LE JEU DE LA NATURE

1070 Words
LE JEU DE LA NATUREExtrait de la lettre d’un rabkor[22] : Nous avons ici un employé des chemins de fer du nom de Vrangel[23]. Un homme de haute taille, la moustache en tire-bouchon, poussa la porte de la section locale de l’union syndicale de la gare de M. Son maintien trahissait le militaire. Assis à son bureau, le président de la section syndicale locale posa son regard sur lui. Et une pensée l’effleura : « Comme il a l’air brave… » – Que puis-je pour vous, camarade ? s’enquit-il. – Je désire devenir membre de l’Union, répondit le visiteur. – Voyons voir… Et où travaillez-vous ? – Je viens tout juste d’arriver, expliqua l’hôte, on m’a affecté ici comme préposé aux balances… – Voyons, voyons… Votre nom, camarade ? Le visage du visiteur s’assombrit légèrement. – Oh oui, bien sûr, mon nom… se décida-t-il enfin à parler, mon nom est… Wrangel. Un silence tomba. Le président fixa le visiteur d’un air pensif puis, tout à coup, palpa de la main ses papiers rangés dans la poche gauche de son veston. – Et votre prénom ainsi que, pardonnez-moi, le patronyme ? L’autre, debout, poussa un profond soupir d’amertume avant d’articuler du bout des lèvres : – Oh oui, le prénom… et bien le prénom, … voici : Piotr Nikolaïévitch… Le président du syndicat se souleva de sa chaise pour se rasseoir, se remettre à nouveau debout, regarda par la fenêtre ; de là, ses yeux se reportèrent sur le portrait de Trotski[24] ; de Trotski, ils se dirigèrent sur Vrangel, de 7rangel, ils se posèrent sur la clé de la porte, de la clé, ils glissèrent de biais vers le téléphone. Après quoi, épongeant sa sueur, il articula d’une voix enrouée : – Et d’où arrivez-vous ? L’étranger poussa un soupir si profond que le président sentit ses cheveux onduler sur sa tête ; puis il dit : – Surtout ne croyez pas que… Et bien, de Crimée… On aurait dit qu’à l’intérieur du président, un ressort avait brutalement lâché. Bondissant de sa chaise, il disparut en un clin d’oeil. – Et voilà, je le savais ! marmonna le visiteur avec amertume en se laissant lourdement tomber sur une chaise. La clé grinça bruyamment dans la porte. Les yeux brillants comme des étoiles, le président du syndicat volait déjà à travers la salle d’attente des 3e classes, puis, des 1e, empruntant des raccourcis pour atteindre la porte si convoitée. Le visage du président du syndicat arborait toute une palette de couleurs. En chemin, exécutant des moulinets avec les bras et les yeux, il heurta une silhouette en uniforme et lui chuchota en hurlant : – Cours, cours vite garder la porte de la section syndicale ! Surtout, qu’il ne se sauve pas ! – Qui ça ? – Wrangel ! – T’es dingue ! Le président du syndicat empoigna le tablier du porteur et le secoua en sifflant : – Cours vite monter la garde devant la porte ! – Laquelle ? – Pauvre type… Tu vas recevoir une décoration ! Les yeux écarquillés, le porteur s’élança comme l’éclair. Suivi immédiatement d’un second porteur. Trois minutes plus tard, une foule compacte se déchaînait devant la porte de la section syndicale. Pâle et ruisselant de sueur, le président du syndicat s’y enfonça telle une lame de couteau ; deux factotums coiffés de casquettes à dessus rouge et galons bleus[25], lui emboîtaient le pas. Ils bousculèrent vivement la foule tandis que le premier claironnait : – Citoyens, aucun intérêt, rien à voir ! Je vous prie de libérer les locaux. Où allez-vous ? À Kiev ? La seconde sonnerie a déjà retenti. Allons, circulez ! – Dites, les gars, qui a-t-on attrapé ? – Celui qu’il fallait ; laissez passer, je vous prie… – Le syndicaliste en chef a attrapé Dénikine[26] ! – Pauv’ type, c’est Savinkov[27] qui s’est fait la belle ! Et c’est chez nous qu’on l’a alpagué ! – Je l’ai démasqué grâce à ses moustaches, bredouillait le président du syndicat à l’homme à la casquette, dès que je l’ai vu… j’ai pensé, Bon Dieu, mais c’est lui ! La porte s’ouvrit, la foule se précipita, les gens se hissaient les uns sur les autres et l’on put entrevoir furtivement le visiteur à travers un interstice… En regardant les arrivants, ce dernier poussa un soupir amer, esquissa un sourire maussade et fit tomber sa chapka. – Fermez la porte ! Quel est votre nom ? – Wrangel, voyons, mais je vous explique que… – C’est donc ça ! En un clin d’oeil, les képis militaires s’emparèrent du téléphone. Cinq minutes plus tard, l’espace derrière la porte fut vidé de la foule et, à travers cette étendue nette, passa un cortège de sept képis. Au centre, levant les yeux au ciel, avançait le visiteur en grommelant : – Voilà, c’est Ta volonté… Je n’en peux plus. À Kherson, on m’a traîné. À Kiev, on m’a traîné… Quel malheur. Je vais m’adresser au Sovnarkom[28] pour qu’on m’attribue un autre nom, n’importe lequel ! – Je l’ai vu, murmurait le président du syndicat, fermant le cortège, Bon Dieu, me suis-je dit, les moustaches ! Non mais, chez nous, c’est vite réglé, à la manière militaire : paf, enfermé à clé ! Les moustaches, c’est essentiel ! 9 *** Exactement trois jours plus tard, la porte de la même section syndicale s’ouvrit et le même brave fit son entrée, l’air maussade. Le président se leva de sa chaise en écarquillant les yeux : – Beeuuh… C’est vous ? – C’est moi, répliqua le nouveau venu d’un air lugubre, puis il tendit un papier en silence. Le président du syndicat lut, devint cramoisi, et déclara : – Qui pouvait le savoir… Et de marmonner : – C’est… c’est ça, un jeu de la nature… Essentiellement, ce sont vos moustaches, et puis, ce prénom de Piotr Nikolaïévitch… Le visiteur se cantonnait dans un sombre silence. – Bien, alors… Si c’est comme ça, pour ainsi dire, il n’y a plus d’obstacle… Heu, oui… On va vous enregistrer… Quand même, ce sont vos moustaches qui m’ont embrouillé… Le nouveau venu gardait un silence rageur. 9 *** À peine une semaine plus tard, Karassev, un autre préposé aux balances, tout éméché, s’approcha d’un Wrangel lugubre pour lui faire une blague. – Votre Excellence, mes salutations, éructa-t-il en portant la main à sa visière. Et clignant de l’oeil en direction de l’entourage : – Alors, comment vous portez-vous ? Comment jugez-vous le pouvoir des Soviets et, en général, notre RSFSR[29] ? – Dégage, lança Wrangel, morose. – Oh la la, monsieur le général, vous êtes fâché, poursuivit Karassev. Oh la la, il est vraiment très fâché ! Je tremble, il pourrait bien me faire fusiller. Pour lui, c’est simple, il attrape un prolétaire, et hop… Wrangel leva la main et frappa Karassev en plein dans les dents avec une telle force que celui-ci en perdit son képi. Les autres éclatèrent de rire. – Qu’est-ce que t’as à cogner, serpent de Pérékop[30] ? articula Karassev d’une voix tremblante. Moi, je plaisante, et toi… Wrangel extirpa un papier de sa poche et l’agita sous le nez de Karassev. Tout le monde s’agglutina autour. Il se mit à lire : « … Étant donné que je ne peux plus faire un pas sur le chemin de ma vie, je demande qu’on remplace mon nom fatal par celui, hautement respecté, de ma mère : Ivanov… » Un paraphe, apposé au crayon chimique dans la marge, mentionnait : « Accordé ». – T’es qu’un porc… se mit à gémir Karassev. Alors, pourquoi tu m’as frappé ? De façon inattendue, quelqu’un, dans la foule, donna de la voix : – T’avais qu’à pas le chercher. Ivanov, c’est ta tournée… Récit publié pour la première fois dans les colonnes du quotidien Goudok (Le Sifflet), le 13 septembre 1924.
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