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4208 Words
Eadlyn/Amanda L’après-midi même, je me retrouve dans un coin isolé des jardins du palais, entourée par Ceridwen, Arawn, Morrigan, Babd, Cerrunos, Macha et Maestro Sianni, qui se tient légèrement en retrait. Ma tenue d’entraînement ayant miraculeusement survécu à l’incident de lumière, je n’ai pas eu de difficultés pour la remettre, à mon grand désarroi. Le tissu de mon pantalon et de ma tunique est tellement moulant que j’ai l’impression frustrante de ne pas pouvoir bouger comme je le souhaiterais. Les flammes s’éteignent dans le creux de mes mains. Je les laisse retomber le long de mon corps, exaspérée. — Contrôlez votre énergie, Amanda, m’encourage Morrigan, ses yeux perçants rivés sur moi. N’oubliez pas : c’est vous qui dominez cette énergie, pas l’inverse. Je lui jette une œillade puis, prenant une lente inspiration, je ferme les yeux et positionne mes paumes l’une face à l’autre. — Il lui faudrait un peu moins de vêtements et une petite séance de sexe avec Aden, marmonne Babd. — Tes fantasmes avec ses servantes sont en train de te monter à la tête, mon cher, le recadre Cerrunos. Babd ricane de manière presque condescendante : — Des fantasmes que j’ai bien l’intention de mettre à exécution. Une vague de colère me traverse le corps à l’entente de ses propos déplacés. Avant même que je comprenne ce qui se passe, je rouvre les yeux et lui envoie une boule d’énergie en plein dans le ventre. Son corps se retrouve projeté contre un arbre, qui manque de se fendre en deux sous l’impact. Un étrange crépitement fourmille dans le creux de ma main avant de s’éteindre. Babd se relève intact, mais tout de même étourdi. Ceridwen s’approche de lui et lui assène une tape violente à l’arrière de la tête. — Nad leth-fachal ! peste-t-elle. Babd se contente de sourire narquoisement, prenant soin me jeter un regard provocateur. — Je vais rentrer au palais pour me distraire. Cet entraînement est d’un ennui mortel. (Une lueur pleine de malice traverse ses yeux tandis qu’il tourne la tête vers. Arawn :) Tu viens avec moi ? — Avec plaisir ! Les deux Entités échangent un coup d’œil entendu. — Votre Altesse. Ils s’inclinent brièvement avant de relever, non sans une dernière œillade. Je les observe s’éloigner en direction du palais, les paumes crépitantes, prêtes à s’embraser. L’équilibre m’échappe. Je lève une nouvelle fois les mains pour frapper, mais Morrigan se place devant moi et pose ses mains sur mes épaules, détournant mon attention. Un calme glacial m’envahit. — Concentrez-vous, m’ordonne-t-elle. Chaque émotion peut devenir une arme ou une faiblesse. Ne vous laissez pas submerger. — Son Entité a raison, intervient Maestro Sianni. (Il s’avance de quelques pas, tout en restant à une distante prudente.) Babd et Arawn aiment provoquer. Cela les vivifie. — Contrairement à Morrigan et moi, qui maitrisons mieux l’art de l’organisation de la guerre plutôt que celui de sa violence, Babd est maître des émotions négatives fortes, ajoute Macha. Il excelle à les éveiller chez autrui, mortels ou non. — Qu’en est-il d’Arawn ? je demande. — Ma moitié et moi-même contrôlons l’Autre Monde depuis toujours, m’explique Ceridwen. Là où Morrigan, Babd, Macha et Cernunnos se complètent grâce à leurs dons, Arawn et moi sommes seuls pour porter le poids de notre Royaume. Nous sommes les Entités les plus anciennes. Nous avons tout vu, tout subi, tout vécu. (Elle s’interrompt quelques instants, perdue dans ses souvenirs.) Notre existence, bien souvent fade, a commencé… — Ce n’est ni le jour, ni le lieu pour ressasser le passé, l’interrompt Morrigan d’une voix autoritaire. (Je fronce les sourcils, perplexe.) Fermez-les yeux, m’intime-t-elle. (Je m’exécute, les pieds bien ancrés au sol.) Souvenez-vous : c’est vous qui dominez la magie, et non l’inverse. Je hoche la tête. La voix de Morrigan, calme, mais ferme, m’apaise tandis que je me concentre sur mon souffle, mes mains placées l’une contre l’autre. Une voix mystérieuse se suppose à la sienne : Amanda…Amanda… Concentrez-vous… Concentre-toi… Sur l’énergie. Elle et vous…Elle