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2638 Words
Amanda Je ne me le fais pas dire deux fois. Sourire aux lèvres, je me précipite dans ma chambre et ouvre le meuble, intriguée. Un souffle d’admiration m’échappe. Suspendue au centre, une robe d’un noir profond se détache sur la blancheur du linge plié. Le tissu, léger comme une brume, semble irisé à la lumière des chandelles, comme si des centaines d’étoiles y avaient été cousues. Des fils dorés y dessinent des motifs d’astres et de constellations délicates qui semblent danser à chaque mouvement. Le corsage est finement structuré, soulignant la taille avec élégance, et les manches bouffantes, à peine transparentes, ajoutent une touche romantique. Le bas de la robe s’évase en couches fluides, promettant un mouvement fluide à chaque pas. Je frôle vêtement du bout des doigts, incapable de croire qu’il m’est destiné. Aden arrive derrière moi, sa bouche proche de mon oreille : — Elle devrait vous aller à merveille. Je lève les yeux vers lui. Il m’adresse un clin d’œil presque imperceptible et recule afin de laisser la place aux servantes, dont les bras sont chargées de rubans, de bijoux et de produits de beauté. Elles s’affairent immédiatement. Le prince en profite de leur effervescence pour s’éclipser. L’une d’elles lisse mes cheveux pour les tresser en un demi-chignon sophistiqué, auquel elle ajoute de petits diamants qui reflètent la lumière. Quelques mèches retombent délicatement autour de mon visage. Une autre s’occupe de mon maquillage : elle applique une crème légère, poudre mes joues, fait ressortir mes yeux d’un soupçon de fard parsemé de khôl, et colore mes lèvres d’un rouge discret. La dernière m’aide à revêtir les jupons, lourds et chauds, qui me donnent une démarche majestueuse et imposante. Enfin, elle me passe le corset, le serrant avec fermeté pour que la taille soit parfaitement mise en valeur. — Plus serré, ordonne la servante en chef. Le tissu se tend contre ma peau. Chaque respiration devient un effort. Mes côtes protestent, mon dos se cambre et une chaleur étrange m’envahit. Je tente de reculer, une main levée, le souffle court : — Laissez-moi respirer ! — Il faut que le corset épouse parfaitement votre taille, m’explique une servante, implacable. C’est ainsi que votre silhouette sera mise en valeur, comme le veut la mode cymurienne. — Oui, et bien je me moque de… — Que se passe-t-il ici ? Aden entre dans la chambre, vêtu d’un uniforme assorti à ma robe. Ses yeux s’ancrent immédiatement aux miens, intrigués. — Les servantes insistent pour serrer mon corset au maximum, mais… — Elles ont raison, m’interrompt-il doucement. (Puis, se concentrant sur les trois jeunes femmes à quelques pas de moi :) Sortez, je prends la relève. — Bien, Votre Altesse…Mademoiselle. Elles s’inclinent et quittent la chambre dans un bruissement de jupons. Les portes se referment sur elle. — Tournez-vous vers les colonnes du lit. — Votre Altesse… — Allez-y. Je m’exécute, le corps tendu d’appréhension. Il s’approche, ses doigts effleurent ma nuque et attrape les rubans qu’il reste à lacer. Un doux frisson me court le long de la colonne vertébrale. Je pose m’agrippe à la colonne du lit, le cœur battant. — Pas de « Votre Altesse » avec moi petit ange, me murmure-t-il à l’oreille. Aden suffit. Il tire d’un coup sec. Le tissu se resserre brutalement. L’air me manque, mes doigts se crispent sur le bois. — Respirez doucement. (Je ferme les yeux, prends une lente inspiration et l’expire.) Voilà. Ses gestes deviennent plus précis, plus mesurés. Le silence retombe, ponctué uniquement par le froissement du tissu et ma respiration un peu hachée. Il se penche légèrement pour rattacher le dernier nœud. Je n’ose pas bouger. Ses mains restent un instant sur mes épaules, puis il se redresse et m’aide à enfiler la robe. Le tissu glisse sur mes mon corps, épousant parfaitement