Eadlyn
Le Roi regagne la grande salle où son épouse l’a mandé. La porte à peine franchie, il se précipite en direction de l’estrade au centre de la pièce. La Reine est affalée sur son trône, le visage livide et la respiration hachée.
— Soircha…
Il s’agenouille à ses côtés tout en attrapant l’une de ses mains. Son regard inquiet et aimant s’ancre au sien vitreux.
— Que s’est-il passé ?
— AnMalartuFola, souffle son épouse d’une voix presque gutturale. An Malartu Fola. L’Echange de Sang. (Un frisson désagréable lui court le long de l’échine à l’entente de ses mots.) Ils ont échangé leur sang.
**
— DEBOUT LA-DEDANS !
Je me redresse brusquement, ma tête heurtant un obstacle de plein fouet.
— Aouch !
Je me masse le front tout en jetant un regard furibond à Badb qui se frotte le nez, plié en deux. Arawn se tient debout derrière lui, les lèvres pincées comme pour éviter de s’esclaffer.
— Que faites-vous ici ? je grommelle.
— Nous sommes ici pour vous distraire, s’enthousiasme Badb.
— Et avant tout veiller au bon déroulement de vos leçons du jour, intervient Ceridwen émanant de la salle de bain attenante à ma chambre.
Jodie, Lily et Masie la suivent de près. Elles s’inclinent dans une révérence, le sourire aux lèvres.
— Votre Altesse.
Du coin de l’œil, j’aperçois Badb les observer d’un air vorace, presque affamé.
— N’y pensez même pas, je le préviens dans un grondement.
— Je n’ai rien contre le partage, rétorque-t-il à voix basse.
Arawn lui assène une tape à l’arrière de la tête tandis que Ceridwen le tance du regard.
— Faites en sorte que Son Altesse soit prête d’ici trente minutes, ordonne-t-elle à l’attention de mes servantes.
D’un geste autoritaire, elle enjoint les deux hommes à la suivre. Mes trois servantes exécutent une nouvelle révérence pour ne se redresser qu’une fois la porte refermée derrière eux. Leurs chuchotements et leurs gloussements attirent mon attention.
— Que se passe-t-il ? je demande tout en repoussant les couvertures.
— Nous nous faisions simplement la réflexion que ces Entités doivent être des bêtes de sexe, tout comme leurs descendants, répond Maisie avec franchise.
— Maisie, voyons la réprimande Jodie.
Lily se contente de baisser la tête, les épaules secouées de soubresauts. Je hoche la tête, sourcils haussés.
— Oh…Eh bien, si ce n’est que ça…
Je fais mine de me diriger vers la porte. Les trois jeunes femmes se jettent sur moi en criant de panique. J’éclate de rire, amusée par leur réaction enfantine. Je les contourne et regagne la salle de bain où je me déshabille avant de me glisser dans l’eau chaude. Une douce odeur sucrée de chocolat et de cannelle envahit mes sens. Elles me rejoignent pour s’affairer autour de moi comme à leur habitude.
— La plus grande partie de la journée va être consacrée à des leçons et des sessions d’entraînement, m’informe Jodie. Nous avons donc prévu une coiffure rapide, une tenue simple et pas de maquillage.
Je ne peux retenir un petit sourire à son annonce. Pour une fois, pas de corset, pas de maquillage et pas de robe. Je ne vais pas me plaindre. Je me lave rapidement, veillant à ne pas me mouiller les cheveux, et sors de la baignoire. Ma servante en chef m’aide à enfiler un long peignoir de soie, tandis que Maisie apporte ma tenue d’entraînement : pantalon noir serré, tunique, corset, plastron, épaulières, grèves, brassards en cuir et, pour couronner le tout, des bottes montantes à lacets. Lily déballe une grande boite contenant un long manteau chaud, décoré de fines broderies dorées qui représentent deux roses entrecroisées. Ces dernières sont entourées d’une paire d’ailes ornées de petites piques, telles des dents desquelles s’échappent de petites perles de sang. Une fine dague transperce les deux fleurs en leur intersection.
J’observe mon reflet dans le miroir.
— Tywyllach nag erioed. (Je regarde par-dessus mon épaule. Aden se tient dans l’embrasure de la porte, les lèvres étirées en un sourire en coin. Mes femmes de chambre s’inclinent instantanément.) Plus sombre que jamais, traduit-il.
Je lève les yeux au ciel tout en le rejoignant.
— Que faites-vous ici ? je le questionne.
— Il est venu pour b****r ! s’exclame Badb depuis ma chambre.
Maisie et Lily pouffent de rire dans mon dos.
— Maisie, Lily, les tance Jodie entre ses dents.
Aden leur lance un regard amusé avant de se reconcentrer sur moi.
— À vrai dire, je suis venue pour vous escorter jusqu’à votre session d’entraînement. (Il se penche profondément, main tendue :) Votre Altesse ?
