Eadlyn
Le Roi Diarmuid fait les cents pas dans la grande salle du trône. Son épouse, assise sur son trône, fixe le sol, perdue dans ses pensées. Une atmosphère tendue pèse sur la pièce.
— Les Créatures de la Nuit auront donc obtenu ce qu’elles veulent, s’exaspère le Roi en s’asseyant sur les marches du piédestal, La fin d’Iwerddon et des Iwerddoniens. Nous nous sommes réveillés trop tard. Nous aurions dû…
Les portes de la grande salle s’ouvrent, l’interrompant dans sa phrase. Les deux souverains posent leur regard sur la silhouette encapuchonnée qui vient d’entrer dans la pièce. Instinctivement, le Roi se relève et se positionne devant son épouse, épée brandie.
— Qui êtes-vous ? demande-t-il froidement.
Une douce voix féminine, vaguement familière, résonne dans la pièce :
— Is taibhse on am ata thart me. Je suis un fantôme du passé.
La visiteuse attrape son capuchon et l’abaisse vivement. Mon cœur bondit entre mes côtes à la vue de son visage. Maman…Son regard croise le mien, comme si elle pouvait me voir. L’ombre d’un sourire de connivence apparaît sur ses lèvres et disparaît tout aussi vite. La Reine se lève de son trône en tremblant.
Ma mère s’incline dans une profonde révérence :
— Grand-Papa, Grand-Maman.
— Qu’est-ce que…(Le Roi fronce les sourcils, sa main hésitante autour du pommeau de son épée.) Roxane ?
— Oui Grand-Maman, c’est moi.
Après un dernier coup d’œil, le Roi rengaine son épée. La Reine se précipite vers ma mère, qu’elle prend dans une longue étreinte. Des sanglots de joie lui échappent.
— Roxane…Ma chérie…
Le Roi approche, maintenant tout de même une certaine distance.
— Nous pensions…(Il s’interrompt, le temps de prendre une profonde inspiration.) Nous pensions que la maladie t’avait emportée, d’après ce que nos alliés Kelpies nous avaient dit.
— C’était un leurre, explique ma mère. (Elle se détache de la Reine, qui en profite pour s’essuyer les yeux.) Un moyen que j’ai trouvé à l’époque pour m’assurer à ce que ce muc mhor d’Edmund ne remette jamais la main sur moi. Je n’ai simplement pas été suffisamment rapide pour fomenter mon plan afin d’empêcher son fils de mettre les siennes sur Amanda.
— Il va falloir que tu nous expliques tout cela, décrète la Reine.
Ma mère acquiesce :
— C’est promis. Mais avant, laissez-moi vous annoncer qu’Aindreas est bien arrivé. (Une lueur sérieuse, presque solennelle, traverse ses yeux. :) Je l’ai aidé à établir le contact avec les Kelpies. Ils vont agir. Demain soir.
**
J’ouvre les yeux, l’esprit embrumé. Mes paupières sont lourdes, et il me faut quelques instants pour recouvrer mes esprits. Je me redresse lentement dans mon lit et tourne la tête vers Aden, assis à mes côtés. Son regard brille de soulagement tandis qu’il attrape ma main, dont il caresse tendrement le dos de son pouce.
— Que s’est-il passé ? je demande d’une voix rauque.
— Un léger accident, répond-il avec un sourire en coin. (Je fronce les sourcils, confuse.) Disons que tu nous as fait une démonstration de force en nous projetant tous au sol avec ton explosion de lumière.
Mon sang se glace dans mes veines à l’entente de ses mots. Des images de l’incident me reviennent en mémoire, accompagnées par les propose désinvoltes de certains des Amis de la Nature.
— Personne n’a été blessé ? je m’enquiers.
— Hormis les quatre jeunes filles qui se sont moquées de toi et que ma mère, furieuse, a fait enfermer, tout le monde va bien.
— Que va-t-il leur arriver ? je demande, le cœur serré.
— Ils vont être châtiés, comme il se doit.
Je sursaute, surprise par la voix de la Reine que je n’avais pas vue. Cette dernière est entourée de Maestro Sianni, d’Arawn, Badb, Cerridwen, Morrigan, deux autres visages que je devine être des Entités, et de quelques hommes, probablement membres du Conseil. Tous se placent en demi-cercle autour du lit. Le poids de leurs regards curieux, voire impressionnés, me cloue dans mon lit.
— Mon mari étant occupé à distraire l’attention de nos invités, je déclare ce Conseil ouvert, annonce-t-elle.
