Amanda
Lorsque je me réveille quelques heures plus tard, je suis allongée dans le grand lit d’Aden. Un brouhaha étouffé par les portes me parvient depuis son salon privé. Je m’enroule dans le drap et me lève, perplexe. La pièce tangue subitement autour de moi. Je titube maladroitement jusqu’à la porte, que j’ouvre avant de tomber au sol.
— Amanda !
Aden s’avance aussitôt. Il me relève d’un geste ferme et glisse doucement une main sous mon menton pour redresser ma tête.
— Tout va bien ? me demande-t-il, inquiet.
— Oui. J’ai entendu du bruit, alors je me suis levée pour voir ce que c’était et j’ai été prise d’un v*****t vertige, je lui explique.
Une drôle de lueur traverse son regard.
— Tu…
Quelqu’un se racle la gorge derrière lui, interrompant sa phrase. Je détourne les yeux et découvre que les Conseillers Royaux sont présents, accompagnés des Entités. Mon visage s’empourpre instantanément : ma tenue est loin de convenir à une telle assemblée. Avant que je n’aie le temps de bafouiller une excuse, Cerridwen et Morrigan se précipitent à mes côtés.
— Nous pouvons nous occuper d’elle pendant que le Conseil se termine, propose Morrigan d’une voix douce.
Aden acquiesce sans quitter mon visage des yeux :
— Je prendrai la relève dès que nous en aurons fini.
Ses doigts effleurent ma joue, un contact bref, chaud, presque apaisant, malgré sa posture tendue. Il m’embrasse le front puis retourne s’asseoir auprès de ses Conseillers et des autres Entités. Leurs voix feutrées s’élèvent dans la pièce tandis que Morrigan et Cerridwen m’attrapent chacune par un bras.
Je remarque alors les deux gardes postés devant les portes de la chambre, et d’autres encore aux battants de celle du salon. Un frisson me parcourt l’échine sans que je ne sache pourquoi.
— Vigilance renforcée, commente Morrigan comme si elle avait remarqué l’objet de mon attention.
Elle referme la porte derrière nous, coupant net le bruit des discussions. Cerridwen s’avance vers l’une des tables de chevet, près du lit, et tire sur la sonnette d’argent. En moins de dix minutes, on frappe à la porte.
— Entrez !
Lizzie, Jodie et Maisie apparaissent, les bras chargés de plateaux fumants, qu’elles posent sur la table basse devant la cheminée. Morrigan, Cerridwen et moi, nous asseyons sur le canapé et les fauteuils qui l’entourent. Au menu, petit-déjeuner typiquement cymurien : pain moucheté tiède, des tranches de bacon grillé, des œufs pochés, des saucisses dorées, un peu de beurre salé, et une corbeille de fruits frais. Une théière dégage une vapeur légère, parfumée au miel et au thym. L’odeur s’empare de mes sens, douce, mais trop riche. Je déglutis péniblement et prends une lente inspiration pour dissimuler le malaise.
— Un peu de thé, Votre Altesse ? me propose Jodie avec un petit sourire.
— Oui, s’il vous plaît.
Elle remplit ma tasse. La chaleur du breuvage apaise légèrement la tension dans mon estomac. Je picore un peu de viande, d’œufs et de fruits plus par devoir que par appétit. Morrigan, assise en face de moi, me dévisage par-dessus sa tasse de thé.
— Tout va bien ? me demande-t-elle.
Je relève les yeux vers elle et hoche la tête :
— Oui, juste un léger malaise. Sûrement la fatigue de ces derniers jours.
— Ou autre chose, murmure Cerridwen d’un ton faussement innocent.
Je la fixe, perplexe.
— Que voulez-vous dire ?
— Voyons Votre Altesse ! s’exclame Lizzie, qui semble avoir épié notre conversation. Vous n’avez toujours pas saigné depuis votre arrivée au palais !
Je manque de m’étouffer avec ma gorgée de thé. La chaleur du breuvage me monte aussitôt à la tête et mes joues s’empourprent.
— Lizzie, dehors. Maintenant ! ordonne Jodie d’une voix basse et sévère.
La domestique s’exécute, tête baissée, sans un mot. La porte à peine refermée derrière elle, je reporte mon attention sur les deux Entités, stupéfaite.
— Ce n’est pas possible, je bafouille. Je ne peux pas être enceinte. Je veux dire…Quand bien même je n’ai pas saigné depuis mon arrivée au palais, Aden et moi ne sommes pas intimes depuis suffisamment longtemps.
