MÉTHODE DRASTIQUE

789 Words
MÉTHODE DRASTIQUE Pièce en un acte.Si K. Voïtenko ne touche pas sa rémunération, le journal Goudok enverra cette pièce à Moscou où elle sera montée au théâtre Malyï[31]. Personnages KLAVDIA VOÏTENKO : enseignante, âge indéfini. En courte pelisse et petit bonnet. Tient des papiers à la main. LE RESPONSABLE du département culturel de Crimée, âge moyen, air sympathique. Vêtu d’une tunique rousse avec pantalon assorti. LE COURRIER du département culturel, 50 ans. La scène représente le cabinet du département culturel de Crimée. Enfumé, petit, sinistre. Une porte. Au premier plan, une table avec téléphone et encrier. Au-dessus de la table, trois slogans : « Si tu viens chez un homme occupé, t’es perdu. », « Travail terminé, fais ce qu’il te plaît. », « Les poignées de main sont abolies une fois pour toutes. » Assis à la table, le responsable du département culturel, l’air pensif, regarde en direction de la salle. Le courrier est assis sur une chaise, près de la porte. Il est midi. LE COURRIER O kho kho… (Il tousse.) Une pause. La porte s’ouvre, entre Voïtenko. LE COURRIER Où z’allez-vous ? Cherchez qui ? VOÏTENKO Lui. (Elle désigne du doigt le responsable.) LE COURRIER Ils sont occupés. C’est impossible. VOÏTENKO (timidement) Alors, j’attendrai. LE COURRIER Asseyez-vous là, mais surtout ne faites pas de bruit. Voïtenko s’assoit sur une chaise. Une pause. VOÏTENKO (chuchotant) Mais, comment ça, il est occupé ? Il n’y a personne. LE COURRIER Ça, nous n’en savons rien. Il se peut qu’ils réfléchissent… Sur le quoi et le pourquoi… Pause. VOÏTENKO Mon cher, j’ai un train à prendre. Je vais le manquer. Peut-être pourrais-tu lui dire… LE COURRIER Bon, d’accord. Je vais vous annoncer. (Il va vers la table, tousse. Pause. Il retousse.) LE RESPONSABLE (revenant à lui) Va-t-en, Afanassi, tu me bassines. (Il se remet à réfléchir.) LE COURRIER (de retour) Et voilà… Je l’avais bien dit… Allez-vous faire voir. VOÏTENKO (inquiète) Je dois aller à Evpatoria[32], je vais être en retard. (Se dirige vers la table et tousse.) LE RESPONSABLE (distrait) Vas-tu t’en aller, Afanassi ? (Il lève les yeux.) Pardon, vous venez me voir ? VOÏTENKO C’est ça. Excusez-moi… LE RESPONSABLE À qui ai-je l’honneur ? VOÏTENKO (avec une petite révérence) Permettez-moi de me présenter : je suis enseignante à l’école primaire de la gare des chemins de fer au sud de la ville d’Evpatoria, Klavdia Voïtenko, née Mangko. LE RESPONSABLE Bien. Que désirez-vous, née Mangko ? VOÏTENKO (inquiète) C’est que voyez-vous, je n’ai pas encore touché mon traitement du mois d’août de cette année. LE RESPONSABLE Hmmm… Quelle histoire ! Apparemment, vous n’avez pas envoyé les listes. VOÏTENKO (l’air fatigué) Comment ça, pas envoyé ? Ça a été envoyé ! (Elle agite des papiers.) La liste a bien été envoyée et j’en ai parlé… au moins vingt fois à notre délégué syndical d’Evpatoria. LE RESPONSABLE Hmmm… Aff-anassi. LE COURRIER Que désirez-vous ? LE RESPONSABLE Donne-toi la peine de savoir où se trouve la liste concernant le salaire de la née Mangko ! Pause. Le courrier revient. LE COURRIER Il n’y a pas de née… (Tousse.) LE RESPONSABLE Là, vous voyez ! VOÏTENKO Excusez-moi, mais que suis-je sensée voir ? (inquiète) C’est à vous de voir… Si, chez vous, on perd… LE RESPONSABLE ‘Mande pardon ?… Je vous prie de faire plus attention. Ici, vous n’êtes pas à Evpatoria. VOÏTENKO (fondant en larmes) De… depuis le mois… d’août dernier… on court… on va… on vient… LE RESPONSABLE (déconcerté) Je vous prie de ne pas pleurer dans un lieu public. LE COURRIER On vous remplit de larmes des pièces entières et c’est toujours à moi d’éponger. Je ne fais que courir avec une serpillière. (Ronchonne des mots inintelligibles.) Voïtenko sanglote. LE RESPONSABLE Je vous demande de vous calmer ! Voïtenko sanglote. LE RESPONSABLE Fournissez d’autres listes ! VOÏTENKO (entre deux sanglots violents) Je vais porter plainte contre vous au Kaka[33]. LE RESPONSABLE (vexé) Aallez-y ! Que ce soit au Kaka ou même au Re-Kaka[34]. Vous ne me faites pas peur ! VOÏTENKO Je vais écrire au Goudok !! La manière dont vous… LE RESPONSABLE (pâlissant tel un cadavre) Je suis coupable… Khé-khé. Pourquoi faire ça ? Euhhh… Se précipiter ? Afanassi !! Un verre d’eau pour la née Mangko ! Je vous en prie, asseyez-vous. Khé-khé. Que de passion !… Tout de suite !!… Frrr ! Brrr ! Le Goudok ! Afanassi ! Cours chez Maria Ivanovna. Et dis- lui que la liste y soit. Khé-khé. Qu’elle la pêche même du fond de la mer. Khé-khé… Vous savez, il y a toute une masse de papiers, de quoi vous faire tourner la tête. Voïtenko commence à sécher ses larmes, s’essuyant les yeux avec un petit mouchoir. LE COURRIER (rentre) On l’a trouvée. (Il tend un papier.) LE RESPONSABLE (triomphal) Là, vous voyez, on l’a retrouvée. Khé-khé. Et vous, tout de suite, les larmes… Le Goudok ! Voilà, nous allons vous rédiger sur le champ une petite attestation… Ppffiouu, un coup de plume, et c’est fait… Délivrer l’argent. VOÏTENKO (toutes larmes bues) Moi, j’avais perdu tout espoir ! LE RESPONSABLE Allons ! Allons ! Il ne faut jamais perdre l’espoir !… Voilà, avec cette attestation, vous allez tout droit, puis vous tournez à droite, et encore à droite, ensuite à gauche, et, une fois là, vous la remettrez… VOÏTENKO (rayonnant de joie) Je vous remercie, je vous remercie. LE RESPONSABLE Allons, je vous en prie, je n’ai fait que mon devoir ! Alors, le Goudok, vous savez, était inutile. À quoi bon exagérer les faits ? Aff-fanassi ! Raccompagne ! (Avec un sourire aimable.)
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