Amanda
Nous regagnons la salle du trône. Les trompettes retentissent une nouvelle fois. La voix du hérault résonne de manière étouffée à travers les grandes portes.
— Sa Majesté, le futur Roi Aden de Cymru et la Princesse Amanda d’Iwerddon !
Les portes s’ouvrent, nous entrons. La musique s’interrompt aussitôt. Courtisans et courtisanes s’inclinent respectueusement sur notre passage. Nos pas résonnent sur les dalles tandis que nous regagnons l’estrade sur laquelle se trouvent deux trônes : l’un destiné au Roi, lui ; l’autre, un peu plus bas, destiné à sa fiancée : moi. Nous nous asseyons.
— Faites entrer le prisonnier, ordonne-t-il d’une voix forte et claire.
Deux gardes apparaissent, traînant un Aindreas visiblement amoché derrière eux. Les murmures, sifflements et les railleries parcourent la salle. Mon sang se glace dans mes veines. Il est jeté aux pieds de l’estrade et je ne peux détourner mon regard de son visage meurtri, tuméfié, presque méconnaissable.
Aden se lève, le regard froid, impérieux.
— Dis-nous qui tu es.
Aindreas relève lentement la tête. Un silence oppressant s’installe. Ses yeux se plantent dans ceux d’Aden, puis glissent vers moi. L’ombre d’un sourire insolent étire ses lèvres. Il ne prononce pas un mot. Un garde lui assène un coup v*****t dans le dos. Il bascule en avant, s’effondre dans un râle, et se redresse aussitôt, fier, provocateur.
— Dis-nous qui tu es, réitère Aden.
L’intéressé incline la tête, comme s’il s’apprêtait enfin à accorder une faveur.
— Mon nom est Aindreas d’Iwerddon, fils du feu prince Aibhistin d’Iwerddon, neveu du prince Lancelot d’Iwerddon et cousin de la Princesse Amanda d’Iwerddon.
Ses mots claquent dans l’air. Tous les regards se braquent sur moi.
— Pourquoi es-tu ici ?
Il ricane. Son rire, rauque et brisé, résonne dans la salle silencieuse.
— Je suis venu dans l’espoir d’empoisonner le Roi et la Reine de Cymru, ramener ma cousine chez nous et l’épouser. (Il s’interrompt, fait mine de réfléchir, puis ajoute :) J’ai au moins réussi à empoisonner votre assassin de père, à défaut d’avoir votre mère et de récupérer ma cousine.
Un grondement parcourt la foule. Aden ne bouge pas. Ses poings se ferment et s’ouvrent lentement. Les gardes poussent Aindreas à terre et le frappent sans retenue. Les coups tombent, lourds, secs, rythmés. Un craquement sinistre retentit. Je sursaute, malgré moi. La nausée monte dangereusement dans ma gorge. Je prends une lente inspiration et déglutis difficilement.
Aden extirpe son épée de son fourreau dans un chuintement métallique.
— Prince Aindreas d’Iwerddon, pour avoir empoisonné le Roi Alawn de Cymru, fomenté l’empoisonnement de la Reine Elanor de Cymru, et orchestré la tentative d’enlèvement de ma promise, la Princesse Amanda d’Iwerddon, je vous condamne à mort. (Quelques murmures et applaudissements d’approbation parcourent la salle.) Puisse votre âme se repentir et trouver la paix dans l’autre monde.
Aindreas s’essuie la bouche du revers de la main, son sourire intact, presque éclatant.
— S’il existe.
Aden fixe Aindreas quelques instants, son regard froid et tranchant, avant de se tourner vers moi.
— À toi l’honneur.
Il me tend son épée. Aindreas émet un rire à la fois hautain et railleur.
— Vous laissez votre belle se salir les mains pour vous ? Quelle attitude chevaleresque !
Les gardes le frappent à nouveau. Les coups s’enchaînent suivis de râles de plus en plus saccadés.
Ma voix surgit sans que je la contrôle :
— Ça suffit !
Les hommes se redressent non sans lui asséner un dernier coup. Je peux sentir les regards jongler entre mon cousin et moi. Personne ne parle. Personne ne bouge. Aindreas se relève difficilement, la respiration sifflante.