mes formes. Je me tourne vers le miroir de ma coiffeuse, curieuse de voir le résultat. Aden glisse un bras autour de ma taille. Son regard croise le mien à travers la glace. — Vraiment magnifique, me complimente-t-il d’une voix rauque et basse. Je tourne la tête vers lui. Ses lèvres effleurent les miennes, juste au moment où les clairons résonnent pour annoncer le dîner. — Prête, petit ange ? Je prends une légère inspiration et acquiesce. Aden m’offre son bras. Je le prends avec un mélange de nervosité et de fierté, et nous quittons mes appartements, direction le grand salon. ** Le grand salon s’ouvre devant nous dans un éclat de lumière et de sons. Rires, murmures, tintement des coupes en cristal et froissement de soie et de brocards se mêlent en un brouhaha raffiné. Tous les regards se tournent vers nous à notre entrée. Le silence retombe. Une chaleur diffuse me monte aux joues sous le poids des yeux curieux, des jugements non-dits et des chuchotements étouffés. « La petite protégée du prince ». « La petite villageoise qu’on a tirée de la boue pour la hisser dans la lumière ». « Elle est ravissante, même si un peu frêle… ». Je baisse les yeux. Ma main s’accroche fermement au bras d’Aden, cherchant un ancrage, un point de sécurité dans ce monde si grand et intimidant. Le Roi s’avance légèrement, son regard posé sur moi avec une fermeté mêlée de curiosité. — Mademoiselle Calden, soyez la bienvenue, me salue-t-il d’une voix grave et chaleureuse. Je m’incline profondément : — Merci, Majesté. Il me fait signe de me relever. Aden et moi nous asseyons sur le canapé face à eux. Des domestiques s’approchent pour nous servir des coupes de champagne. Le Roi et la Reine enchaînent les questions à mon sujet. Je réponds avec soin, pesant chaque mot, redoutant la moindre hésitation. — Qu’en est-il de votre éducation ? me demande la Reine. — Mon père m’a enseigné les sciences, l’herbologie, l’astrologie, l’histoire, la littérature et la langue cymurienne. J’ai également appris quelques arts pratiques comme le dessin, la broderie, la couture et la peinture par moi-même. — Et jouez-vous du piano ? Je me crispe légèrement, les mains pliées sur les genoux. — Un peu, Majesté. Mais pas très bien. — Oh, cela suffira amplement. Nous serions ravis de vous entendre, n’est-ce pas ? Un murmure d’approbation parcourt la salle, avant qu’une jeune femme, visiblement ravie de s’imposer, ne s’avance d’un pas. Son sourire est aussi gracieux que cruel. — Quelle charmante idée, Votre Majesté. Nous aurons ainsi le plaisir d’apprécier les talents de la nouvelle petite protégée du prince. Quelques rires s’échappent des groupes voisins. Je sens ma gorge se serrer. Je tourne la tête vers Aden, qui acquiesce de manière presque imperceptible. — Allez-y, mime-t-il du bout des lèvres. Je lui obéis. Le cœur battant, je me dirige vers le piano sous le regard de l’assistance et m’assois. Le silence tombe. Mes doigts se posent sur les touches, hésitants. La première note est tremblante, la deuxième un peu trop rapide. Puis, peu à peu, la mélodie prend forme. Je me laisse aller. La musique devient un abri, un rempart face aux murmures presque imperceptibles qui résonnent autour de moi. Derrière moi, deux voix féminines s’élèvent, un murmure trop fort pour être innocent. — Dommage qu’elle ne joue pas aussi bien que son ami n’a su encaisser les coups, ricane la première. — Oh oui, le pauvre ! On dit qu’il n’a plus de dos pour s’asseoir. Peut-être qu’elle lui fera un remède, entre deux leçons de piano ? Un rire discret fend l’air. Ma main dérape sur les touches. Une dissonance atroce me brûle les oreilles. Ma gorge se serre, ma vision se brouille. Le poids des regards s’abat sur moi. En un éclair, Aden est là. Il s’approche sans un mot, derrière moi. Ses mains se posent sur les miennes, fermes mais apaisantes. — Continuez de jouer, murmure-t-il près de mon