et toi… Ne faîtes qu’un. Mes muscles se détendent, et une force nouvelle, plus douce, mais tout aussi puissante, s’éveille dans le creux de mon ventre. Je me concentre sur elle, l’accueille, l’apprivoise. Sa chaleur s’intensifie et s’empare de mon être, prête à ne faire qu’une avec moi. Je la laisse venir. La lumière de la boule de lumière au creux de mes mains filtre à travers mes paupières. Je rouvre les yeux et plonge mon regard dans celui de Morrigan. L’ombre d’un sourire effleure ses lèvres : — Voilà qui est bien mieux. ** À la fin de la journée, je retourne au palais, le corps fatigué, mais l’esprit plus léger. A peine arrivée dans mes appartements, mes servantes m’entraînent dans la salle de bain où elles ont fait couler un bain chaud et moussant. Je me déshabille et m’y glisse volontiers, ravie de pouvoir profiter de ce moment de tranquillité. Enveloppée par la chaleur de l’eau, les sens envahis d’une douce odeur de pomme et de cannelle, mes pensées se dissipent, comme emportées par la vapeur apaisante, et je sombre dans le sommeil. Une voix s’élève, douce et insistante. Amanda…Amanda… J’ouvre les yeux et me redresse en sursaut. Mon regard confus, ébloui par la lumière du soleil, parcourt la clairière dans laquelle je me trouve. — Amanda ? Je bondis sur mes jambes, alerte. Une femme, au visage vaguement familier, se tient face à moi, un sourire presque imperceptible sur les lèvres. — Bonjour, Amanda. Je reste silencieuse, les yeux plissés, sur mes gardes. — Qui êtes-vous ? je demande posément. Elle s’approche de moi, son regard bienveillant ancré au mien. — Je suis la voix de ton Histoire, la voix dans le vent et la pluie torrentielle, la voix qui t’appelle toujours. Je ris sarcastiquement. — Pouvez-vous être encore plus énigmatique que ça ? — Oui, si tu veux. Quoi ? — Attendez, je n’étais pas… — Tais-toi et assieds-toi, m’intime-t-elle calmement. Je lève les yeux au ciel, mais obéis. Elle s’assoit en tailleur, ses yeux toujours plongé dans les miens. — Reste bien concentrée sur moi. Prête ? J’opine, incertaine. — Bien. Elle prend une inspiration, s’humecte les lèvres, puis, sans se départir de son sourire, poursuit : — Je suis la voix des champs quand l’été s’en va, la force que le printemps épanouira, la voix du passé qui résonnera toujours, la voix du futur, la voix qui t’appelle toujours. (Une lueur amusée traverse son regard.) Là, n’est-ce pas plus clair ? Je secoue négativement la tête, lui arrachant un rire discret. — Je suis ta quinquisaïeule, Eriu. Mes sœurs et moi avons été créées en même temps que les Trois Brigid, et nous avons nommées déesses du Royaume d’Iwerddon, le Royaume des Enchanteresses. Chacune de nous s’est unie à un frère d’une même fratrie, ce qui a permis la naissance, permettant ainsi la naissance des premiers membres de la famille royale d’Iwerddon et celle de leurs héritiers. Elle s’interrompt, le temps de me laisser digérer l’information. — Donc, vous n’êtes pas le fruit de mon imagination ? je finis par demander. — Non, loin de là. Je jette un coup d’œil circulaire à la clairière dans laquelle nous nous trouvons. — Comment sommes-nous arrivées ici ? — Grâce à un portail créé par Agathe, Enchanteresse du Royaume de Cymru et espionne pour Iwerddon. Cela m’a permis de m’introduire dans ton esprit dès que tu t’es endormie. Malheureusement, les portails ont une durée limitée. Je vais donc être brève : la famille royale de Cymru n’a pas de bons projets pour le Royaume d’Iwerddon. Ils envisagent d’utiliser les Strigoï pour purger notre royaume avant de s’y débarrasser des humains. Je sens mon cœur se serrer à ses mots. — Vous…Vous êtes sûre de ce que vous dîtes ? — Oui. Et ce n’est pas tout : le Roi Jamie est impliqué. Les royaumes de Cymru et d’Yr Alban projettent de s’allier pour nous écraser. — Qu’en est-il du Roi Peter ? La gravité dans son regard me fait frissonner. — Le Roi Jamie et Aden ont l’intention de se débarrasser de lui. Je bondis sur mes pieds : — Aden ?! (Elle acquiesce. J’inspire profondément afin de calmer les battants de mon cœur.) Mais… Je suis interrompue dans ma phrase par un bruit