— Je vous en prie chère cousine, nous n’avons pas toute la soirée, me provoque-t-il.
J’inspire et expire lentement, mon regard ancré au sien. Mes doigts tressautent sur le pommeau de l’épée. Je raffermis ma prise aussi fermement que possible. Je descends lentement les marches et m’approche de lui d’un pas calme et mesuré, malgré mon cœur qui bat à tout rompre et ma conscience coupable.
— Vous êtes vraiment sûre de vouloir vous salir les mains pour eux ? me demande-t-il narquoisement.
Non. Je n’ai pas envie de me salir les mains, mais je n’ai pas le choix. Cette étape est un test à la fois de ma force en tant que future souveraine, et de ma loyauté envers le royaume d’Iwerddon, dont mon père biologique était l’héritier, ou envers le royaume de Cymru, dont je vais épouser le roi en devenir.
— Un dernier mot ?
Ma voix est plate, détachée. Celle d’une étrangère qui vient de s’exprimer. Son sourire disparait presque instantanément.
— Je meurs en ayant perdu la bataille, mais au moins je serai en paix, tonne-t-il de manière que tout le monde l’entende.
Je me place face à lui, l’épée tendue. Mes muscles se tendent tandis qu’il se penche vers moi et ajoute :
— Je crains que vous ne puissiez en dire autant, Mo Bhanrion. Je vous souhaite bien du courage dans votre rôle d’objet. (Ses lèvres effleurent ma joue.) Nous nous reverrons, souffle-t-il, presque inaudible.
Son regard croise une dernière fois le mien et, sans crier gare, il se laisse tomber en avant. Je sursaute, bouge le bras. Son corps s’empale sur l’épée. Un silence de plomb s’abat sur la salle. Il s’effondre à mes pieds, inerte.
Le sang s’écoule abondamment de sa plaie, s’étalant en une marre de sang sombre au sol. L’odeur métallique m’envahit, étrange mélange de dégoût et d’attirance. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il résonne dans mes tempes. Un instant, j’ai presque envie de m’agenouiller, d’approcher de respirer encore cette essence chaude.
Puis soudain, la nausée monte. Violente, irrépressible. Mes mains tremblent. Cerridwen s’approche de l’estrade.
— Tu devrais la faire sortir, chuchote-t-elle à l’attention d’Aden.
Il hoche la tête, puis se tourne vers l’assemblée :
— Pardonnez-moi. La princesse a besoin d’air. (Il hésite un instant et ajoute :) Les circonstances l’exigent.
Sans me laisser le temps de réagir, il m’attrape fermement par le bras et m’entraîne hors de la salle. Derrière nous, la musique reprend, accompagnant les chuchotements, comme si rien ne s’était passé. Les discussions s’élèvent de nouveau, les rires forcés s’entremêlent, et les gardes s’activent déjà à retirer le corps. Deux domestiques accourent pour laver le sol, effaçant le sang sur le marbre.
Morrigan et Cerridwen nous suivent de près tandis qu’Aden m’emmène vers ses appartements. Mes jambes peinent à suivre. Tout semble irréel, étouffé, comme si le monde s’était éloigné.
**
À peine la porte refermée, je me précipite vers le premier vase à portée et rends le contenu de mon estomac. Le goût âcre me brûle une fois de plus la gorge. Des larmes me montent aux yeux. Aden s’agenouille derrière moi sans rien dire et attrape mes cheveux pour les maintenir à l’écart de mon visage. Quand je relève enfin la tête, il me tend doucement la main et m’aide à me redresser.
Le silence retombe, troublé par ma respiration saccadée et les battements affolés de mon cœur. Cerridwen ressort un instant et revient avec un plateau chargé de tasses fumantes. Une douce odeur de plantes et de mien se répand dans la pièce, chassant l’odeur métallique et poisseuse qui colle encore à ma peau.
Elle dépose le plateau sur la table basse devant la cheminée, puis nous invite à nous asseoir. Aden s’assoit à mes côtés, tandis que Morrigan prend place face à nous. Le feu crépite doucement, projetant des reflets orangés apaisants sur les murs.
— Je n’arrête pas de trembler, je murmure d’une voix éraillée.
— C’est normal, Amanda, me rassure Morrigan. Vous êtes en état de choc.
Je secoue faiblement la tête.