Les Conseillers se placent légèrement en retrait. L’un d’eux s’installe à mon bureau pour prendre des notes de ce qui va être dit. D’un geste de la main, la Reine ordonne à Maestro Sianni de s’avancer. D’abord hésitant, ce dernier finit par prendre une profonde inspiration et annonce :
— À la suite de sa démonstration de force et de la supériorité de son pouvoir sur celui des autres Amis de la Nature, il a été décidé, d’un commun accord, que la Princesse Amanda n’a plus besoin de faire ses preuves et suivra désormais un entraînement intensif, encadré par les Entités, le Prince Aden et moi-même afin d’apprendre à contrôler l’ampleur de sa lumière comme il se doit.
— Ne serait-il pas mieux de brider mon pouvoir ? je demande, d’une voix légèrement nerveuse.
— Cela ne sera pas nécessaire, intervient Morrigan. Aden et vous-même avez déjà entamé la procédure primordiale, en dehors de la conception d’un héritier : l’ Echange de Sang. Si vous continuez les deux soirs à venir ainsi que le soir de Yule, d’Ostara et de Lithia, d’ici un an vos pouvoirs seront entièrement liés, et au summum de leur utilité chaque fois qu’Aden et vous les utiliserez.
— Sans oublier que, la génétique étant bien faite, Aden aura le plus de contrôle sur vos pouvoirs unis, précise Arawn.
Ceridwen lui assène une tape à l’arrière de la tête. Je plisse les yeux, mon regard accusateur déviant vers le jeune homme assis à côté de moi.
— Tu le savais ?
Il hoche la tête, son regard plongé dans le mien. Je roule des yeux, exaspérée.
— À savoir que l’échange de sang permet également de diminuer les risques de complication lors de la grossesse, dans le cas où tu tomberais enceinte, s’empresse-t-il d’ajouter. En buvant mon sang, tu absorbes une partie de mon pouvoir et inversement. Cela crée une sorte d’équilibre propice au développement du bébé, dont les dons seront un mélange des tiens et des miens.
— Et cela diminue également les risques de mourir lors d’un accouchement atroce, intervient une fois de plus Arawn.
Mon estomac remonte dans ma gorge et mon cœur se soulève. Un silence pesant tombe sur la pièce, rapidement interrompu par des coups donnés à la porte. Deux gardes entrent. Aden se lève en les saluant.
— Baines. Cadwallader. (Les deux intéressés s’inclinent brièvement.) Que se passe-t-il ?
— Un visiteur imprévu, Votre Altesse, répond Baines.
Je me redresse intéressée, ma curiosité piquée au vif. Aden me jette une œillade en coin, puis tourne la tête vers la petite assemblée regroupée autour de mon lit.
— Veuillez m’excuser.
Je m’apprête à le suivre, mais la voix autoritaire de la Reine m’interrompt :
— Reste ici, jeune Demoiselle, nous n’en avons pas fini.
Je pousse un soupir silencieux non sans lever une fois de plus les yeux au ciel, puis me tourne vers elle. Une fois sûre d’avoir toute mon attention, elle poursuit :
— La journée étant encore loin d’être terminée, les Conseillers et moi-même allons te laisser entre les bonnes mains des Entités pour ta première session d’entraînement.
Elle s’approche de moi, un sourire rassurant aux lèvres, et pose une main sur mon épaule :
— Nous te retrouvons ce soir. (J’acquiesce, prenant sur moi pour cacher ma nervosité. Un éclat amusé illumine ses yeux, comme si elle devinait mon humeur :) Profite bien de cette expérience.
Elle sort de ma chambre, les Conseillers sur ses talons. La porte à peine refermée, Arawn ajoute d’une voix teintée de malice :
— Ne vous en faîtes pas, nous allons nous assurer à ce que l’entraînement soit intensif et impitoyable.
Il me lance un sourire énigmatique en haussant les sourcils. Mon être entier frissonne en réalisant que cette première session d’entraînement ne va pas être de tout repos.
**
Aden
Je regagne la bibliothèque où le nouveau venu a été conduit. Absorbé par l’étude d’une carte dépliée sur la grande table, il ne semble pas remarquer mon entrée. Je me gratte la gorge afin de lui signifier ma présence. Il lève les yeux et s’empresse de se mettre debout, manquant de renverser sa chaise au passage.
— Votre Altesse, me salue-t-il en inclinant brièvement la tête.
Je congédie les gardes d’un simple regard et attends qu’ils aient refermé la porte.
— Vous n’avez pas peur que je vous plante un couteau à ce que je vois, remarque le jeune visiteur.
— Vous n’êtes pas armé. Si vous l’aviez été, mes hommes et moi l’aurions senti tout de suite. L’odeur du métal des armes est… Particulière. Nous avons été entraînés de manière à la détecter, je rétorque calmement.
— Ah oui, c’est vrai : les supers dons vampiriques, marmonne-t-il.
Je m’assois face à lui, les bras croisés sur la poitrine, mon regard planté dans le sien. D’un mouvement de menton, je l’incite à en faire de même. Il obéit sans un mot.
— Que savez-vous des vampires ? je l’interroge, intrigué.