Je le gratifie d’une révérence et pose ma paume dans la sienne. Ses doigts se referment délicatement autour des miens. Mes femmes de chambre nous escortent jusqu’à la porte.
— Mesdemoiselles, leur lance Badb d’un ton charmeur.
Ceridwen l’attrape par le bras et le tire hors de la pièce sous les babillements de Lily et Maisie. Arawn s’attarde, plongé en pleine discussion avec Jodie. Cette dernière acquiesce, les joues rougissantes.
— À ce soir alors. (Il s’immobilise le temps de lui faire un baisemain.) Madame.
Ils échangent un bref signe de tête puis se séparent. La porte à peine refermée derrière lui, j’entends les jabotements de Maisie et Lily à travers le bois. L’ombre d’un sourire effleure mes lèvres tandis que nous regagnons les jardins, où plusieurs groupes de domestiques sont en pleine installation de tentes, de stands et d’un grand foyer pour le feu à l’emplacement habituel de la fontaine. Un peu plus loin, les Amis de la Nature les plus ‘lève-tôt’ ont commencé l’entraînement. Parmi eux, Abigail et Gabrielle. Je m’empresse de les rejoindre, laissant Aden avec Arawn, Badb et Ceridwen.
Le rire cristallin de Gabrielle résonne à travers l’air hivernal mordant. Elle se tourne vers moi au moment où je m’arrête près d’elles.
— Eadlyn !
Nous échangeons une étreinte puis je m’assois aux côtés d’une Abigail dépitée. Gabrielle reste debout devant nous, les mains dans les poches de son manteau hivernal vert.
— Que se passe-t-il ? je les questionne intriguée.
— Son prétendant a senti le vent soufflé, ricane Gabrielle.
Je ne peux réprimer un rire amusé à l’entente de cette réponse directe.
— Comment ça ?
— Il l’a invitée à être sa cavalière pour les trois soirs de Samhain.
J’attrape les mains de notre amie, enthousiaste.
— Que lui as-tu répondu ? (Elle geint visiblement gênée.) Tu ne lui as pas dit non ? (Elle secoue négativement la tête.) Tu lui as dit oui !
— Moins fort, me morigène-t-elle, une lueur affolée dans les yeux. (Elle regarde rapidement autour de nous, puis se penche vers moi, par peur que quelqu’un entende. :) J'étais tellement excitée par cette invitation que je lui ai répondu « oui » en faisant un grand moulinet de la main. Résultat…
— Il a fait un rouler-bouler sur lui-même pour mieux atterrir sur les tables derrière lui, la coupe Gabrielle.
— Je n’ai même pas pu profiter de son sourire radieux, s’apitoie Abi son visage entre les mains.
Gabrielle et moi échangeons un regard qui suffit à nous faire exploser de rire, malgré nos efforts pour nous contenir dans l’intérêt d’Abigail.
— Allez-y, riez, marmonne-t-elle, mortifiée.
Je prends une longue inspiration afin de me calmer, d’autant plus que si j’avais été à sa place, je n’aurais probablement pas fait mieux.
— As-tu essayé de parler de ce malencontreux incident avec lui ? je la questionne.
— Bien sûr, acquiesce-t-elle, j’ai pris les jambes à mon cou.
— Oh Abi…
Elle grimace, m’arrachant un rire discret. Maestro Sianni donne un coup de sifflet. Les ‘lève-tôt’ arrêtent leur entraînement pour se rassembler autour de lui. Gabrielle profite des quelques minutes restantes pour taquiner Abigail. Je les écoute se chamailler, un air amusé sur le visage.
— Amanda.
Je me retourne dans un sursaut. Trois femmes, qui se ressemblent comme trois gouttes d’eau, se tiennent devant moi, une lueur paniquée dans les yeux.
— Qui êtes-vous ? je leur demande sur la défensive.
— Nous sommes les Brigid, répond celle du milieu.
— Les Brigid ? je répète, confuse.
Elle fait un pas dans ma direction et lance un coup d’œil par-dessus son épaule avant de planter son regard dans le mien :
— Tu ne dois pas leur faire confiance. Qu’il s’agisse des familles royales ou des Entités Divines, tu ne peux te fier à personne. (Je soupire, prête à rétorquer, mais elle ne m’en laisse pas l’occasion.) Ils vont te détruire, insiste-t-elle, une pointe hystérique dans la voix. Ils vont engloutir ta lumière et toute…
Un fouet surgit subitement, claquant lugubrement l’air, et s’enroule autour de sa gorge. Les yeux écarquillés, elle porte ses mains à son cou dans l’espoir de se libérer. L’étau se resserre à chacun de ses gestes. Son visage bleuit tandis qu’elle tombe à terre. Ses deux semblables s’effondrent, elles aussi victimes du même sortilège. Je plaque une main sur ma bouche, les yeux écarquillés. Aden, Badb et Arawn surgissent à mes côtés. Aden se positionne devant moi, crocs sortis, prêt à bondir.
Ceridwen s’approche telle une prédatrice :
— Ffycin Butain, crache-t-elle d’une voix venimeuse.
