CONSTANTIN PAOUSTOVSKI[8] RACONTE BOULGAKOV

1007 Words
CONSTANTIN PAOUSTOVSKI[8] RACONTE BOULGAKOV…Le premier récit de Boulgakov date de 1919. Il se trouve qu’en 1919, rapporte Boulgakov dans son autobiographie, voyageant dans un train chaotique par une nuit automnale pourrie à la lumière d’une bougie enfoncée dans le goulot d’une bouteille de pétrole, j’ai rédigé un premier petit récit. Dans la ville où le train m’a entraîné, je l’ai porté à la rédaction d’un quotidien… La facilité de travail de Boulgakov frappait tout le monde. La même aisance animait le jeune Tchekhov, capable d’écrire sur tout et n’importe quoi ayant attiré son regard : un encrier, un gamin ébouriffé, une bouteille cassée. Il s’agit là d’un torrent d’imagination débordante. C’est avec cette facilité insouciante que Boulgakov travaillait pour le journal Goudok[9], en ces temps mémorables où quelques jeunes gens à l’esprit frondeur ayant, à leur tête, Ilf et Petrov[10], se délectaient avec la « Quatrième Colonne ». Cette « Quatrième Colonne » semait la terreur parmi les fainéants, les tire-au-flanc, les ronds-de-cuir et autres irresponsables. Elle se montrait impitoyable. Il arrivait que le rédacteur en chef du Goudok en personne redoute les collaborateurs de cette rubrique. À l’époque, Boulgakov passait souvent nous voir à la rédaction de Na vakhté[11], quotidien consacré aux affaires maritimes et fluviales, voisin du Goudok. On lui montrait la lettre signée d’un quelconque responsable de débarcadère ou d’un préposé au chauffage. La parcourant du regard, soudain, les prunelles de Boulgakov s’allumaient d’une lueur joyeuse. Alors, il enjambait une chaise près de la dactylo pour, en dix, quinze minutes, lui dicter un article si satirique que le rédacteur en chef commençait à s’arracher les cheveux tandis que les collaborateurs s’affalaient sur leurs bureaux en hurlant de rire. Empochant immédiatement ses cinq roubles pour la satire, Boulgakov s’en allait en débordant de projets sur la manière éclatante de les dépenser. Boulgakov connut un destin étrange et rude. Le MkhAT ne montait que ses pièces les plus anciennes. Son nouveau spectacle, Molière, fut interdit après sept représentations. On cessa également de publier sa prose. Tout cela le tourmentait terriblement ; il souffrait le martyre et un jour, n’y tenant plus, il céda à la tentation d’envoyer à Staline une lettre où la haute dignité d’un écrivain russe se donnait libre cours. Dans cette missive, il insistait sur l’unique droit sacré de l’écrivain : celui d’être publié afin de communiquer avec son peuple pour le servir de toutes les fibres de son être. Il ne reçut jamais de réponse. Boulgakov déprimait. Il ne pouvait mettre un frein à sa créativité, ni jeter son imagination aux orties. Pour celui dont l’unique vocation est l’écriture, il n’existe pas, il ne saurait y avoir pire supplice. Privé de la possibilité d’être publié, il improvisait d’étonnants récits, aussi bien tristes que badins, pour ses amis proches. Et les leur contait chez lui, autour d’une table à thé. Malheureusement, seule une partie infime de ces récits demeure en mémoire. La plupart fut oubliée ou, pour employer une tournure ancienne, tomba dans le Néant. Enfant, j’imaginais très clairement ce Néant : un fleuve souterrain, aux eaux noires frémissant à peine, où se noyaient, lentement mais irrémédiablement, comme s’ils s’éteignaient, divers objets, les personnes et même les voix humaines. Je me souviens de l’un de ces récits : Boulgakov adresse journellement à Staline de prétendues longues lettres énigmatiques signées « Tarzan ». En les recevant, chaque fois, Staline en est étonné, et même quelque peu effrayé. Curieux, comme tout un chacun, il exige de Béria[12] qu’il en découvre l’auteur sur le champ pour le lui amener. Et Staline de fulminer : « Il y a pléthore de parasites dans ces services et pas un agent qui soit capable de trouver un homme ! » Enfin, on met la main sur Boulgakov et on le conduit au Kremlin. Staline le fixe, le dévisage avec une sorte de bienveillance, allume sa pipe en prenant son temps. Puis, finit par demander : – Alors, c’est vous qui m’écrivez ces lettres ? – Oui, c’est moi, Josef Vissarionovitch. Staline marque un temps. – Pourquoi cette question, Josef Vissarionovitch ?, interroge Boulgakov saisi d’une légère inquiétude. – Comme ça. Intéressant, ce que vous écrivez. De nouveau, le silence s’éternise. – En somme, Boulgakov, c’est vous ? – Oui, c’est bien moi, Josef Vissarionovitch. – Pourquoi donc ces pantalons rapiécés et ces chaussures trouées ? Ce n’est pas bien. C’est très mal ! – C’est que… mes revenus s’avèrent trop minces, Josef Vissarionovitch. Staline se tourne vers le commissaire du peuple en charge de l’approvisionnement : – Que restes-tu assis là, à regarder ? Tu ne peux pas vêtir cet homme ? Tout le monde vole les richesses que tu gères et toi, tu n’es même pas capable d’habiller un écrivain ! Pourquoi es-tu soudain si pâle ? Tu as peur ? Habille-le immédiatement de gabardine ! Qu’est-ce que t’as à rester assis à te tortiller la moustache, hein ? Tiens, tiens, mais quelles belles bottes tu portes ! Enlève-les vite et donne-les ! Il faut tout te dire, aucune matière grise pour réfléchir par toi-même ! Et voilà notre Boulgakov, bien habillé, bien chaussé, bien nourri, qui se rend régulièrement au Kremlin car une amitié surprenante se noue entre lui et Staline. Parfois, l’air triste, Staline se plaint à Boulgakov : – Tu comprends, Micha, tous hurlent que je suis génial, génial ! Mais moi je n’ai personne avec qui trinquer au cognac ! Ainsi, peu à peu, trait après trait, nuance après nuance, Boulgakov crée l’image de Staline. Et son talent est si puissant que cette image devient en quelque sorte humaine, voire même sympathique. Involontairement, on en oublie que Boulgakov dépeint l’homme qui lui causa tant de malheurs. Un jour, Boulgakov arrive chez Staline, fatigué, l’air abattu. – Assieds-toi, Micha. Pourquoi cette mine triste ? Que se passe-t-il ? – Et bien, j’ai écrit une pièce. – Mais alors, si tu as déjà écrit une pièce entière, il faut te réjouir ! Pourquoi cette tristesse ? – Les théâtres refusent de la monter, Josef Vissarionovitch. – Et où aimerais-tu qu’on la monte ? – Au MkhAT, naturellement, Josef Vissarionovitch. – Ce que se permettent ces théâtres est un scandale ! Du calme, Micha. Prends cette chaise. Staline empoigne le téléphone. – Standardiste ! Allô, jeune fille ! Passez-moi le MkhAT ! J’ai dit le MkhAT ! Qui est à l’appareil ? Le directeur ? C’est Staline qui vous parle. Allô ? Mais écoutez-moi ! Staline commence à se mettre en colère et, furieux, souffle dans le récepteur. – Il n’y a que des crétins au Comité du peuple chargé des liaisons, le téléphone est toujours en dérangement. Barychnia[13], rappelez-moi le MkhAT ! Oui, passez-moi le MkhAT encore une fois, je parle russe, non ? Allô, qui est là ? C’est le MkhAT ? Écoutez-moi et surtout ne raccrochez pas. C’est Staline à l’appareil. Où est le directeur ? Comment ? Il est mort ? Subitement ? Ah dis donc, ce peuple devient d’une nervosité ! Si on ne peut même plus plaisanter !
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