Guadalupe rit doucement, un bout de langue rose entre ses dents.
— Tu m’avais dit que tu aimais vivre là-bas quand tu étais petit ?
— Grimper dans les tours, courir dans les salles vides en m’inventant des aventures sans limites, chercher les passages secrets, c’était plus excitant que les manèges, surtout qu’il n’y en avait pas souvent à Ronda. Qu’est-ce que tu bois ?
— Comme toi. Une manzana.
— Non, choisis quelque chose toi-même.
— J’ai choisi. Aujourd’hui, je t’accompagne.
Javier haussa les épaules et fit signe au garçon occupé à fourguer un maximum de tapas à une b***e de touristes dont les garçons adoraient le son de leurs voix et les filles celui de leurs rires, pétants comme la foire agricole.
— Je veux juste que tu fasses preuve de personnalité.
— C’est exactement ce que je fais, riposta Lupe.
Javier hocha la tête. Son regard allait de sa compagne à un oiseau à l’aile blessé qui essayait quand même de s’envoler depuis le trottoir aux petits pavés nets et luisants.
— J’ai une autre bonne nouvelle, dit-il pendant que ses yeux étaient sur Lupe. J’ai pris du galon.
Elle sourit, la bouche entrouverte et quand elle faisait ça, elle devenait un ange. Comme celui de la gravure qui servait de marque-page à Javier, petit. Quand doña Clara lui lisait encore des histoires. Avant qu’elle ne s’occupe plus que de pierres et l’abandonne, lui, son filleul, aux nonnes, aux voisines, aux touristes.
— Après mes vacances, je reprends du service sur un nouveau bateau, un gros : deux mille huit cents passagers – comme animateur en chef.
Lupe leva son verre.
— Cul sec, dit-elle, en même temps !
Elle avala de travers et se mit à rire et à tousser. Des larmes coulaient sur ses joues qu’elle essuyait avec sa serviette en riant plus encore.
— Si tu veux, je parlerai pour toi, dit Javier. J’ai l’oreille d’un cadre de ma compagnie – et même la bouche d’une directrice ! ajouta-t-il avec un clin d’œil.
Lupe cessa de rire et de pleurer.
— Tu n’as pas recommencé ?
— À prendre du plaisir et en donner aux autres ? Je crois que je n’ai jamais cessé.
— Ils te payent !
— Je reçois des bienfaits.
— En liquide.
— Pas toujours. En nature aussi. Tu es une gosse, Lupe… tiens ! Tu me rappelles ma tante ! Enfermée dans un conte au temps des califes – dans un palais en ruine.
Lupe avait le vertige. Qu’est-ce que ce petit bourgeois provincial de l’après-franquisme savait de ses luttes à elle, Guadalupe ? Pourquoi elle avait quitté Lima ? Comment elle était devenue bonniche à Barcelone puis serveuse à Ronda ? Son compagnon lui prit le menton. Il lui souriait avec ses yeux brun clair où crépitaient parfois, comme aujourd’hui, des verdeurs inattendues, avec sa bouche aussi, de toutes ses dents très blanches… plus blanches qu’avant semblait-il. Lupe se demanda qui elles avaient mordu pour payer le dentiste cosméticien. Elle se leva. Javier la retint par le bras.
— Tu ne m’as pas répondu. Tu postules et je te recommande ou tu restes ici ?
Lupe déglutit lentement, poussant vers le bas l’écœurement que lui inspirait soudainement l’odeur des calamares a la romana sur la table et celle de Javier : bois, métal et alcool. Dommage, elle avait cru avoir un ami dans ce pays, dans cette ville si fière de son histoire et qui n’était finalement qu’une vieille p**e qui se vend pour pas cher à n’importe quel rustaud.
— Pourquoi tu veux m’aider ?
— Parce que je n’ai ni mère, ni femme, ni fille. Seulement une vieille tante qui ne parle que d’art mauresque. Alors ?
Lupe dégagea son poignet de l’étreinte.
— Pourquoi pas ? Moi aussi, j’ai envie de prendre le large.
Javier ramassa l’oiseau, fit un grand moulinet avec son bras et le lança vers le vieil amandier qui couchait ses branches sur le toit du restaurant. L’oiseau battit des ailes, faillit s’éclater la tête sur la porte aux lourdes ferrures puis s’éleva droit vers la cime de l’arbre et la dépassa. Javier pensa qu’il y avait de ces moments dans la vie où on pouvait même tirer les faibles du trottoir et les pousser vers le firmament. Si on en avait envie. Une jeune touriste de la table d’à côté lui sourit. Un de ses compagnons glissa sa main gauche sous son chemisier et lui caressa le sein tandis que de l’autre main, il saisit un filet d’anchois par la queue et se l’envoya dans la bouche, tête en l’air. La fille sourit plus fort en regardant Javier. Il lui envoya un b****r et s’éloigna.