étrange qui rappelle le son d’une horloge. Eriu attrape mes mains, qu’elle serre fermement pour me rassurer, un sourire à peine visible sur les lèvres. — Na biodh eagla ort Amanda. Ta gach rud ag dul go brea, dit-elle avec douceur. N’aie pas peur Amanda. Tout va bien se passer. Ses contours s’effacent, tout comme ceux de la clairière. Je serre ses mains de toutes mes forces dans l’espoir de faire durer ce moment, en vain. Mes doigts se referment sur du vide. — Revenez ! Nous n’avons pas fini ! je proteste. Sa voix résonne tout autour de moi, m’enveloppant : — Tabharfaidh Agathe na freagrai duit. Agathe te donnera les réponses. La clairière disparaît, remplacée par l’obscurité, à travers laquelle mon cri de désespoir résonne : — Sinsear ! Ancêtre ! ** Je me réveille, le cœur battant, l’esprit encore brumeux. — Tout va bien, Votre Altesse ? Je cligne des yeux tout en levant la tête vers Jodie, qui me regarde soucieuse. — Oui, juste un rêve étrange, je réponds sobrement. Elle hoche la tête. Je sors de la baignoire et m’enroule dans le peignoir qu’elle me tend avant de retourner dans ma chambre, où mes trois servantes passent l’heure qui suit à me chouchouter. Coiffure, maquillage, habillage : rien ne leur échappe. Profitant de ce moment d’intimité, je leur pose des questions sur leur histoire. Contre toute attente, nous venons toutes les quatre de milieux assez similaires. Maisie et Lily ont toutes deux perdu leurs parents quand elles étaient très jeunes et ont passé quelques années dans un orphelinat. Elles ont fait de leur mieux pour devenir des jeunes filles accomplies, ce qui leur a permis d’intégrer les rangs du personnel du palais, qu’elles n’ont plus quitté. Jodie, quant à elle, me raconte qu’elle vient d’Y Tir Rhyffedol, la Terre des Merveilles. La Reine l’a achetée à ses parents quand elle était encore enfant pour qu’ils puissent nourrir le reste de sa fratrie, dont elle était l’aînée. — Dès mon arrivée au palais, j’ai été offerte à votre mère, précise-t-elle tout en me maquillant. J’ouvre un œil, surprise. — Vous avez connu ma mère ? je la questionne. Elle acquiesce, souriante. Je referme rapidement ma paupière pour qu’elle puisse finir. — C’était une femme très douce, très belle et très talentueuse à tous les niveaux. Vous lui ressemblez beaucoup. Une douce chaleur envahit ma poitrine à l’entente de ces mots. Le visage de ma mère s’impose dans mon esprit, clair comme de l’eau de roche. Ses longs cheveux d’ébène, aux ondulations parfaites, qui lui tombent dans le dos et sur les épaules ; ses yeux bleu ciel intenses, son sourire lumineux et aimant… — Elle était enfant de changelins, c’est ça ? je demande. — Oui. Vos grands-parents maternels ont grandi dans des familles humaines aisées et étaient en bons termes avec la famille royale de Cymru. Adolescents, ils ont été envoyés à la Cour, où ils se sont rencontrés. Ils sont tombés amoureux, se sont mariés et, peu après, votre mère est née. Je hoche la tête. — Et ensuite ? Que leur est-il arrivé ? — Yr Elidigaethau Mawr. Les Grandes Persécutions dans les trois principautés, poursuit-elle. Les humains les plus humbles, appelés Yr Ofergoeulus – Les Supersticieux – , se sont aperçus que nombre de leurs enfants avaient été remplacés par des enfants changelins, tous issus de familles iwerddoniennes. Apeurés par les pouvoirs de ces enfants, ils ont commencé à les persécuter, ainsi que les familles aisées qui étaient au courant et qui n’avaient rien dit. La plupart des enfants changelins ont été exécutés. Les autres ont trouvé refuge dans les palais royaux, jurant loyauté aux familles princières en échange de leur protection. Un frisson désagréable me court le long de l’échine. — Et les familles adoptives de mes grands-parents ? — Elles se sont retrouvées en danger. Vos grands-parents ont accouru à leur défense, avec quelques-uns des meilleurs gardes royaux de l’époque. Cela n’a pas empêché les humains de frapper lorsqu’ils s’y attendaient le moins. Elle marque une pause, le temps de reprendre son souffle, puis ajoute : — Les humains se sont introduits dans la demeure en passant par un réseau sous-terrain, pourtant réputé pour être très difficile, et les ont tous massacrés. Mon cœur se serre à l’entente de cette annonce. — Et ma mère ? — Elle a été reconnue comme pupille officielle de la famille royale. Quant à la suite, vous la connaissez. Oh que oui. La voix de ma mère s’éveille dans un des recoins de mon esprit : un moyen que j’ai trouvé à l’époque pour m’assurer à ce que ce muc mhor d’Edmund ne remette jamais la main sur moi. Muc Mhor…Ce porc. Je me souviens avoir entendu cette phrase dans un rêve aux aspects bien réels. — Et voilà, annonce Jodie. J’ouvre les yeux, un peu éblouie par l’éclairage de la pièce. Je cligne plusieurs fois des paupières avant de jeter un coup d’œil à mon reflet dans le miroir de ma coiffeuse. Je me lève en prenant soin de ne pas froisser la tunique en soie, assortie à mon manteau d’entraînement, que mes servantes m’ont aidée à passer par-dessus un legging. — De quoi ai-je l’air ? je demande, tournant sur moi-même. — D’une vraie princesse, répondent mes servantes en chœur. Mes lèvres s’étirent en un sourire malgré moi à l’entente de leur réponse. — Personnellement, j’aurais plutôt dit une princesse guerrière. Je me retourne brusquement. Mon regard se pose instantanément sur le propriétaire de cette voix que je reconnaîtrais entre mille. Mon cœur s’arrête un instant, avant de bondir entre mes côtes. — Antoine ! Sans réfléchir, je me précipite vers mon meilleur ami, traversant les derniers mètres qui nous séparent, et me jette dans ses bras. Son rire franc et chaleureux résonne en moi. La surprise passée, je lui demande : — Comment…Que fais-tu ici ? je lui demande. — Une invitation royale, répond-il en haussant les épaules, faussement modeste. Je lui assène une tape sur le torse. Il ricane, une lueur malicieuse dans le regard, avant d’ajouter plus sérieusement : — Le village avait une question à traiter avec la famille royale. J’ai donc été envoyé comme émissaire, et le prince m’a proposé de me joindre à vous pour les festivités de ce soir. — Aden t’a proposé de te joindre à nous pour les festivités de Samhain, je répète dubitative. Il hoche la tête. Je jette un coup d’œil à mes servantes, restées respectueusement en retrait. Mes mains accrochées à ses bras, je me penche vers lui, conspiratrice : — Puisque tu es ici, pourquoi ne pas en profiter pour montrer à cette Cour ce qu’est une vraie fête ? Il ricane : — Excellente idée ! Glissant sa main dans la mienne, Antoine m’entraîne à sa suite jusqu’aux jardins illuminés. Nos rires résonnent autour de nous alors que nous en franchissons les grandes portes. Une légèreté – proche du lâcher prise – s’empare de moi, mon être entier porté par la joie d’être en compagnie de mon meilleur ami. À l’approche de Samhain, le palais et ses alentours se transforment pour les festivités. Des guirlandes naturelles, aux couleurs chaleureuses ont été accrochées un peu partout. Des couronnes ornent les portes, et d’autres, faites de fleurs de saison celles des femmes. J’en attrape une à la volée. A l’extérieur, de grandes tentes abritant de somptueux buffets et de nombreux stands ont été installés autour de feux de joie. Les flammes créent des ombres dansantes sur les visages des courtisans et courtisanes, parés de leurs plus beaux atours pour l’occasion. Un doux frisson me court le long de l’échine. La magie semble flotter dans l’air, tel un murmure ancien réveillé en ce crépuscule de Samhain. Antoine et moi nous arrêtons près de l’une des tentes pour commander deux vins chauds. Les notes d’une musique entraînante retentissent à travers l’air frais et piquant. Mes lèvres s’étirent en un sourire tandis que je laisse mon regard courir tout autour de nous, avant de revenir sur mon meilleur ami, dont la présence apaisante et réconfortante me fait le plus grand bien. Il se tourne vers moi et me tend un grand gobelet. — De quoi réchauffer nos cœurs et nos estomacs, dit-il. — Merci, je dis en portant le gobelet à ma bouche. — Ta failte romhat, a Bhanphrionsa na Eadrom. Je manque de recracher ma gorgée à l’entente de ces mots : De rien, Princesse de la Lumière. — Tu devrais voir ta