— Principalement des histoires pour faire peur aux enfants. Je sais, par exemple, que la légende veut que les Strigoï soient assoiffés de sang et immortels, alors que les Moroï seraient, eux aussi, assoiffés de sang, mais mortels.
— Nous sommes d’accord, ceci n’est qu’une légende. Enfin, à moitié. (Un éclair de confusion traverse son regard.) Vous devriez lire le livre, Vampires : le Vrai du Faux. Cet ouvrage explique beaucoup de choses sur nous et nos…semblables, notamment le fait que nous autres, Moroï, ne sommes pas plus mortels que les Strigoï, ni plus assoiffés de sang qu’eux. Ceci n’est qu’une légende venue d’Y Tir Rhyffedol, la Terre des Merveilles, et date de l’époque des premières victimes de La Malédiction de la Nuit.
— La fameuse malédiction selon laquelle les princes Arthur, Charlie et William ont tenté de développer le Savoir de la Nature pour rivaliser avec le Royaume d’Iwerddon, royaume des Enchanteresses, ce qui a poussé les Iwerddoniens à leur jeter un sort, ainsi qu’à leurs descendants, pour les transformer en Créatures de la Nuit, dont la seule rédemption repose sur les épaules de La Clé de la Lumière, héritière du royaume d’Iwerddon, poursuit-il.
— Je vois que vous êtes bien renseignés à ce sujet.
— Mon père et Mr. Calden sont de très bons amis. Ce dernier nous a raconté toute la vérité, la nuit où vous avez emmené Eadlyn...ou devrais-je dire Amanda, avec vous. (Je hoche lentement la tête, l’invitant silencieusement à continuer.) Etant donné les circonstances, il m’a envoyé comme représentant, avec l’accord de notre village, pour vous inviter à nos festivités de Samhain demain. Il est prévu que nous nous retrouvions dès l’aube pour un rassemblement autour des symboles de l’ancien rituel, différentes activités et la préparation d’un grand banquet que nous partagerons autour du feu le soir. (Il marque une pause, puis demande :) Qu’en dîtes-vous ?
Je me laisse retomber contre le dossier de ma chaise, songeur. Accepter reviendrait à nous mettre en danger. Avec les barrières de protection levées, nous serions une cible facile pour les Strigoï. C’est un risque que je ne peux pas me permettre. L’enjeu est bien trop important.
— Je crains de devoir refuser, je finis par répondre au bout de quelques minutes. La Princesse Amanda a encore beaucoup de choses à apprendre concernant son rôle de princesse et d’héritière ; il est donc impératif qu’elle reste à la Cour avec ces instructeurs et moi-même.
Le jeune homme se redresse, prêt à contrattaquer. Je l’interromps d’un geste de la main.
— Toutefois, si vous me donnez les noms des personnes les plus proches d’elle, votre père et le sien inclus, je peux envoyer deux gardes les chercher dès demain pour les mener ici afin que vous soyez réunis pour les festivités. Quant à vous, vous êtes invité à rester au château ce soir, cela fera une belle surprise à Amanda.
Il incline poliment la tête, parfaitement maître des émotions suscitées par mon invitation :
— J’en serais honoré, Votre Altesse.
— Dans ce cas, je vais donner l’ordre que l’on vous conduise à vos appartements où vous pourrez vous reposer en attendant le dîner. (Je me tourne vers la porte et appelle :) Baines ! Cadwallader ! (Ils apparaissent aussitôt, le dos droit.) Veuillez conduire Monsieur…
Je jette un coup d’œil interrogateur en direction du jeune homme. Il relève le menton, une lueur fière dans le regard :
— Blacksmith. Antoine Blacksmith.
Un frisson de méfiance me parcourt immédiatement le corps. Antoine Blacksmith, le meilleur ami d’Amanda depuis l’enfance. Celui qui a toujours été là pour elle, sans réserve, et dont j’ai souvent dû surveiller la témérité pour éviter qu’il ne se tue, elle avec. Je prends une lente inspiration et serre les mâchoires, dissimulant mon trouble derrière un sourire distant.
— Hebryngwch ein gwestai i’w siambrau. Gwnewch yn siwr ei fod yn aros yn yr adain sydd bellaf oddi wrth ein adain ni, j’ordonne à l’attention des gardes.
Veuillez escorter notre invité jusqu’à ses appartements. Assurez-vous qu’il loge dans l’aile la plus éloignée de la nôtre.
— Bien, Altesse.
Nous échangeons un regard entendu. Ils me saluent brièvement et sortent.
Je me tourne vers Antoine que je congédie :
— Monsieur Blacksmith, nous nous reverrons au dîner.
— Altesse.
Il incline à nouveau la tête avant de suivre Baines et Cadwallader. Je l’observe s’éloigner, les muscles tendus. Ce Samhain s’annonce décidément plus compliqué que prévu.
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