— Ce n’est pas la première fois que je vois la violence.
— Non, concède-t-elle. Mais c’est la première fois que vous l’exécutez vous-même. Ce n’est pas la même chose.
Je baisse les yeux vers ma tasse, que je serre à m’en blanchir les phalanges. Aden glisse un bras autour de mes épaules et me tire doucement contre lui. Je m’abandonne à son étreinte, nichant ma tête dans le creux de son cou.
— Aindreas était au courant de vos plans. Vous n’allez rien changer à la malédiction. Vous allez la maintenir et vous servir des Strigoï pour faire le ménage dans mon royaume avant d’y laisser les humains. (L’étreinte d’Aden se raffermit imperceptiblement.) Vous avez aussi prévu de vous débarrasser du Roi Peter et de son épouse, j’ajoute.
— Que t’a-t-il dit d’autre ? me demande Aden d’une voix plate, détachée.
— Que notre mariage n’eût pas plus lieu d’être que celui qu’il projetait avec moi, car Cymru a beaucoup de sang iwerddonien sur les mains.
— Mais bien sûr, rit-il sardoniquement.
Un silence tendu tombe sur la pièce. Aden se crispe contre moi, son cœur battant à tout rompre. Morrigan échange un regard lourd de sens avec Cerridwen, puis reporte son attention sur moi :
— Comme tout homme de pouvoir, Aindreas vous a dit tout cela uniquement dans le but de vous atteindre. Il voulait que vous doutiez.
— Et il semblerait qu’il y soit presque parvenu, intervient Aden d’un ton amer.
Je soupire, la gorge serrée.
— Je ne veux pas que nous rentrions dans le jeu de nos ancêtres et que nous devenions ennemis. Ni disparaître une fois que tu n’auras plus besoin de moi.
Aden saisit fermement mon menton, m’obligeant à relever la tête vers lui. Son regard accroche le mien, brûlant, impossible à fuir.
— Personne ici ne veut ta perte Amanda, dit-il d’une voix rauque, presque vibrante. Toi et moi ne deviendrons jamais ennemis. Jamais.
Cerridwen pose une main rassurante sur les miennes.
— Le but est que vous régniez avec Aden sur Cymru et Iwerddon. Il n’en sera pas autrement.
— Et s’il est vrai que certaines Entités vous ont peut-être vue au départ comme un simple moyen d’accès au royaume d’Iwerddon, cela n’est plus le cas. Elles vous perçoivent comme bien plus qu’un titre ou qu’un don. Vous êtes vive, drôle, forte, et profondément attachante. Nous n’aurions pas pu rêver mieux pour notre descendant.
Je sens mes yeux me piquer. Un rire nerveux m’échappe aussitôt, noyé dans l’émotion. Aden m’attire davantage contre lui.
— Respire, souffle-t-il doucement.
Je ferme les yeux et prends une lente inspiration. Un sentiment de sécurité me traverse, comme si sa présence pouvait tenir le monde à distance. Soudain, la porte claque contre le mur. La Reine surgit dans la pièce, droite, impérieuse. Je me redresse aussitôt sur le canapé, les sens en alerte, les mains crispées sur le tissu des coussins.
— Alors ? Ma future bru est-elle enceinte ? lance-t-elle de but en blanc.
— Mère, la réprimande fermement Aden.
Pour ma part, je reste figée sur place, partagée entre l’envie de répondre, de rire et de fondre en larmes.
— Plus tôt nous aurons la réponse, mieux nous nous porterons, contrecarre la Reine.
Elle claque des doigts. Mrs. Thompson entre aussitôt, suivie de Raisa et Beth.
— Aidez la Princesse à se changer immédiatement pour être examinée par Morrigan et Cerridwen, leur ordonne-t-elle.
Les trois servantes s’exécutent sans hésitation. Aden bondit sur ses jambes, prêt à protester, mais sa mère le foudroie d’un regard glacial.
— Peidiwch ag anghofio pwysigrwydd cychwyn etifedd. N’oublie pas l’importance de mettre en route un héritier. Encore plus maintenant que ton père est mort, et qu’il n’y a personne pour hériter du trône s’il t’arrivait quelque chose.