tête, me nargue Antoine. Je lui assène un coup de coude dans les côtes, ce qui déclenche son rire. Nous restons un moment silencieux, profitant simplement de cette dégustation au milieu de la frénésie des festivités. Les rires et la musique continuent de plus belles. — Comment es-tu au courant ? je finis par lui demander une fois nos boissons finies. L’ombre d’un sourire effleure ses lèvres : — Ton père – enfin, je veux dire Tom – nous a tout raconté après ton départ. Nous avons passé la nuit à discuter autour de tasses de café dans votre cuisine. Au matin, mon père et moi connaissions toute l’histoire. — Non pas que cela ait été une véritable découverte. Je sursaute en entendant cette voix inconnue. Un jeune homme masqué s’approche de nous. — Pas pour votre père en tous les cas, corrige-t-il à l’attention d’Antoine. — Excusez-moi, mais…Qui êtes-vous ? je l’interromps, suspicieuse. — Je suis votre cousin, me répond-il. Mon père, feu le prince Aibhistin d’Iwerddon, était le neveu de feu votre grand-mère Ygritte d’Iwerddon et cousin de feu votre père, Lancelot d’Iwerddon, aux côtés de qui il est mort. Je le fixe, bouche bée. Il retire son masque, révélant un visage d’une solennité parfaite. Mon cœur bondit à la vue de ses traits hypnotisants. Son costume fastueux est parfaitement assorti à ses yeux chocolat, rehaussés de nuances dorées, et à ses cheveux châtain clair, attachés en catogan. Il prend ma main dans la sienne et y dépose un b****r. — Prince Aindreas Maximilias d’Iwerddon, pour vous servir. De brefs flashbacks de l’un de mes rêves, surgissent furtivement dans mon esprit. Sa légère pression sur ma main me ramène à la réalité. — Venez, nous allons discuter dans un endroit plus tranquille. Jetant un coup d’œil interrogateur à Antoine, qui hoche discrètement la tête en nous emboitant le pas, je me laisse guider par mon cousin jusqu’à une grande tente de soie noire, isolée derrière les arbres. Une jeune femme nous y attend, le regard perçant et mystérieux. — Vos Altesses, nous salue-t-elle en s’inclinant dans une profonde révérence. — Agathe, la salue Aindreas. L’intéressée se redresse, l’air grave. — Nous devons faire vite, la famille royale va bientôt arriver. Elle nous fait signe de nous asseoir autour d’une petite table avant de s’installer à son tour. Antoine, quant à lui, se poste près de l’entrée, observant attentivement l’extérieur. — Vous êtes l’instrument d’une partie d’échec, commence calmement Agathe, ses yeux rivés sur moi. Un simple pion que la famille royale cherche à façonner selon son bon plaisir. Ils veulent vous utiliser pour accomplir l’impossible : briser les barrières du royaume d’Iwerddon et s’en emparer. — C’est effectivement ce qu’Eriu a laissé entendre lors de notre échange, je soupire. Elle a mentionné que la famille royale de Cymru comptait utiliser les Strigoï pour « purger » le royaume d’Iwerddon et s’y débarrasser des humains. — Et pour cela, ils auront besoin de vous et de vos pouvoirs. J’acquiesce lentement, une boule désagréable dans la gorge. — Malheureusement pour eux, nous n’avons pas l’intention de les laisser faire, ajoute-t-elle, une pointe d’espièglerie dans la voix. Nous avons un plan. — Un plan ? je répète, sceptique. — Demain, à minuit, nous vous attendrons dans les sous-sols du palais pour prendre la route du Royaume d’Iwerddon. Le peuple attend votre retour… et votre mariage avec grande impatience. — Attendez…Quel mariage ? — Le nôtre, répond Aindreas, assis à ma gauche. Tous les regards se tournent vers lui. — Vous et moi allons nous marier. Cette union a été approuvée il y a déjà quelque temps, dans le cas où vous seriez la Clé de la Lumière, par les membres survivants de la famille royale d’Iwerddon. — C’est insensé, je l’interromps dans un rire nerveux. — Et mal élevé de couper la parole, ce que vous avez fait à deux reprises, me taquine-t-il d’un ton suffisant. Je lève les yeux au ciel. — Par ailleurs, ce plan n’est pas plus insensé qu’un mariage entre l’héritière de la principauté d’Iwerddon et le fils aîné de l’une des familles royales de Moroï, responsables de la mort d’un grand nombre