— Les choses ne fonctionnent pas tout à fait de la même manière avec les bébés hybrides que les bébés humains, encore moins lorsqu’une potion de conception est à l’œuvre, m’explique Cerridwen en haussant les épaules.
Je sens mon estomac se nouer de nervosité à ses mots :
— Vous voulez dire que…
— Que tout est accéléré, oui. Chez certaines femmes, les signes apparaissent en quelques jours.
Je me mords la lèvre inférieure, portant instinctivement une main à mon ventre. Mes pensées tournent dans tous les sens alors que mon cœur bondit dans ma poitrine. Une boule d’angoisse se forme dans ma gorge.
Morrigan m’adresse un sourire rassurant :
— Ne vous inquiétez pas. Nous allons surveiller vos symptômes dans les jours qui viennent. S’ils persistent, nous ferons quelques tests magiques pour en avoir le cœur net.
— Je ne sais pas si je suis prête pour une telle éventualité, je souffle.
Elle pose sa main sur la mienne, son regard vibrant d’une douceur sincère.
— Tout se passera bien. Aden remuera ciel et terre pour s’en assurer et nous aussi.
— Morrigan a raison, renchérit Cerridwen en passant un bras autour de mes épaules, tout va bien se passer.
J’acquiesce. Nous finissons notre petit-déjeuner. Les plateaux débarrassés, mes servantes s’activent sans attendre. Lizzie dispose peignes, pinceaux et produits sur la coiffeuse, tandis que Maisie fait un aller-retour entre la chambre d’Aden et la mienne, revenant avec une magnifique robe et des souliers assortis.
La tenue est d’une élégance automnale : d’un velours aux reflets cuivre et dorés, doublé de satin pour assurer confort et fluidité. La jupe tombe avec légèreté en plis gracieux, et des broderies délicates ornent le corsage, les manches et les souliers, rappelant les feuilles d’automne qui tourbillonnent au vent.
— Sa Majesté a demandé à ce que vous portiez ceci, me dit-elle doucement.
Sans plus attendre, Jodie et elle m’aident à la revêtir avant de me faire asseoir devant la coiffeuse. Jodie brosse longuement mes cheveux, jusqu’à leur donner un éclat auburn, puis sépare les mèches du dessus pour en tresser une partie qu’elle relève en chignon, fixé par des épingles dorées. Le reste de ma chevelure retombe librement dans mon dos, souple et chaude contre ma nuque.
Maisie me maquille avec soin : fard beige légèrement irisé sur les paupières, relevé de touches dorées qui captent la lumière. Un trait discret de khôl, un peu de poudre beige sur mon visage et mes joues, et pour finir un baume légèrement brillant sur mes lèvres. Le résultat est subtil, élégant et lumineux, parfaitement assorti aux tons chauds de ma robe.
Je reste silencieuse, fixant mon reflet. Morrigan se penche vers moi :
— Une vraie princesse de la Lumière, me complimente-t-elle.
Nos regards se croisent à travers le miroir. Je lui adresse un sourire discret.
— Merci.
— Amanda !
Je sursaute légèrement et me tourne vers la porte : la princesse Anya se tient dans l’embrasure avec Shailene. Elles entrent dans la pièce et s’asseyent sur le lit.
— Il pleut à verse dehors, soupire Anya en fronçant le nez. Et il fait bien trop froid pour profiter de l’abri de la serre.
— Nous nous sommes donc dit que nous pourrions jouer à un jeu, ajoute Shailene avec un petit sourire énigmatique.
Je plisse les yeux, suspicieuse.
— Quel jeu ?
Elles échangent un regard de connivence avant de sauter sur leurs pieds :
— Cache-cache !
— Jodie et Maisie peuvent venir aussi bien entendu, ajoute Shailene.
Mes servantes acceptent aussitôt, visiblement ravies. Maisie ferme les yeux, commence à compter, et nous détalons en riant. Nous traversons le salon privé d’Aden à toute allure, sous le regard médusé des Conseillers, puis bifurquons dans les couloirs, pliées de rire à chaque virage. Nous finissons par nous séparer, et je me retrouve seule dans une aile du palais que je ne reconnais pas. Je m’arrête, essoufflée.