Il serre les mâchoires, mais ne dit rien. Je me laisse guider vers la salle de bain, le cœur battant à tout rompre. Mrs. Thompson, Raisa et Beth m’aident à troquer mes vêtements contre une robe de nuit légère, en coton fin, confortable mais simple. Mon esprit tourbillonne d’appréhension. De retour dans la chambre, je croise nerveusement les bras sur mon ventre.
La Reine me fixe d’un regard perçant :
— Allongez-vous sur le lit.
J’obéis, le corps raide. Morrigan s’approche la première. Ses doigts effleurent délicatement mon bras et mon ventre pour évaluer mon état. Cerridwen, elle, pose ses mains sur mes tempes et ferme les yeux un instant, murmurant quelques mots que je ne comprends pas entièrement, mais qui font vibrer l’air d’une douce énergie.
Leurs gestes sont précis, empreints de bienveillance. Morrigan mesure mon pouls, vérifie ma température et l’énergie vitale qui circule en moi, tandis que Cerridwen sonde mon équilibre intérieur, à l’affût du moindre changement dans mes vibrations corporelles et magiques.
Aden me prend doucement la main et s’assoit à côté de moi. Sa présence m’apaise. Je prends une profonde inspiration que j’expire lentement tout en serrant sa main. Les examens se poursuivent, rythmés par la concentration silencieuse de Morrigan et Cerridwen ainsi que le calme d’Aden. Le monde extérieur disparaît presque. Plus rien ne compte que cette bulle où mon corps est scruté avec soin, et où ma peur reste contenue.
— Alors ? demande la Reine, impatiente.
Morrigan et Cerridwen effectuent une dernière vérification avant de se tourner vers elle.
— Votre Majesté, le bilan est positif, lui annonce Morrigan. La princesse est enceinte.
— Nous devrons refaire quelques examens dans quelques jours pour confirmer certains détails, ajoute Cerridwen, mais il y a bien un petit être en cours de développement dans son ventre.
La Reine ferme les yeux un instant, un sourire mélange de satisfaction et de calcul sur les lèvres. Elle se tourne vers moi, la dureté de son regard adoucie par une expression qui frôle la fierté.
— Félicitations, Amanda, me complimente-t-elle d’une voix claire et solennelle. Tu as réussi à accomplir ce qu’on attendait de toi à ce niveau-là. Le mariage pourra donc avoir lieu bientôt.
— Merci, Votre Majesté, je murmure, la voix légèrement tremblante.
— Ton emploi du temps sera allégé pour les mois à venir, poursuit-elle. Tu devras continuer à bien manger, à faire de l’exercice, à te reposer, et bien évidemment faire attention à éviter tout comportement à risque qui pourrait mettre cette grossesse en danger.
Je hoche la tête, encore sous le choc de la nouvelle.
— Une fois le bébé là, il sera installé dans la nurserie adjacente à mes appartements, comme le veut la tradition.
Je me redresse subitement, ma main libre posée instinctivement sur mon ventre, l’autre toujours dans celle d’Aden.
— Hors de question, c’est mon bébé !
Je tourne la tête vers Aden. Il serre ma main un peu plus fort. Un bref éclat de culpabilité et de tristesse traverse son regard, tandis qu’il m’explique :
— Mon amour, selon les coutumes cymuriennes, les enfants royaux ne sont pas élevés par leurs parents. Ce sont les grands-parents et les précepteurs qui s’en occupent jusqu’à ce qu’ils soient en âge de passer leur Initiation et montrer au royaume entier qu’ils sont dignes de leur héritage. C’est ainsi que les choses se font ici et notre enfant ne sera pas une exception à la règle.
Mon cœur se serre à l’entente de ses mots. Je détourne les yeux, la gorge nouée. La panique s’installe, brutale, presque animale. La Reine reprend aussitôt comme pour conclure cet échange :
— Ton rôle, Amanda, c’est de soutenir mon fils et de porter son héritier le temps de son bon développement. C’est tout. Dès la seconde où il verra le jour, il appartiendra à la Couronne. Il deviendra un pion sur l’échiquier du pouvoir de son père, comme nous toutes et tous. Ni plus, ni moins.
Je porte les mains à mon visage, les larmes menaçant de couler.
— Jusqu’où vais-je devoir pousser le sacrifice ? je demande, la voix tremblante.
