian Halden, corrigea-t-il soudain. — Comment ? Elle cligna des yeux, incapable de suivre. — C’est mon prénom. Si ça t’arrange, tu peux t’en tenir à Dorian. Elle resta un instant interdite. — Eh bien, monsieur Halden… Avant qu’elle ne termine, il lui prit doucement le menton. Clara se reprit aussitôt. — Bon… Dorian, on pourrait peut-être éviter ce genre de conversation dans une position pareille ? Il sourit, se redressa tranquillement, et se leva sans la toucher davantage. Elle profita de sa distance pour passer un peignoir, resserrant les pans sur ses épaules. Il détourna poliment le regard, lui laissant quelques secondes. Quand elle releva la tête, il avait retrouvé ce calme élégant qu’il affichait lors de leur première rencontre. — Je n’oblige jamais personne, dit-il posément. Même toi. Tu me plais, alors j’essaie ma chance. Les choses devraient se faire simplement, non ? À ces mots, l’agacement de Clara se dissipa, remplacé par un petit rire qu’elle ne put retenir. Cet homme, qui semblait si sûr de lui, n’avait sans doute jamais eu de vraie relation… mais dans sa manière de l’aborder, il avançait droit, sans ruse. Se battre contre ça revenait à frapper dans le vide. — Tu n’as pas tort, admit-elle. Disons seulement que tu manques un peu de finesse. — Ah oui ? Et comment faudrait-il procéder, selon toi ? Elle hésita. Des attentions, du respect, un peu de patience… mais elle n’était pas la mieux placée pour donner un modèle. Sa timidité naturelle et son inexpérience n’avaient jamais aidé. Il l’écouta sans l’interrompre, hochant la tête comme s’il prenait mentalement des notes. — Rien d’impossible, conclut-il finalement avec un sourire qui se voulait malin. Puis, comme si une idée venait de lui traverser l’esprit, il demanda : — Alors, Clara… puisque tu m’as donné la marche à suivre, veux-tu que je l’applique pour te conquérir ? Elle resta muette, déstabilisée encore une fois. Avec lui, elle avait toujours l’impression d’être poussée dans un coin. Pourquoi elle ? Pourquoi affirmait-il qu’elle seule pouvait lui correspondre ? Elle avait tenté de repousser ses approches trop franches, mais ses refus n’avaient jamais vraiment pris. Tout semblait toujours tourner selon son rythme à lui, et elle, malgré elle, se retrouvait en retrait. Son orgueil se rebellait, mais face à lui, elle se sentait désarmée. Elle remit une mèche derrière son oreille, inspira profondément, puis expira longuement. — Pourquoi ce soupir ? Tu veux dire quelque chose ? demanda-t-il. Elle leva les yeux. Il se tenait droit, impeccablement habillé d’une chemise blanche qui soulignait sa prestance. On aurait dit qu’il se présentait ainsi pour mieux imposer son autorité. Pourtant, derrière cette façade, elle percevait une froideur véritable. — À quoi penses-tu ? insista-t-il, remarquant son regard insistant. Une lueur glacée traversa ses yeux. Clara cligna des paupières, détourna la tête et répondit sèchement : — À rien. C’est juste que… tu es trop directif. Je ne veux pas rester en retrait. Avec toi, j’ai toujours l’impression que tout m’échappe. Il plissa légèrement les sourcils. — C’est toi qui t’es recroquevillée, dit-il paisiblement. Comme un hérisson. Tu n’avances pas, et tu te sers de tes piques pour tenir le monde à distance. Elle resta surprise. On lui avait déjà conseillé d’être plus ouverte, mais venant de Dorian, ces mots l’atteignaient différemment. Il reprit, le ton égal : — Si tu veux vivre comme un hérisson, reste-le. Je ne m’enfuirai pas, même si je dois en souffrir un peu. Ses yeux s’arrondirent sous le choc. Elle resta pétrifiée, serrant le tissu entre ses doigts. — … Je vais voir si Alyssa est réveillée, murmura-t-elle finalement. Elle écarta la couverture, mais se souvint de la tenue légère qu’elle portait. Son regard croisa celui de Dorian, lourd de sous-entendus. Il détourna immédiatement les yeux et quitta la chambre sans rien ajouter. En bas, les éclats de rire d’Alyssa résonnaient dans le salon. Hélène venait de lui annoncer une nouvelle réjouissante, et la vieille dame ne cachait pas sa joie. Croquant dans une pomme tendue par la domestique, elle s’exclama : — Enfin ! Un petit-fils, peut-être. L’enfant de Dorian et Clara sera forcément remarquable. Hélène, un sourire discret au coin des lèvres, lui passa une autre pomme. — Ou peut-être une petite fille, madame. — Alors ce sera la plus ravissante de toutes mes arrière-petites-filles ! répondit Alyssa en riant encore plus fort. — Fille ou garçon, ce sera de toute façon un enfant admirable, ajouta Hélène avec une pointe de malice. Alyssa repartit dans un rire franc, déjà tout à ses idées d’avenir. C’est à ce moment que Dorian descendit l’escalier et entendit leurs propos. Il n’avait même pas réussi à attendrir Clara qu’Alyssa imaginait déjà un héritier. Lui qui se donnait pour quelqu’un de résolu et sûr de ses décisions, se trouvait soudain décontenancé par l’enthousiasme de la vieille dame. — Jeune maître… murmura Hélène en le voyant apparaître en haut des marches. Alyssa se retourna aussitôt. Son sourire s’effaça. — Comment est-il descendu sans que je l’entende ? Dorian s’arrêta net. Son visage se tendit, son expression se ferma. — Alyssa…, souffla-t-il. Hélène, légèrement mal à l’aise, se pencha vers la vieille dame et lui glissa quelques mots à l’oreille.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD