Sagir (Sgr) prit une serviette, s’essuya la bouche, puis se leva et monta à l’étage.
Marshal Omar fit de même quelques instants plus tard, signe qu’il avait lui aussi terminé son petit déjeuner.
À peine Hajiya Azeema sortit-elle de sa chambre qu’elle entendit la voix de Gwaggo Katsina qui marmonnait dans le couloir :
— Quelle misère ! On vient vivre chez des gens riches, et voilà qu’ils servent du pain rassis avec une demi-tasse de thé ! Non mais vraiment, moi je ne peux pas vivre comme les Blancs !
Elle avançait en maugréant, tenant un pagne dans une main et son châle enroulé n’importe comment sur la tête — on aurait dit un casque.
Alors qu’elle allait passer devant elle, Hajiya Azeema toussa légèrement et l’appela :
— Gwaggo !
Gwaggo Katsina se retourna, la mine boudeuse.
— Ah, Azeema ! Justement, je voulais te demander quelque chose, dit-elle.
— Je t’écoute, Gwaggo, répondit calmement Azeema.
— Figure-toi que j’ai fait un rêve cette nuit. Les enfants d’Abusufyan sont apparus, trois beaux jeunes gens ! Pendant un instant, j’ai cru que c’était vrai. Mais ensuite je me suis dit que c’était impossible. Dis-moi, quand donc Abusufyan s’est-il jamais marié ?
Elle la regardait, interloquée, tandis qu’Azeema la fixait bouche bée, ne sachant que répondre.
— Oui, oui, continua Gwaggo Katsina, j’ai rêvé qu’une d’entre elles racontait une histoire, disant qu’ils étaient les enfants d’une certaine Zainabu, et qu’il y avait aussi une Hajiya Ameena dans l’affaire ! N’importe quoi ! Franchement, Abusufyan et des enfants, quelle blague !
Azeema dut se retenir d’éclater de rire en voyant l’air sérieux de la vieille dame. Elle se mordit les lèvres et dit :
— Gwaggo, dis-moi la vérité… tu prends encore bien tes médicaments, hein ? Où est le docteur Harris ? J’aimerais bien lui parler.
Gwaggo Katsina renifla bruyamment.
— Harris, ce bon à rien !
Azeema écarquilla les yeux.
— Quoi ?! Harris, un bon à rien ?
— Eh oui, c’est bien ce que j’ai dit ! C’est mon propre fils, tu sais. J’ai tant souffert pour l’élever correctement, mais cette Saude-là… cette fille… — Elle s’interrompit, la voix tremblante, les larmes lui montant aux yeux. Elle porta le bord de son pagne à ses paupières pour essuyer ses pleurs.
C’est alors que Harris apparut dans le couloir, justement au bras de Saude. En entendant les paroles de Gwaggo, il retira aussitôt sa main de la sienne.
— Gwaggo, qu’est-ce qu’il a fait, Harris ? demanda Azeema, intriguée.
Affolée, Saude s’approcha de lui et chuchota :
— Ya Harris, s’il te plaît, ne la laisse pas raconter ce qu’on a fait. Tu sais comment elle est, elle aime exagérer les choses !
— Ne t’inquiète pas, répondit-il doucement, elle ne dira rien.
À cet instant, Gwaggo Katsina déclara d’un ton grave :
— Azeema, laisse tomber… j’ai faim, c’est tout. C’est pour ça que je marmonnais tout à l’heure. Je vais aller voir cette femme-là, pas Azmee, mais l’autre, la Ramadan ! Aujourd’hui, je vais lui dire ses quatre vérités. Elle m’a apporté un demi-verre de thé et une tranche de pain sec, comme si j’étais une mendiante ! Elle me prend pour une idiote ou quoi ?
Harris et Saude éclatèrent de rire. Gwaggo se retourna aussitôt, les sourcils froncés, en les voyant ensemble.
Hajiya Azeema sourit et dit :
— Allons, Gwaggo, tu as mal compris. Quand elle t’a dit de commencer avec ça, elle voulait juste dire que c’était pour patienter avant le vrai petit déjeuner. Tout est prêt, on nous attend à la salle à manger.
Elle lui prit gentiment le pagne des mains :
— Laisse-moi t’aider à le nouer, Gwaggo.
— Non, laisse-moi faire, répondit-elle, j’aime sentir l’air passer à travers mes vêtements.
Azeema rit :
— Comme tu veux, mais fais au moins attention à bien le nouer, surtout que tout le monde est là — Abusufyan et ses enfants. Ils n’aimeront pas voir leur grand-mère ainsi.
Un sourire lumineux illumina alors le visage de Gwaggo Katsina :
— Tu veux dire que… mon rêve était vrai ?
— Eh oui, confirma Azeema. Ce n’était pas un rêve, Gwaggo. Tout ce que tu as vu s’est réellement passé.
Surprise, Gwaggo remit précipitamment son pagne correctement et s’écria :
— Oh, les pauvres enfants d’Abusufyan ! Qu’ils ont dû souffrir entre les mains de ce démon d’homme ! Ce Sayyadi, c’est le diable en personne, il ne lui manque que les cornes pour le prouver !