oreille. Laissez-les parler. Sa voix grave m’enveloppe. Je ferme les yeux un instant, prends une lente inspiration, puis recommence. Nos mains jointes reprennent les notes. Ses doigts s’entrelacent aux miens tandis qu’ils bougent sur le clavier du piano. La Reine, immobile, nous observe un instant avant de tourner la tête vers les deux jeunes femmes. — Dans ce palais, mesdemoiselles, nous ne nous réjouissons pas du malheur des autres. Encore moins devant les membres de la famille royale et leurs protégés. Son ton est tranchant, glacial. Les coupables pâlissent et baissent la tête. Aden et moi jouons les dernières notes. Les applaudissements éclatent dans la pièce, sincères. Un souffle de soulagement m’échappe alors que nous nous inclinons face au public. Je lève la tête vers lui, le cœur encore battant. — Merci, je lui murmure. Il baisse le visage, un sourire de connivences aux lèvres : — Comptez toujours sur moi pour assurer vos arrières, petit ange. ** Plus tard, dans le calme retrouvé de ma chambre, les servantes s’affairent autour de moi. Elles bavardent doucement, échangent des commentaires sur la soirée, le comportement des invités, et ma prestation au piano dont elles n’ont entendu presque que des éloges. L’une défait ma coiffure, laissant mes cheveux retomber en boucles souples sur mes épaules. Une autre m’aide à enfiler une chemise de nuit longue, élégante et chaude. La troisième, quant à elle, arrange mes draps et veille à ce que tout soit prêt pour la nuit. L’air sent la cire chaude et la lavande, et je me retrouve à l’abri dans une bulle de sérénité après l’agitation de la cour. Une fois que tout est prêt, elles me souhaitent une bonne nuit et quittent la pièce. Je reste debout quelques instants, pensive, et m’approche de la fenêtre. Mes pensées vagabondent entre les différents moments de la journée, tandis que mon regard se pose sur l’estrade éclairée par la lune. Un frisson descend le long de mon échine. — Antoine, je souffle en posant la main sur la fenêtre. La porte de ma chambre s’ouvre doucement. La voix d’Aden surgit derrière moi : — Il est temps de dormir, petit ange. Je me retourne et croise son regard. — C’est difficile de trouver le sommeil après tout ce qui s’est passé, je soupire. Il s’approche. Je m’installe sous les couvertures, le cœur encore agité. — Pourriez-vous…rester avec moi ? je demande doucement. Il hoche lentement la tête, s’allonge à mes côtés et m’enlace. La chaleur de son corps m’enveloppe, comme un rempart réconfortant contre mes inquiétudes. — Fermez-les yeux, murmure-t-il. Je m’exécute et me laisse aller, sentant son souffle caresser mes cheveux et la cadence de son cœur battre en rythme avec le mien. Mes paupières se ferment et je m’endors enfin, bercée par sa présence rassurante et protectrice. ** Un souffle froid me tire du sommeil. Le lit à côté de moi est vide. Le drap, encore tiède, garde l’empreinte du corps d’Aden. Je me redresse, paniquée et saute du lit. Les flammes du feu mourant dans l’âtre vacillent alors que j’enfile un châle à la hâte avant de sortir. Le couloir est calme, plongé dans un silence presque irréel. L’air est lourd, saturé d’une odeur métallique. J’avance à pas feutrés, retenant mon souffle, les pans de ma chemise de nuit serrés contre moi. Puis je le vois. Aden. Debout à quelques pas, la tête penchée sur le cou d’une jeune servante. Ses mains enserrent sa taille avec une intensité presque douloureuse. Un petit cri m’échappe malgré moi. Je porte aussitôt la main à ma bouche, tremblante. Il relève la tête. Ses yeux rouges brillent d’un éclat inhumain. La servante chancelle et s’effondre mollement contre le mur. Il la rattrape, la, dépose au sol, puis disparaît. Avant même que je puisse reculer, il est là, devant moi. Ses doigts se referment sur mon menton, me forçant à lever le visage vers lui. — Que faîtes-vous ici, petit ange ? souffle-t-il la