— Tu n’as vraiment pas de quoi te plaindre, Amanda. Et il n’y a pas de quoi te mettre dans tous tes états.
Je laisse brusquement retomber mes mains, et me redresse.
— Pas de quoi me plaindre ? je répète, incrédule.
— C’est ça, tu m’as bien entendue, répond-elle, ironique. Tu as un toit, un prince pour fiancé et futur époux, et désormais un héritier dans ton ventre. C’est plus que la plupart n’auront jamais.
Je prends une profonde inspiration, sentant la colère monter en moi. Aden tente de m’attraper le bras, mais je me dégage d’un geste brusque.
— Sauf votre respect, Votre Majesté, vous avez perdu votre époux. Moi, j’ai perdu mes parents biologiques pour votre royaume. Mon père adoptif est mort à cause de lui. Mon propre royaume s’apprête à se soumettre au vôtre. (Je fais un pas vers elle, le regard noir.) J’ai perdu ma liberté, ma vie, mes rêves et maintenant, vous parlez de m’arracher mon enfant ! Et vous voulez que je me taise et que je souris en plus ?
La Reine se fige, les yeux brillant d’un éclat de rage.
— Surveille ton ton, jeune fille.
— Je surveillerai mon ton une fois que j’aurai fini, je riposte. (Elle serre les poings, la mâchoire crispée.) Je suis peut-être jeune, mais je ne suis pas aveugle. Vous traitez votre fils comme un soldat, votre peuple et votre entourage comme des pions, et moi comme une pouliche royale, destinée à être cocue comme vous l’avez vous-même été par le passé !
Un silence terrible s’abat dans la pièce. Morrigan et Cerridwen se figent, livides. Même Aden paraît abasourdi. La Reine me fixe, ses yeux rétrécis en deux fentes de glace. Puis, sans un mot, sa main fuse. La gifle retentit, nette, implacable. Je chancelle sous le choc, la joue en feu, les larmes aux yeux.
Aden bondit sur ses pieds, furieux.
— Ça suffit ! tonne-t-il, en se plaçant entre sa mère et moi.
— Tu tolères qu’elle me parle de la sorte ? lance cette dernière, acerbe.
— Non, mais je ne tolère pas davantage que vous leviez la main sur elle.
— Elle m’a insultée publiquement !
— Amanda est encore jeune, réplique-t-il d’un ton ferme mais mesuré. Et tout c’est accéléré depuis son retour à la Cour. Elle fait ce qu’elle peut pour s’adapter à nos usages et nos exigences.
— Aden, tu ne comprends pas. Cette fille…
— Mère. (Son ton devient tranchant, autoritaire, celui d’un homme qui n’est plus un fils, mais un futur roi.) Je crois qu’il est préférable que vous nous laissiez, j’ai besoin de m’entretenir en privé avec la princesse.
Un silence tendu s’installe. La Reine nous regarde tour à tour, furieuse de se voir congédiée. Sans un mot de plus, elle tourne les talons et sort, claquant la porte derrière elle. Je reste un moment sans bouger. L’air me semble soudain trop lourd pour mes poumons. Je m’avance jusqu’à la fenêtre, et croise instinctivement les bras sur mon ventre, comme pour protéger le petit être qui se développe à l’intérieur. Dehors, le soleil hivernal descend doucement. Tout paraît calme, presque indifférent à ce qui vient de se passer.
Derrière moi, j’entends Aden échanger à voix basse avec Morrigan et Cerridwen. Bientôt, leurs pas s’éloignent. La porte s’ouvre et se referme doucement. Aden s’approche lentement.
— Amanda…
Je ne réponds pas. Mon reflet dans la vitre a les yeux rougis, le visage encore marqué par la gifle. Il s’arrête juste derrière moi.
— Mon amour, regarde-moi.
Je secoue la tête sans bouger. Il m’attrape le menton, m’obligeant à relever lentement le visage vers lui. Son regard s’ancre au mien, à la fois douce et ferme.
— Il faudra que tu présentes des excuses à ma mère, souffle-t-il. Tu ne peux pas lui parler comme ça, encore moins devant témoins.
Je détourne les yeux, fuyant les siens, mes bras toujours croisés sur mon ventre.