Le silence m’enveloppe aussitôt, dense et presque vivant. Les torches projettent des reflets mouvants sur les dalles polies. L’air est plus froid, chargé d’une odeur d’ancien. Intriguée, j’avance lentement, mes doigts effleurant la pierre humide des murs. Un léger courant d’air me frôle la joue. Mon regard se pose sur une porte massive entrouverte, d’où s’échappe une lueur pâle. Je m’en approche. Ma main hésite un instant sur la poignée. Je pousse le battant et entre.
Au centre, posé sur un socle de tourmaline, un immense miroir luit d’une lueur intérieure. Ses bordures sont couvertes de runes délicates, d’un or ancien terni par le temps, et scintillent faiblement à la lumière. Sous la surface, quelque chose bouge. Je m’avance, incapable de détourner le regard. Mes pas résonnent sur les dalles. Je tends la main, comme attirée par un appel muet venu d’ailleurs. Mon cœur s’emballe. Mes doigts effleurent la surface et la traversent.
Un cri m’échappe. Le froid me saisit, brutal. Le monde vacille, se déforme et bascule dans le néant.
**
Le froid me saisit tout entière, m’enserrant les poumons. J’essaie de remonter, mais mes bras se raidissent, mes jambes refusent de bouger. Le reflet de la lune se brouille au-dessus de moi. Alors que mon corps continue de couler vers le fond, quelqu’un plonge. Une ombre fend les eaux sombres, rapide, puissante. Des bras m’attrapent par la taille et me tirent brusquement vers la surface.
On me hisse sur la berge. L’air s’engouffre violemment dans mes poumons. Je tousse, recrachant de l’eau, tandis qu’on me hisse sur la berge. Une cape chaude et fourrée m’enveloppe aussitôt, mais mes dents claquent trop fort pour que je puisse parler.
— Eadlyn !
Je reconnais la voix de mon père. Il tombe à genoux près de moi, la panique et la colère se disputant sur son visage.
— Par tous les dieux, tu aurais pu mourir !
— Je suis désolée, je souffle tremblante.
Il me prend dans ses bras et me serre fort contre lui. Sa chaleur m’apaise un peu, malgré mes tremblements incontrôlables.
— J’aurais dû me fier à mon instinct et ne pas laisser Eadlyn auprès de vous au village, dit une voix masculine, tranchante comme l’acier.
Je lève la tête. Mes yeux se posent sur le prince Aden, ruisselant d’eau, le visage fermé, les traits tendus par une colère qu’il ne cherche même plus à dissimuler. Son regard ambré accroche le mien un bref instant avant de se poser sur mon père.
— Reconduisez Tom Calden au village, immédiatement, ordonne-t-il d’un ton sans appel.
Deux gardes s’avancent. Tout va trop vite. L’un d’eux saisit mon père par le bras et le tire en arrière.
— Papa, non ! je m’écrie en essayant de me dégager.
Dans un réflexe de panique, j’écrase le pied du garde de toutes mes forces. Il pousse un grognement de douleur et desserre sa prise juste assez pour que je me libère. Je me précipite vers mon père, mais avant d’avoir fait deux pas, le prince m’attrape fermement par la taille et me tire contre lui.
Face à nous, mon père se débat furieux, tandis qu’on le force à reculer.
— Eadlyn est ma fille ! Vous n’avez aucun droit sur elle ! vocifère-t-il.
— Et ma pupille, rétorque Aden d’une voix inébranlable. Qui a manqué de peu de se noyer car vous la laisser trainer avec le premier vaurien venu !
Mon père et moi nous débattons de plus belle. Désespérée, je tends les bras vers lui. Son regard cherche le mien jusqu’à la dernière seconde, puis il disparaît dans la nuit noire, d’où surgit sa voix :
— Eadlyn !
Un silence sourd retombe sur la clairière. Un frisson me traverse si fort que mes dents recommencent à claquer. Le froid me reprend à la gorge et mes lèvres pâlissent. Je me tourne vers le prince. Son regard, mélange de colère contenue et d’inquiétude croise à nouveau le mien.
— Vous mériteriez une bonne correction pour avoir été aussi imprudente, dit-il sévèrement.
— Pardon…, je souffle, honteuse.
Sans plus attendre, il glisse un bras sous mes genoux et l’autre dans le bas de mon dos. Il me porte jusqu’à son cheval sur lequel il m’installe, avant de se mettre en selle derrière moi, m’enserrant la taille d’un bras pour me réchauffer. L’un de ses hommes s’approche de nous, Antoine retenu par deux autres derrière lui.