des nôtres. — Y compris celles de ma grand-mère et de nos pères, comme vous me l’avez expliqué, je remarque sombrement. — Malheureusement, oui. — Que s’est-il passé ? Comment votre père s’est-il retrouvé à se battre aux côtés du mien ? Il prend une lente inspiration, et s’humecte les lèvres tout en se penchant vers moi. — Mon grand-père et votre grand-mère étaient jumeaux. Cette dernière, née vingt minutes avant lui, aurait hérité du trône si la guerre n’avait pas éclaté. — Nos grands-parents ont participé au conflit ? — Oui, et c’est ce qui a causé leur perte. Mon grand-père a été capturé au cours d’une bataille connue chez nous sous le nom de Cath na Mionlach, la Bataille de la Minorité. Encore jeune et confiant, il a sous-estimé les forces ennemies et s’est retrouvé encerclé en moins en un rien de temps. (Il marque une pause, et poursuit :) Les Trois Princes l’ont torturé par pur sadisme et enfermé dans le but de l’exécuter, pensant qu’il était le prince héritier. Je frissonne à l’entente de ces mots. — Aden ne m’en a rien dit, je murmure, perplexe. — Tout simplement parce qu’il n’est lui-même pas au courant, intervient Agathe d’une voix parfaitement posée. Ses parents, et même ses grands-parents avant eux, ont veillé à ce que les livres d’Histoire ne ressassent que l’essentiel : la malédiction qui a rendu fous les Trois Princes, sans s’attarder sur leur cruauté, présente bien avant cela. — Quand cette malédiction a-t-elle été jetée ? je lui demande. — Juste après qu’ils ont pris soin de faire croire à votre grand-mère – dont ils avaient appris le statut d’héritière – qu’ils épargneraient son frère si elle se livrait à eux. — Résultat, Ygritte s’est retrouvée enchaînée, contrainte d’assister aux pires atrocités et humiliations infligées à mon grand-père avant son exécution sommaire. Quant à elles, ils l’ont ensuite laissée croupir dans une cellule pendant plusieurs mois, crache Aindreas. Mon estomac se noue, et les mots me manquent face à tant d’horreur. L’Histoire de cette principauté est bien plus sordide que je ne le pensais. — Et mon père ? je finis par demander d’une voix presque inaudible. — Il est né en prison et a été sauvé in extremis par la sage-femme avant l’exécution d’Ygritte, me répond Agathe. Personne ne sait qui est son père biologique. — Ygritte n’était pas mariée ? — Non, mais elle avait de nombreux amants nobles dans sa jeunesse. Lorsque l’existence de Lancelot a été révélée, des années plus tard – à la suite de son intégration dans les rangs des domestiques royaux cymuriens – , aucun homme iwerdonnien n’a osé le reconnaître comme son fils ou venir le chercher. — Personne n’avait envie de risquer sa vie pour le prince héritier, ricane Antoine une pointe d’amertume dans la voix. Je lui lance une œillade avant de reporter mon attention sur mon cousin : — C’est à partir de là qu’Aibhistin est entré en scène, j’imagine. — Exactement, même s’il savait qu’en agissant de la sorte, il prenait le risque de ne pas pouvoir revenir chez lui par la suite. Les barrières apparues après la tempête dévastatrice – qui a débarrassé Iwerddon des ennemis présents sur son sol et au large de ses côtes –, étaient réputées infranchissables. — Ce qui veut dire que seules quelques personnes savaient que la Clé de la Lumière serait le seul moyen d’y remédier, ajoute Agathe, parmi elles : Lancelot, ses parents adoptifs, votre mère Lady Roxane, Tom Calden – votre père adoptif, mais aussi l’un des humains opposés aux Moroï et aux Strigoî, bien que favorable aux Amis de la Nature –, et après Y Gwrthryfel Mawrn, les familles royales qui ont extorqué cette information à Lancelot et Aibhistin avant de les tuer. — Comment les familles royales ont-elles réussi à les capturer ? Et qu’est-ce que Y Gwrthryfel Mawr ? je la questionne un peu perdue. Agathe s’apprête à me répondre, mais Antoine ne lui en laisse pas le temps. Se levant brusquement, les muscles tendus, il tourne son regard alerte vers l’entrée : — Une histoire pour une autre fois, tranche-t-il fermement. La cavalerie arrive. ** ** ** ** **
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