En longeant les arènes, le jeune homme se dit qu’il aimerait toujours sa ville natale. Ici, on venait boire aux sources de la corrida. On venait voir et prendre quelque chose du grand sacrifice, celui de la bestialité terrible et innocente par la fragilité rusée et ses artifices. Ici, le naturel se battait contre le savoir-faire et perdait. Même les hommes modernes aimaient ça.
La rue grimpait comme un serpent qui voudrait empêcher la ville de bouger. Le Palacio de la Virgen Mora dissimulait ses secrets derrière un mur couvert de glycines et de chèvrefeuille. Javier s’arrêta devant la porte de bois frappée de grands carrés de cuivre martelé. Il ne serait plus jamais obligé de venir ici. Il n’arrivait pas à y croire ; c’est pour ça qu’il était là. Il prit une grande inspiration, absorbant les effluves du jasmin voisin (plus fort que son eau de toilette à la résine et au tanin). Derrière ces murs, il avait été prince. Enfant solitaire, il jouait tous les personnages de sa cour. Quand d’aventure, il venait des copains, ils auraient contesté sa distribution des rôles, alors il préférait jouer à cache-cache. Comme ça, il était sûr de gagner sans avoir l’air de diriger.
Finalement, il s’en était bien sorti. Il s’en sortirait toujours. Il continuerait à voir du pays (c’est-à-dire des gens parce que, dès son deuxième tour du monde, il avait convenu que partout il y avait des arbres et des maisons). Les hommes gardaient des ombres et des flous. Pour mieux vous surprendre. C’était ce qu’il aimait. Bien sûr, un jour, il s’assagirait, se reposerait, la tête sur le ventre d’une fille à la cuisine piquante et aux yeux doux.
***
Danville, Afrique du Sud,
latitude 25° 44' sud, longitude 28° 8' est
13 heures
Violette se frotte les yeux. Ils sont grands et lui mangent le visage. Ils ont une couleur bizarre. Froide comme l’hiver. Sa main tremble, hésite puis se met à tracer des mots à l’encre verte sur le papier blanc. En séchant, ils prennent le ton brun rouge du chemin du Ponant et aussi le charme d’antan. Ils font penser aux cartes marines et aux trésors enfouis dans l’imagination.
Sa main veut signer, mais Violette l’arrête, juste à temps : son verbe ne lui appartient pas. Elle le vend. Elle survit. À Nativity Camp, c’est ce qu’on fait. Sauf Willem, le patron. Lui, il engrange : d’une main avec les habitants du camp, forcés d’acheter les repas qu’il leur sert, de l’autre grâce aux visiteurs étrangers, toujours plus nombreux à venir voir comment se débrouillent les Blancs assez imprévoyants, naïfs ou malchanceux pour avoir perdu leurs ressources en Afrique du Sud.
La jeune touriste belge ouvre grand et rond les yeux et la bouche :
— Vous avez déjà fini mon poème ?
— Lisez-le et dites-moi s’il vous convient.
La fille a avalé son repas en moins d’une demi-heure. Elle n’a presque pas parlé aux autres touristes. Elle voulait avoir au moins dix minutes de temps libre pour errer dans le camp. Elle a marché vite. Elle avait l’air de savoir où elle allait, de ne pas déranger. Elle a pris deux ou trois photos à la sauvette, un peu gênée. Violette sait tout ça parce qu’elle aussi, elle regarde. Maintenant, sa cliente plie proprement la feuille de papier en trois et la range dans une poche intérieure de son sac à dos d’où elle sort vingt-cinq euros en coupures neuves et odorantes. Elle les pose sur l’ancienne table de pique-n***e devenue bancale. Il faut dire qu’elle en a vu de rudes depuis les jours anciens où elle regorgeait de victuailles pour une famille presque heureuse de trois personnes : la petite blonde aux yeux orageux qui ne pleuraient pas, la maman vieillissante et le papa handicapé qui se sentaient toujours coupables de ne pas s’occuper assez de l’enfant et de ne pas gagner assez d’argent.
Violette fait disparaître les billets.
— Ça ne vous dérange pas que vos poèmes se promènent dans le monde sans qu’on sache que vous en êtes l’auteur ?
— Si, un peu.
Elle lève les yeux sur sa cliente et ajoute :
— Vous pouvez toujours citer mon nom, mais… c’est seulement si vous n’avez pas l’intention de faire croire que vous avez écrit celui que vous m’avez acheté. Je m’appelle Violette, Violette Mullen.
Le teint blanc de la cliente vire au rose soutenu.
— Vous décrivez ce que je ressens… rapport à la personne à qui je veux le dire. Comment vous faites ça ?