— Que fait-on de lui, Votre Altesse ? demande-t-il.
— Ramenez-le au palais. Il sera puni pour avoir mis ma pupille en danger, répond Aden calme et tranchant.
— Bien, Altesse.
Le garde s’incline avant de s’éloigner. Autour de nous, le reste du cortège s’ébroue. Les chevaux hennissent et renâclent sous la morsure du froid. Des torches s’allument une à une, projetant des halos vacillants sur les troncs des arbres. La forêt s’éveille dans un grondement de sabots. L’air glacé cingle mes joues, s’infiltre sous la cape maintenant humide et m’enveloppe. Aden me tire un peu plus contre lui. Le cheval s’élance à un rythme régulier et puissant.
Le vent me fouette le visage. Je m’accroche au bras du prince, les doigts engourdis malgré les gants qui les protègent. Chaque respiration me brûle les bronches, chaque soubresaut du cheval est un effort pour ne pas sombrer.
— Ne dormez pas Eadlyn, restez avec moi, murmure le prince dans mon oreille.
Je cligne des yeux, peine à distinguer ses traits. Après un trajet interminable, le palais se dessine au loin. Ses lumières dorées percent l’obscurité jusqu’à nous. Le soulagement m’envahit juste avant que mes forces ne m’abandonnent complètement. Puis le monde s’éteint.
**
Quand je reprends conscience, je suis à l’intérieur. La chaleur du palais me frappe comme un baume après le froid mordant de la forêt. Le prince monte plusieurs étages tout en aboyant des ordres que je ne réussis pas à saisir et pénètre dans une grande chambre, où il me dépose sur le lit à baldaquin drapé de velours sombre. À peine m’a-t-il installée que plusieurs silhouettes entre précipitamment : un homme aux cheveux poivre et sel que je devine être le roi, une femme à la beauté froide et douce à la fois, la reine, un médecin et une jeune femme au visage encore juvénile.
Cette dernière s’affaire aussitôt, ses gestes précis, mais emprunts de douceur. Elle défait les lacets de ma robe trempée, m’enlève mes vêtements avec pudeur, puis me glisse dans une chemise de nuit propre et une robe de chambre d’un tissu chaud et moelleux. Le contraste avec le froid me fait agréablement frissonner. Elle m’aide à me glisser entre les draps tièdes fraîchement lavés.
Le médecin s’approche et m’examine avec minutie. Il me prend le pouls, écoute ma respiration, palpe mes bras et mes jambes engourdies par le froid. Ses sourcils se froncent légèrement, tandis qu’il note quelque chose dans son carnet avant de s’écarter.
— Sa respiration est encore un peu superficielle et ses extrémités glacées, explique-t-il à voix basse. Elle a frôlé l’hypothermie, mais rien de durable. (Se tournant vers la jeune femme, une petite fiole en main, il ajoute :) Il faut impérativement qu’elle se repose, qu’elle reste au chaud et qu’elle boive ceci.
Elle s’incline et s’empresse d’obéir. En un rien de temps, elle réapparaît avec une tasse fumante. La reine s’assoit à mes côtés, glisse une main sous ma tête pour me soutenir, et approche la porcelaine de mes lèvres. L’arôme apaisant de la camomille me monte au nez, mêlé à une note sucrée que je ne parviens pas à identifier.
— Buvez, mon enfant, dit-elle doucement.
Je m’exécute faiblement. La chaleur se répand dans ma gorge, puis dans ma poitrine, jusqu’à mes doigts engourdis. Mes paupières s’alourdissent. Les voix s’éloignent, deviennent presque indistinctes.
— Faut-il envisager la transformation ? demande le prince, à voix basse.
— Ce ne sera pas nécessaire, Votre Altesse. Elle va s’en remettre.
— Les Entités soient louées. Merci, docteur.
Le médecin baisse respectueusement la tête et se retire. Autour de moi, les voix deviennent plus lointaines, mais mon corps, lui, refuse de trouver le repos. Je frissonne malgré la chaleur du lit, mes doigts se crispent sur les draps. Un gémissement m’échappe alors qu’une vague de froid me traverse de part en part. Je sens mes jambes se raidir. Ma respiration s’accélère.
— Eadlyn…
Le prince s’assied au bord du lit. Il attrape la bassine d’eau tiède que la reine vient de faire apporter, trempe une compresse et la pose avec précaution sur mon front. Puis il renouvelle le geste plusieurs fois, lentement, jusqu’à ce que mes tremblements s’apaisent.