— Gwaggo, s’il te plaît, ne parle plus de lui, intervint Azeema d’une voix ferme. Je déteste ce nom autant que je déteste la mort elle-même.
Elles se dirigèrent vers la salle à manger, Gwaggo poursuivant :
— Tu peux bien fermer tes oreilles si tu veux, mais moi, je continuerai d’en parler tant qu’on ne m’aura pas apporté sa tête !
Azeema secoua la tête en souriant, sans rien dire.
En arrivant dans la salle, elles furent accueillies avec des sourires.
Les filles d’Abusufyan, voyant Saude, se levèrent aussitôt pour l’embrasser — la veille, elles n’avaient pas eu l’occasion de bien se saluer à cause des événements.
Saude les prit dans ses bras avec émotion :
— Je suis tellement heureuse pour vous ! Harris m’a tout raconté. Vous êtes vraiment de notre sang, mes chéries !
— Aunty Saude, vois un peu la puissance de Dieu, répondit Jahad. Nous avons tant souffert, sans jamais imaginer que nous avions une famille. Et voilà qu’en un jour, Allah nous a réunies avec notre frère Omar et notre sœur Sehrish. Tout est arrivé par le destin.
— Félicitations encore ! dit Saude, les yeux pétillants. Je suis si fière de vous.
Puis, taquinant Hosana, elle lui pinça la joue :
— Et toi, Hosana, regarde-toi ! Tu as tellement changé ! On dirait une petite boule, toute mignonne et bien nourrie ! Ya Omar a bien pris soin de toi, à ce que je vois.
Hosana éclata de rire, le visage rougissant.
— Et ta sœur, alors ? ajouta Saude en regardant Sehrish, restée assise timidement. Tu ne viens pas me saluer ?
Jahad lui fit un petit signe de la main. Sehrish se leva et s’approcha. Saude la serra longuement dans ses bras.
— Masha Allah, dit-elle. Je n’ai jamais vu des triplées qui se ressemblent autant que vous ! Que Dieu vous bénisse d’avoir retrouvé votre père et votre famille.
— Merci beaucoup, répondit doucement Sehrish avec un sourire.
— Qu’Allah vous protège, mes filles, et qu’Il éloigne de vous les envieux, dit-elle encore.
Tous répondirent en chœur :
— Ameen.
Même Abba, qui écoutait la scène, leva les mains pour prier avec eux.
Comme promis, Abba commença aussitôt les préparatifs d’une grande fête pour célébrer la réapparition des enfants de son frère Abusufyan. Il fixa la date lui-même et appela un à un tous leurs proches et amis : ceux de Zaria, de Damaturu, des autres États, et même ceux qui vivaient à l’étranger.
Pendant ce temps, Abbas, de retour chez lui, fut interrogé par Amani sur ce qui s’était passé la veille et qui les avait empêchés d’aller chez eux. Il lui raconta tout.
Amani ressentit une immense joie — non pas par bonté, mais parce que le plan d’Aunty Laila venait de s’effondrer.
— Des filles si belles, âgées de dix-sept ou dix-huit ans, dit-elle intérieurement avec un rire mauvais, voyons comment Aunty Laila va réussir son petit projet maintenant !
Elle brûlait d’impatience d’assister à la fête, car elle savait que Laila et Hafsat viendraient aussi à Abuja. Elle voulait voir leur réaction quand elles découvriraient les filles.
Le jour de la fête coïncida aussi avec l’arrivée d’Ammi et de certains membres de la famille, ainsi que du capitaine Najeeb et de Talal, tous impatients de rencontrer les enfants d’Abusufyan.
Même MG Osman et le capitaine Adam devaient rentrer ce jour-là, après un voyage aux États-Unis.
C’était un grand jour.
Même les élèves du lycée où l’on préparait un roman (ou un projet d’école) décidèrent d’aller assister à la fête, juste pour voir.
Pendant les jours précédant la cérémonie, la maison baignait dans la joie. Abusufyan passait tout son temps avec ses filles, les coiffant lui-même comme autrefois quand elles étaient petites.
Lorsqu’il arriva au tour de Sehrish, il s’arrêta, surpris :
— Pourquoi tes cheveux sont-ils si courts ? Tu as été malade ?
— Non, répondit-elle, c’est parce que j’ai fait une bêtise et que “Babba” m’a punie en me coupant les cheveux avec des ciseaux.
Abusufyan serra les poings, les yeux assombris :
— Il a signé sa propre perte, dit-il simplement.
Sehrish sourit timidement, sans comprendre le sens de ses paroles.
Durant ces jours heureux, les filles ne retournèrent pas à l’école.
— Ne vous inquiétez pas, leur dit leur père, je m’en chargerai moi-même. Personne ne vous reprochera votre absence.
Pendant ce temps, du côté du Commandant Haroon, une étrange atmosphère régnait.
L’homme, autrefois imposant et bruyant, devenait maintenant silencieux et secret.
Personne ne savait à quel moment il entrait ni quand il quittait la maison.
Mais une chose était sûre : il préparait quelque chose… en secret.