— Donc, si je te suis bien, il faut que je fasse semblant d’obéir et d’être docile, pendant qu’elle décide de ma vie, de mon corps et de tout le reste. (Je déglutis difficilement, avant de poursuivre :) Je n’ai plus rien qui m’appartienne, Aden. Bientôt, je n’aurai probablement même plus…
Je m’interromps, la gorge nouée. Le mot humanité reste suspendu sur le bout de ma langue. Je me mords la lèvre inférieure, préférant me taire. Il me dévisage longuement, son expression indéchiffrable. Ses doigts quittent mon menton pour effleurer ma joue, puis descendent lentement jusqu’à mes bras, cherchant à détendre cette posture de défense que je garde.
— Tu n’as pas tout perdu, mon amour, me contredit-il d’une voix rauque et douce. Je suis là. Je veille sur toi. (Puis, portant sa main sur mon ventre :) Je veille sur vous.
Il m’embrasse furtivement et m’enlace avec force. Je me blottis contre lui. Son menton s’appuie doucement sur le sommet de mon crâne, comme pour me protéger de tout ce qui pourrait m’atteindre. Je ferme les yeux un instant et me laisse complètement aller, enveloppée par sa chaleur rassurante.
Malheureusement, le répit ne dure pas. La porte s’entrouvre à nouveau et un bruit léger me tire de ce calme fragile. Cerridwen et Morrigan entrent, silencieuses, tenant du matériel médical que je reconnais immédiatement. Je me redresse, méfiante. Aden hoche discrètement la tête. Avant que je comprenne, il a déjà bougé. En une fraction de seconde, il m’attrape dans une prise ferme, implacable. Je proteste, tente de me dégager, mais sa force surpasse la mienne sans effort.
— Aden, non ! Lâche-moi !
— Calme-toi, souffle-t-il, d’une voix ferme.
Il me maintient contre lui, le temps d’un battement de cœur, puis, avec sa vitesse surhumaine pour me ramener sur le lit. Le monde vacille autour de moi. Tout va trop vite : la main de Morrigan, l’aiguille, la piqûre qui brûle…Un liquide froid se répand dans mes veines. Je frémis, la mâchoire serrée.
Morrigan vérifie la perfusion avant de s’éclipser sans un mot. Cerridwen la suit. Je reste là, haletante, fixant Aden d’un regard noir. Le froid continue de remonter le long de mon bras. Mes doigts s’engourdissent. Je tente d’arracher l’aiguille, mais sa main bloque la mienne avant que je n’aie pu le faire.
— Qu’est-ce que c’est ? je demande sèchement.
— Un inhibiteur à visée relaxante. Il va t’apaiser un peu, le temps que tu t’endormes.
Je tente à nouveau de retirer l’aiguille, mais il me bloque une fois de plus. Ma main dans la sienne, il s’allonge à côté de moi et m’aide à me glisser dans le lit, mon corps entre ses bras, ma tête nichée dans le creux de son cou.
— Je n’ai pas envie qu’on me force à dormir, je marmonne.
— Tu as besoin de repos, Amanda. Avec tout ce qui s’est passé ces derniers jours, ton corps a encaissé plus que tu ne veux l’admettre. Le stress et les tensions ne sont bons ni pour toi, ni pour le bébé. Le sommeil te fera du bien avant la suite. Toi et moi avons déjà assez de combats à mener. Ne compte pas sur moi pour te laisser te malmener et te rajouter du stress.
Un doux frisson me court le long de l’échine. Je porte une main à mon ventre, que je caresse lentement.
— Je l’aime déjà, je souffle d’une petite voix.
Aden pose sa main par-dessus la mienne.
— Moi aussi.
La douceur de sa peau me traverse, se mêle au froid du liquide qui s’infiltre dans mes veines. Tout se brouille lentement. Je sens le sommeil monter, lourd, inévitable.
Aden baisse la tête, ses lèvres effleurant mes cheveux :
— Je ne te laisserai pas vous mettre en danger, murmure-t-il. Jamais.
Sa voix résonne encore à mes oreilles alors que mes paupières se ferment. Dans ce flou entre veille et sommeil, je sens sa main resserrer un peu son étreinte. Sa présence m’enveloppe comme un refuge solide, et pour un instant, si court soit-il, tout le reste disparaît.
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