Sa main libre caresse mon visage dans des gestes tendres, que je perçois comme à travers un voile. Mon souffle se calme peu à peu. La chaleur revient dans mes membres, et mes paupières se ferment d’elles-mêmes. Je sombre à nouveau dans un sommeil lourd, bercée par la présence du prince et un étrange sentiment de sécurité.
**
Le lendemain matin, je suis réveillée par la douce lumière du jour qui filtre à travers les rideaux. Je reste un instant immobile, confortablement installée. Les évènements de la veille me reviennent, fragmentés et confus. Mon esprit s’emballe au souvenir d’Aden disant d’une voix ferme qu’Antoine devait être puni.
La panique me saisit. Sans réfléchir, je bondis hors du lit, mes pieds nus effleurant le sol froid. Je jette un coup d’œil rapide autour de moi : aucun signe d’adulte dans la chambre. Mon cœur bat à tout rompre alors que je me précipite vers les couloirs, toujours en chemise de nuit et robe de chambre. La matière légère frôle mes jambes à chaque pas.
Je m’aventure dans les corridors silencieux, cherchant à comprendre la disposition du palais. Chaque porte que je passe semble identique, chaque tableau me désoriente davantage. Mon souffle s’accélère. Peu à peu, l’inquiétude se transforme en angoisse.
— Que faites-vous ici, jeune fille ?
Je me retourne, surprise. Mon regard se pose sur la reine, majestueuse et impassible, les mains croisées devant son ventre. Ses yeux me scrutent avec une autorité incontestable.
Je m’incline profondément :
— Votre Majesté.
Elle hoche légèrement la tête, silencieuse. Je me relève, incapable de contenir plus longtemps l’élan de vivacité qui m’anime. Je fais quelques pas vers elle, les poings crispés le long de mon corps.
— S’il vous plaît, ne punissez pas Antoine. Ce qui s’est passé n’est pas de sa faute. Il est vrai que nous avons mal agi en nous rendant dans cette zone interdite de la forêt sans autorisation royale, mais nous ne pensions pas à mal. Et puis…L’idée venait de moi. Il n’a fait que…
— Assez, m’interrompt-elle d’une voix douce, mais ferme. (Je me fige aussitôt.) Votre vivacité d’esprit est touchante, mais mal placée. Vous feriez bien d’apprendre à maîtriser vos élans, jeune fille. Et, tant que vous êtes ici, évitez de vous promener dans le palais en tenue aussi légère.
Je me recroqueville légèrement, honteuse. Elle m’observe encore un instant, le regard perçant, avant d’ajouter :
— Il a été décidé que vous resterez quelque temps parmi nous. J’espère que ce séjour à la cour vous sera profitable et que vous saurez en tirez les bonnes leçons.
Sans me laisser le temps de répondre, elle fait signe à un garde posté un peu plus loin.
— Raccompagnez notre jeune invitée dans ses appartements.
— Oui, Votre Majesté.
À ma plus grande surprise, elle s’avance vers moi et m’effleure le front d’un b****r.
— À plus tard, mon enfant.
Le garde m’attrape doucement par le bras et m’escorte à travers le dédale de couloirs. Mon cœur bat encore la chamade, mais un sentiment de soulagement s’empare de moi lorsque je reconnais le chemin du retour.
De retour dans mes appartements, je suis accueillie par deux servantes dont je ne connais pas les noms. Elles échangent quelques mots à voix basse, visiblement informées de la situation, puis m’installent sur une chaise. L’une s’affaire à coiffer mes cheveux encore emmêlés par ma course dans les couloirs pendant que l’autre prépare poudres et flacons pour un maquillage discret.
Une fois coiffée et maquillée, elles me font revêtir une tenue qui contraste fortement avec mes simples habits du village. Une robe en velours bleu nui, cintrée à la taille par une ceinture brodée d’argent, aux manches longues légèrement bouffantes et à l’encolure délicatement ornée de dentelle fine. Le tissu lourd et chaud glisse sur ma peau, me faisant agréablement frissonner.
Une troisième servante, que je reconnais comme étant la jeune femme qui s’est occupée de moi, m’apporte un petit-déjeuner simple, mais copieux : pain aux fruits secs, miel, un bol de lait sucré bien chaud et salade de fruits frais. Je mange lentement, perdue dans mes pensées.