D’un geste ferme, elle tire sur les fouets. Les trois femmes suffocantes se relèvent malgré elles. Mon regard croise celui implorant de celle du milieu. Mon cœur se serre tandis que je détourne les yeux.
— La Salle d’Abreuvage devrait aider à leur remettre les idées en place, ricane Badb.
Un frisson glacial me parcourt de la tête aux pieds. Tous les six prennent la direction du palais. Aden se tourne vers moi :
— Est-ce que ça va ? me demande-t-il.
Je hoche la tête. Son regard s’adoucit. Ses traits se détendent et ses crocs se rétractent. Je plonge mes yeux dans les siens :
— Qu’est-ce que la Salle d’Abreuvage ?
— Rien qui nécessite ton attention.
Il attrape mon visage et m’embrasse le front avant de glisser sa main dans la mienne. Morrigan vient à notre rencontre, vêtue d’une tenue d’entraînement moulante, une paire de bottes montantes jusqu’aux genoux, les cheveux attachés en une parfaite tresse collée sophistiquée, dont aucune mèche ne dépasse.
— Vous ne vous êtes pas encore joints aux autres ? s’étonne-t-elle.
— Nous y allions, répond Aden. (Je lui lance une œillade surprise.) La tradition veut que le Conseil ne se réunisse pas pendant les festivités de Samhain, de Yule, d’Ostara ou de Litha, m’explique-t-il.
Ses lèvres s’étirent en un sourire espiègle, réveillant la sensation de chaleur familière dans le creux de mon ventre.
— Un peu de sérieux, s’il vous plaît, nous admoneste Morrigan. Vous aurez tout le temps de vous laisser aller à vous désirs sexuels plus tard.
Sur ce, elle nous pousse en direction du terrain d’entraînement, où certains Amis de la Nature se sont déjà mis à la tâche. Aden libère ma main afin que je puisse rejoindre Abigail et Gabrielle. Morrigan et lui prennent place aux côtés de Maestro Siann, qui me fait signe de rester debout, dirigeant l’attention générale vers moi. Des murmures résonnent dans l’assemblée.
— Chers étudiants, chères étudiantes, je serai bref : n’ayant pas encore eu l’occasion de faire les introductions officielles, je me permets de vous présenter la Princesse Amanda d’Iwerddon, le Royaume Perdu.
Une vague de surprise déferle sur l’assemblée. Les discussions reprennent de plus belles. Certains mettent le genou à terre, en signe de respect ; d’autres m’observent avec admiration, et d’autres encore me fixent avec dédain. Maestro Sianni lève la main ramenant le silence.
— N’est-elle pas supposée s’appeler Eadlyn Calden, arrivée d’un petit village voisin presque adjacent au domaine royal ? s’enquiert une jeune femme sceptique.
— Qui plus est le lendemain de La Nuit de la Chasse, renchérit l’un de ses camarades d’une voix pleine de sous-entendus.
— Isolde, Tristan, les réprime notre mentor.
Quelques rires moqueurs résonnent dans la foule. Avant même que je ne les voie arriver, deux épées fendent l’air et atteignent leurs cibles en pleine jambe. Les deux jeunes gens s’effondrent au sol en grognant. Morrigan fait un pas en avant, furibonde.
— Hi yw Allwedd y Goleuni a Brenhines y Dyfodol. Byddwch yn ei pharchu, gronde-t-elle. Ar eich pengliniau !
Sa voix résonne plus puissante. Ceux encore debout s’agenouillent à leur tour, à l’exception d’un petit groupe de quatre filles.
— Hors de question que nous fassions des courbettes devant une vulgaire paysanne ! déclarent-elles en chœur.
Deux puissantes rafales s’abattent sur elles. Abigail et Gabrielle leur font face, prêtes à se défendre. Face à elles, les quatre jeunes femmes bondissent sur leurs jambes. Le sol se met à trembler, manipulé par d’eux d’entre elles, tandis que les deux autres se servent de leur colère et de leur humiliation pour alimenter les boules de feu au creux de leurs mains.
Un sentiment de panique s’empare de moi tandis que je les regarde prendre mes amies pour cible. Une énergie intense, semblant émaner du plus profond de mon être, commence à crépiter dans chaque parcelle de mon corps. Du coin de l’œil, j’aperçois des ombres se jeter sur les manieuses de feu pour dompter leurs flammes. Animée par mon instinct de protection, je colle mes mains l’une contre l’autre, l’esprit concentré sur la chaleur irradiant de mes paumes. Une aura aveuglante m’entoure, tel un bouclier attirant tous les regards, à la fois effarés et effrayés. Mon être entier se met à trembler sous l’emprise d’une énergie que je ne parviens pas à contrôler.
— Tous à terre ! aboie Maestro Sianni.
L’onde de lumière implose, telle une supernova dont l’énergie et la force me propulse en arrière. Ma tête heure violemment un rocher. Tout devient noir.
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