HABITATION SUR ROUES
Journal intime du génial citoyen Polossoukhine[14].21 novembre
Ah, je vous jure, quelle ville que Moscou. Des appartements, il n’y en a pas. Mais pas du tout, quel malheur ! J’ai expédié un télégramme à mon épouse, afin qu’elle patiente pour le moment, qu’elle ne se mette pas en route. J’ai passé trois nuits chez Karabouev, dans sa baignoire. C’est commode, sauf que ça goutte. Et deux autres nuits chez Chtchouévski, sur la gazinière.
Chez nous, à Elabouga, on disait que c’est une chose commode – au diable ! Des tas de petites vis vous transpercent, et la cuisinière est mécontente.
23 novembre
Je suis sans forces. J’ai fait de la petite monnaie pour les amendes et j’ai pris le A[15]. J’ai parcouru toute la ligne six fois jusqu’à ce que la receveuse me demande : « Citoyen, où allez-vous donc ? »
« Je vais me faire voir ailleurs », lui dis-je. C’est vrai, où vais-je ? Nulle part. À minuit et demi, nous sommes rentrés au dépôt des tramways. C’est au dépôt que j’ai passé la nuit. Il a fait frisquet !
24 novembre
J’ai pris des sandwichs, et me suis mis en route. Dans le tramway, il fait chaud – les haleines ont réchauffé l’air. J’ai cassé la croûte avec les chauffeurs dans la rue de l’Arbat. Ils ont compati.
27 novembre
Il me colle comme une sangsue : pourquoi ai-je un réchaud à pétrole dans le tramway ? Aucun article de loi ne l’interdit, j’ai rétorqué. Il existe un article interdisant de chanter, alors je ne chante pas. Je lui ai fait du thé et il m’a fichu la paix.
2 décembre
Nous sommes déjà cinq à y passer la nuit. Les autres sont sympathiques. On a étalé des couvertures comme en première classe.
7 décembre
Pourtsman s’est installé dans le tram avec toute sa famille. On l’a séparé en deux par un rideau avec un espace pour les dames non-fumeuses. On a barbouillé les cadres des vitres. Il n’y a pas d’électricité à payer. Chose dite, chose faite : le matin, dès que la receveuse est arrivée, on lui a acheté tout son rouleau de tickets. D’abord, elle a été horrifiée, après, elle s’y est faite. Et on a roulé. Aux arrêts, la receveuse crie : « Pas de place, c’est complet ! » Le contrôleur est monté et en est resté horrifié. « ‘Mande pardon, dis-je, mais aucune loi n’a été transgressée. » On a payé et on roule. Il a déjeuné avec nous devant la cathédrale du Christ-Sauveur, on a pris le café rue de l’Arbat ; après, nous avons pris la direction du monastère Strastnoï.
8 décembre
Ma femme est arrivée avec les gosses.
Pourtsman nous a quitté pour le numéro 27. Cette direction, m’a-t-il dit, lui plaît davantage. Il y vit sur un grand pied. Il a recouvert le sol de tapis, suspendu des tableaux de peintres célèbres. Chez nous, c’est plus simple. On a installé un poêle de fonte pour le machiniste – nous sommes tombés sur un jeune gars sympathique qui fait, pour ainsi dire, partie de la famille. Il apprend à conduire à notre Pétia. Un autre poêle de fonte se trouve dans le wagon, le troisième est pour la receveuse, – sympathique, elle est des nôtres –, sur la plate-forme arrière. Nous avons également installé un fourneau. On roule, puisse Dieu donner de tels appartements à tout un chacun.
11 décembre
Seigneur ! Ce que c’est que l’exemple ! Aujourd’hui, nous approchons de Pouchkine[16], j’ai émergé sur la plate-forme – pour me laver – et que vois-je ? Chtchiouévski, à l’intérieur du numéro 6, qui tourne venant de la rue Tverskaya !… Son appartement devenu surpeuplé, il a crié qu’il s’en fichait et il a déménagé. Le numéro 6 lui convient parfaitement. Il travaille rue Miasnitskaya.
12 décembre
Ce qui se passe à Moscou est inimaginable. Aux arrêts de tramway, les hurlements sont permanents. Aujourd’hui, en roulant vers les Tchistyé Proudy, j’ai lu un journal qui parle de moi en me qualifiant d’homme génial. Nous avons aménagé des toilettes. Simples, mais bien faites : nous avons percé un trou dans le plancher. Mais même sans toilettes, c’est admirable. Si besoin, on s’arrête rue de l’Arbat, sinon près du Strastnoï.
20 décembre
Nous allons mettre un sapin. Nous voilà un peu à l’étroit. J’envisage de déménager au numéro 4, qui est double. Eh oui, il y a pénurie d’appartements. Les journaux américains ont publié une de mes photographies.
21 décembre
Allez tous au diable ! Pour le sapin, c’est cuit ! La commission centrale du Logement s’est pointée. Elle en est restée baba. Dire qu’on a passé tout Moscou au peigne fin en quête de surfaces habitables. Et elle est là… On fait évacuer les lieux. On y loge des administrations.
On nous a donné trois jours de délai. Dans mon wagon va s’installer un commissariat de police. Chez Pourtsman, ce sera l’école du premier grade Lounatcharskiï[17].
23 décembre
Je m’en retourne à Elabouga…