Lorsque je me sens prête, elles me conduisent à un grand fauteuil près de la fenêtre.
— Le prince ne devrait pas tarder à vous rendre visite, m’informe la première.
Je hoche la tête et elles se retirent discrètement. Je pousse un soupir de soulagement et appuie ma tête contre la vitre fraîche. De là où je suis, je peux observer les jardins et le ciel d’automne, encore embrumés de pluie. Au centre des pelouses parfaitement entretenues, une estrade installée à la va vite. Des enfants de nobles courent en riant, jetant tomates et œufs pourris sur un adolescent à moitié dénudé, que je reconnais comme étant Antoine. Mon cœur se serre et je me lève d’un bond, une main sur la fenêtre.
— Antoine !
Mes doigts se crispent de frustration, incapables de rester immobiles face à cette scène. Les portes de ma chambre s’ouvrent alors brusquemeent.
— J’avais pourtant dit à ses écervelées de ne pas vous faire asseoir près de la fenêtre.
Je me retourne en sursaut et me retrouve nez à nez avec le prince. Ses iris ambrées me captivent immédiatement. Une mèche sombre retombe sur son front, malgré ses cheveux courts impeccablement coiffés. Ses traits sont d’une beauté à la fois brute et mesurée : une mâchoire dessinée avec précision, un nez droit et des lèvres pleines que trahit un pli d’agacement. Mon souffle se bloque un instant, alors que je le fixe, immobile. Mes Dieux. Il est…
À ses côtés, un homme plus âgé se racle la gorge, me tirant brusquement de ma stupeur :
— Mademoiselle, il est d’usage de s’incliner devant Son Altesse Royale, le prince Aden, lorsqu’il se présente à vous, me sermonne-t-il froidement.
Rouge de honte, je m’incline aussitôt dans une profonde révérence. Le prince lève la main et tourne la tête vers l’homme. Un simple regard suffit à le congédier. Je garde les yeux timidement baissés.
Il s’approche doucement et glisse une main sous mon menton, m’obligeant à relever la tête. Nos regards s’accrochent à nouveau. De sa main libre, il m’aide à me relever, m’effleurant la joue de l’autre avant de replacer une mèche derrière mon oreille.
— Comment vous sentez-vous ? demande-t-il d’une voix basse et rauque.
— Beaucoup mieux, merci, je réponds. (Je marque une pause, hésitante, puis ajoute confuse :) C’est vous qui avez veillé sur moi toute la nuit, j’ajoute confuse.
Il hoche lentement la tête.
— Et je compte bien continuer à le faire, puisque personne d’autre ne semble disposé à s’acquitter de cette tâche sans que j’aie à intervenir.
La gravité tranquille de sa voix me déstabilise. Aucun reproche, seulement une détermination calme, presque tendre.
— Je ne suis pas prête de rentrer au village, c’est bien ça ? je souffle.
— Non. Nous comptons bien profiter un peu de votre compagnie ici. Et j’ai bien l’intention de vous remettre sur pied : marche, bals, éducation, lecture. Tout ce qu’il faut pour occuper l’esprit.
Je baisse la tête, déçue. Sa main douce et ferme retrouve sa place sous mon menton.
— Qu’il y a-t-il ? demande-t-il.
— Rien…Seulement que j’ai des patients qui ont besoin de moi pour leurs soins et leurs remèdes. S’ils ne les ont pas…
— Ils recevront tout ce qu’il faut, m’interrompt-il calmement. Vous n’avez pas à vous en faire. Et si cela est vraiment nécessaire, nous les ferons venir au palais pour que vous puissiez vous occuper d’eux. (Une lueur taquine traverse son regard, et il ajoute :) Même si cela m’étonne que vous ayez déjà des patients alors que vous n’avez pas encore quinze ans.
Je m’apprête à répondre, mais mon attention se détourne vers la fenêtre, subitement attirée par les cris et les rires moqueurs qui résonnent dans la cour.
— Eadlyn…
Je m’approche, le cœur battant. Antoine est monté sur l’estrade improvisée pour recevoir les coups de fouet, tandis que les enfants continuent de lui lancer tomates et œufs pourris. Mon estomac se serre. Mes doigts agrippent le rebord de la vitre. Je me mords la lèvre inférieure, partagée entre l’horreur et l’impuissance.