voix rauque et vibrante. Vous ne devriez pas errer seule à une heure pareille. Je déglutis difficilement, la bouche sèche. — Je…Je ne voulais pas déranger. Je me suis réveillée et vous n’étiez plus là. Je voulais seulement m’assurer que vous alliez revenir. Un sourire imperceptible effleure ses lèvres encore teintées d’écarlate. Sans réfléchir, ma main s’élève, effleure sa joue, puis essuie la trace sombre au coin de sa bouche. Il ferme les yeux à mon contact. Quand il les rouvre, quelque chose en lui vacille. En un instant, il me plaque contre le mur. Le choc me coupe le souffle. Sa main droite emprisonne mes poignets au-dessus de ma tête ; l’autre glisse lentement le long de ma cuisse et la soulève. Ma jambe s’enroule d’elle-même autour de sa taille. Nos corps se frôlent, brûlants. Ma jambe s’enroule d’elle-même autour de sa taille. Son visage se penche vers mon cou. Sa respiration irrégulière effleure ma peau. Je sens son cœur battre à travers sa chemise, furieux, affamé. — Vous n’avez pas idée du supplice que vous m’infligez, gronde-t-il. Je ferme les yeux, submergée. — Vous allez me faire mal ? je demande, la voix tremblante d’anticipation. Il retient son souffle un instant : — Jamais. Sa bouche pose sous mon oreille. La morsure est d’abord une caresse. Un frisson brûlant me parcourt l’échine. La douleur se fond dans la chaleur, puis dans un vertige délicieux. Mon souffle s’accélère. Tout se dilue. La peur, la raison, le monde. Je ne ressens plus que lui : sa bouche, sa présence, le feu qu’il éveille en moi. Quand il se détache enfin, je titube, la tête renversée contre la pierre. Mes jambes flanchent. Il me retient fermement contre lui. Ses bras puissants et protecteurs me soulèvent. Sa voix grave et douce à la fois, murmure à mon oreille : — Venez, petit ange. Allons vous mettre au lit. Je ferme les yeux, vaincue par le sommeil et le trouble, bercée par ses bras alors qu’il me porte à travers les couloirs, comme si j’étais faite de brume. ** Le monde vacille. La lumière, le décor, tout se dissout brusquement. Je sens une violente traction avant d’être projetée hors du miroir. Je trébuche et atterris dans des bras familiers. Je lève les yeux. Le regard d’Aden accroche le mien. Mon souffle se coupe, ma tête tourne et une nausée acide me saisit. — Tu vas vomir, déduit-il en voyant mon expression. Je hoche la tête, incapable de parler. Sans un mot, il me porte jusqu’au seau dans un coin de la pièce et retient mes cheveux d’une main ferme, sur le côté. Le goût amer me brûle la bouche et la gorge. Mes doigts se crispent sur le rebord, mes épaules tremblent. Quand je parviens enfin à respirer à nouveau, je murmure, la voix éraillée : — Ce que j’ai vu dans le miroir, c’était vrai ? — Oui. Le miroir montre les souvenirs. Je reste silencieuse, le regard perdu dans le vide. — Je ne me souvenais pas de tout ça, je souffle. Seulement des fragments. Je porte une main à mon ventre sans y penser. Aden serre les mâchoires, visiblement contrarié, mais à la vue de mon geste, son regard se radoucit presque protecteur. Je retire ma main, rougissante, et lui explique d’une voix basse : — Morrigan et Cerridwen ont émis l’idée que je… — …pourrais être enceinte, m’interrompt-il avec douceur. Elles ont prévu de t’examiner dans les jours qui viennent, ajoute-il en replaçant une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Nous en profiterons pour faire le test de la potion de l’oubli. Je fronce les sourcils, intriguée : — De quoi parles-tu ? Avant qu’il ne puisse répondre, le son clair des trompettes résonne à travers le palais. Il se redresse, m’offre sa main. — Viens. Nous sommes attendus. — Pourquoi ? J’attrape sa main, le cœur battant à tout rompre. Son regard capture le mien, grave, immuable. — Des festivités qui ne vont pas te plaire, je le crains. ** ** ** ** **
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