Un haussement d’épaules, un sourire voilé. Pendant une seconde, même les yeux de Violette ont brillé « ou alors, j’ai des visions ! », pense la jeune Belge. Elle baisse la tête et se mord la lèvre. Elle s’était imaginé les poètes plus fraternels. Son sac est lourd. Elle le jette sur son dos, faisant choir au passage la gourde rose bonbon de la table de pique-n***e. Violette la ramasse. La fille se retourne et dit :
— Je suis désolée.
Le soleil devient un tueur. Puissant, déterminé, sauvage. Les minibus réfrigérés ravalent leurs touristes et recrachent une poussière épaisse. Pendant un moment, elle efface Nativity Camp de la vue de ceux qui ne sont pas dedans. Il n’existe plus. Violette plonge la main dans sa poche et referme ses doigts sur les gains de la journée comme sur l’œuf de la poule pondeuse quand elle avait quatre ans. Elle allait chercher ce trésor tous les matins de vacances, chez sa grand-mère, dans l’enclos d’une petite maison blanche avec des fleurs rouges comme le sang qui grimpaient sur le mur.
Le chemin du Ponant s’enfuit loin vers la ville et, bien plus loin encore, l’océan.
1
La Moldau (Smetana)
Violette (pensées)
13 septembre 2010, matin
Je ne les aime pas et ils me détestent. Ne leur demandez pas pourquoi. Ils ne le savent pas. C’est trop diffus ; ça vient de trop loin. Quant à moi, je réagis. Je n’ai jamais fait autre chose de ma vie. Et vous ?
Sur le Sultan, les employés sont bien nourris. Je choisis mon repas : une grosse tranche de rôti de bœuf, du riz au lait, une crème brûlée, une glace au caramel léger. J’aime le sucre. Il me rappelle la douceur de ma petite enfance, celle de mes parents. De petites gens. Qui ne se battaient pas.
Je cherche une table seule, mais à cette heure-ci, c’est une gageure : le service du petit-déjeuner des passagers est terminé, celui du déjeûner pas encore commencé, presque tout le personnel du restaurant est là plus quelques autres.
Jose-Maria de Ara me fait un grand signe depuis une table du fond où il déjeune à côté de Joline, le chef pâtissier. Devant eux, les sièges sont vides. J’y vais au pas de charge en levant mon plateau à hauteur de mes yeux. On s’écarte, je m’assois.
— Tu n’as pas fermé la boutique à l’heure, dit Jose-Maria. Tu tenais une bonne vente ?
— Une parure d’émeraude.
Joline frémit de la tête aux pieds. C’est comme ça chaque fois qu’on parle d’argent. Ou de nourriture. Jose-Maria calcule le montant approximatif de ma commission, siffle et partage sa bière sans alcool avec moi pour fêter ça. Je bois et je souris aux anges… Pas à cause de mon bonus. À cause de Joline. Elle me regarde à la dérobée, le nez long comme sa peine ; elle ne veut pas engager une conversation avec nous, mais elle a envie de parler, c’est plus fort qu’elle et ce n’est pas peu dire parce que, même si elle m’arrive à l’épaule, elle mène sa cuisine d’une main de maître et ses marmitons regardent toujours plus bas qu’elle. Je sais qu’elle s’interroge : était-ce le bon choix de faire une école chère, cotée, difficile, pour être là, avec Jose-Maria, le chef steward et moi, une sans-diplôme qui touche un pour cent des gains de la boutique de bord ? Elle se demande pourquoi tous les jours elle dirige la préparation d’excellentes pâtisseries sans prendre sa part du gâteau. Maintenant elle se révolte ; ça se voit à sa façon de mâcher et d’engloutir chaque bouchée avant que la précédente soit passée. J’attaque mes desserts.
— Tu as passé une audition pour le spectacle donné par le personnel ? demande Jose-Maria
— Sûrement pas. Je ne suis pas dans un cirque.
Joline relève la tête. Décidément, je l’intrigue. Jose-Maria me couve d’un regard de grand frère et se penche vers moi comme pour me révéler qu’il y a une bombe à bord et que c’est lui qui contrôle l’explosion :
— Dommage. Je sais que tu peux tout faire ! Et aussi beaucoup plaire, quand tu veux.
Jose-Maria croit qu’il est mon ami parce que je l’attire sexuellement. Il est trapu, dodu, joufflu comme un nuage avec les grands yeux noirs de son ascendance hispanique prêts à se renverser sur les hautes pommettes de ses joues qu’il tient de sa mère, Philippine pur jus. Je suis grande (un peu trop), mince, blonde avec des yeux clairs. Mon chevalier servant jette sa serviette en papier sur son assiette avec les reliefs de son repas, s’appuie au dossier de skaï rouge de son siège, deux doigts sur l’estomac et enchaîne :