Le regard également rivé sur l’extérieur, le prince attrape ma main et entrelace ses doigts aux miens. La chaleur et la fermeté de son contact me rassurent, mais je reste pétrifiée par le spectacle. Sa prise se raffermit, comme pour m’ancrer ici, à ses côtés.
Les coups pleuvent sur Antoine. Les rires des enfants se mêlent aux claquements du cuir et aux cris de douleur. Mon souffle s’accélère. Ma gorge se noue. Des larmes silencieuses roulent sur mes joues malgré moi. Chaque impact résonne dans tout mon corps, jusqu’à me glacer le sang.
Incapable d’en supporter davantage, je me tourne vers Aden, mon front pressé contre son torse, mes mains sur les oreilles. Il me serre aussitôt dans une éteinte protectrice, un rempart contre le tumulte extérieur. Je sens son souffle contre mes cheveux, régulier et rassurant.
— Tout va bien, murmure-t-il doucement, juste pour moi. Personne ne vous touchera. Ils devront me passer sur le corps avant.
Sa voix, ferme et apaisante, calme mes tremblements. Je laisse retomber mes bras et les glisse autour de sa taille, sentant la colère et l’injustice se mêler à la sécurité qu’il m’offre. Nous restons ainsi un long moment, immobiles, jusqu’à ce que je réussisse à reprendre un souffle régulier.
Dehors, le silence retombe progressivement.
— Venez, je vais vous montrer vos appartements, finit-il par dire.
Prenant ma main dans la sienne, il me guide hors de la chambre et me fait visiter les différentes pièces qui m’ont été attribuées : salle de bain, petit salon, antichambre, salon principal, petite salle à manger privée et, ma préférée, un cabinet de lecture aux murs recouverts d’étagères remplis de livres.
J’avance, fascinée. Derrière moi, Aden s’assoit dans l’un des fauteuils près de la petite cheminée dans laquelle un feu crépite. Son regard ne me lâche pas d’une seconde alors que je contemple les différents volumes : sciences, Histoire des royaumes de Cymru, Lloerg et Yr Alban, poèmes, romans, contes et légendes.
J’hésite un instant avant d’opter pour un recueil de contes cymuriens et rejoins Aden.
— Une partie d’échecs avant la lecture ? me propose-t-il.
J’acquiesce. Il s’assoit en tailleur, face à moi, et installe l’échiquier posé sur la table basse devant nous. Une servante entre, dépose un plateau de thé et quelques douceurs près de nous, puis s’éclipse aussi vite qu’elle est entrée.
Nous partageons un brunch tardif, entre deux gorgées de thé fumant, chacun concentré sur la partie en cours. Les pions se déplacent d’eux-mêmes, suivant les ordres que nous leur donnons. Un rire m’échappe lorsqu’un de mes cavaliers esquisse maladroitement l’une de ses tours. Aden relève la tête, un sourire de connivence sur les lèvres.
À la fin de la partie, à son avantage bien évidemment, je m’étire en bâillant et m’allonge, la tête posée sur ses genoux. Il m’accueille sans un mot, sa main venant instinctivement se perdre dans mes cheveux. Ses doigts caressent mon cuir chevelu dans des cercles lents, tandis que sa voix grave s’élève pour me conter une légende cymurienne. Ses mots roulent avec douceur, entre le crépitement du feu et le cliquetis des tasses. Peu à peu, mes paupières se ferment, suspendues entre l’éveil et le rêve.
La porte s’ouvre subitement sur une énième servante, qui s’incline dans une profonde révérence :
— Votre Altesse, Leurs Majestés le roi et la reine vous attendent dans le grand salon. Certains nobles de premier rang se sont joints à eux pour la soirée, et ils souhaitent que Mademoiselle Calden et vous soyez des leurs. Maître Nolan sera également présent.
Aden acquiesce lentement, son regard rivé sur moi :
— Céline, dites à mes parents que nous les rejoignons dans un instant. Et faites préparer une tenue convenable pour ma pupille.
— Bien, Votre Altesse.
Elle s’incline de nouveau et disparaît. Je reste immobile un moment. Mon cœur bondit d’appréhension et d’excitation. L’idée de paraître devant la cour me fait trembler. Aden, lui, s’est déjà levé, prêt à quitter la pièce.
— Votre Altesse ? (Il se retourne, un sourcil levé.) Je…Je n’ai rien de convenable à me mettre, je remarque, hésitante.
Un éclat rieur traverse son regard.
— Aller donc voir votre armoire, petit ange.
**