— Donomarenko me plaît même s’il est un peu jeune pour faire un directeur artistique.
Je continue à manger. Jose-Maria continue à parler.
— Enfin… si mon père avait investi dans la compagnie au lieu de perdre dans les tripots tout l’argent que ma mère et ma sœur gagnaient avec leur gargote à la plage, je ne serais pas steward !
Ç’en est trop pour Joline. Elle avale trop vite une boule de pommes de terre rôties en roulant des yeux exorbités, mais parvient à lancer sa balle :
— Vous oubliez l’érotisme ; il compte autant que la famille dans le fricot social. Qui vous dit que le prince du piano-bar n’est pas devenu artiste en chef en usant de séduction ?
Je regarde la nouvelle venue dans la conversation avec une prétendue surprise et une vraie joie qui m’émeut presque :
— Donc, pour toi, la séduction n’est pas un talent ?
Les petits yeux noirs de Joline me renvoient deux lasers en forme de point d’interrogation.
Je lui explique :
— Quand je vends un bijou, un vêtement, un parfum à quelqu’un, c’est que je l’ai séduit, si l’article est plus élaboré (et en général plus coûteux), je fais mieux : je l’aide à séduire. C’est comme si tout d’un coup… il ou elle parlait mieux.
Joline me toise sans complexe, l’air vaguement moqueur. Elle réfléchit. Et elle conclut : je suis une Africaine et une Blonde.
Jose-Maria revient dans le jeu et, en revanche, il m’offre une nouvelle carte gagnante :
— Je comprends pourquoi Javier t’aime bien !
Javier, c’est notre directeur de croisière et, en tant que tel, il se réserve l’autre boulot qui lui colle à la peau, celui d’animateur en chef. Il a besoin d’être celui qui vous fait rire, qui vous entraîne, qui vous conseille, qui vous répond. Il est le Guide. Shaman ou prince du palais mobile, c’est comme vous voudrez – celui qui vous fait rêver. Ou jouir. D’ailleurs, sur le Sultan, vous le verrez partout, de la poupe à la proue. Notre navire est un village global, certes, mais petit, mais chic, au charme des soldats de plomb et des poupées de porcelaine. Comme tous les sites touristiques, il se veut une terrasse pour les artistes, une vitrine pour l’art et un festival pour les admirateurs (fortunés de préférence) des uns et de l’autre.
Joline repousse son assiette, les lèvres pincées. Pourtant, c’est elle qui élabore les repas du personnel avec un sens de l’économie qui lui vaudra un bon levier pour négocier le renouvellement de son contrat, mais qui malmène son flair de chef… Pardon, flair n’est pas le bon terme. Joline n’en a pas. Elle exploite parfaitement ce qu’on lui a appris, va jusqu’au bout des possibilités d’une recette classique, mais elle n’invente rien. Ça bouleverserait ses principes et le danger serait bientôt là, comme un essaim de guêpes dont elle aurait brisé le nid.
— Javier doit être très occupé avec la vente aux enchères pour les membres du club du capitaine, dit-elle sans regarder personne, je ne l’ai pas croisé depuis le rituel défilé de l’équipage devant les passagers.
— C’était hier, dis-je.
— Dommage, répond Jose-Maria à Joline. Javier t’aurait présenté au commissaire-priseur, qui ne lui lâche pas les basques, un certain Aloïs del Castillo – je me demande si c’est son vrai nom ! En tout cas, c’est ton genre.
— C’est quoi, mon genre ? aboie Joline.
Elle a repris son couteau et sa fourchette même si elle n’a plus envie de manger.
— Eh bien… je pensais… le bel hidalgo avec le sens des réalités.
Jose-Maria se demande s’il n’est pas allé un peu loin avec le petit chef (c’est le surnom de Joline), mais c’est trop tard. Ils s’affrontent avec deux paires d’yeux noirs comme des couteaux d’obsidienne avant un sacrifice maya. D’ailleurs, le sacrifice, c’est Joline qui l’accepte : elle sourit la première.
— C’est assez bien vu, dit-elle comme si elle sortait d’un malaise.
Jose-Maria se lève.
— Je vais me reposer, dit-il. Avant de retrouver mes employés, c’est nécessaire. Sinon je dois résister à l’envie d’en passer un par-dessus bord et ça me fatigue.
Jose-Maria appelle toujours les garçons de cabine qu’il supervise ses employés. Il se voit déjà aux Philippines, son pays, propriétaire et patron d’un club de fitness pour étrangers et riches autochtones avec des cohortes de filles aux longues tresses noires et de garçons aux cheveux coupés à la GI, tous en blanc, travaillant pour lui comme des fourmis. C’est un commencement.
Dans le sillage de Jose-Maria, je quitte la table en faisant un signe amical à Joline qui n’a pas l’air de me voir. Je ne l’intéresse plus. Elle a sorti un mouchoir blanc de coton et de dentelle pour essuyer une goutte de liquide tombée de… son œil ou son nez, je ne saurai jamais. En tout cas, c’est le nez qu’elle tamponne, concentrée comme si elle accouchait. Je me demande d’où je sors cette comparaison. Joline ne mettra pas d’enfant au monde. Elle ne se fera pas inséminer – c’est une bonne catholique qui ne rate jamais la messe de bord. Reste l’option de coucher avec un homme. Ce n’est pas envisageable. Pour ça, il faut baisser sa garde, s’abandonner. Ou se faire v****r.
Je me retiens de justesse à un pilier de stuc qui imite le tronc d’un arbre. Serais-je punie pour mes mauvaises pensées ? Laissez-moi rire! Je glousse toute seule, les yeux égarés sur la moquette mordorée où volent des feuilles d’érable en robe d’automne, rouge foncé (ici, tout est beau). Le Sultan va vite, pressé de rejoindre Tripoli et tout le monde commente le roulis en dix-sept idiomes différents. Moi-même, je parle quatre langues et j’oublie dans laquelle je pense. Ça dépend du dernier client que j’ai convaincu ou du livre que je viens de finir – je passe beaucoup de mon temps libre à la bibliothèque.
Je jette un coup d’œil sur Joline par-dessus mon épaule. Une rime idiote monte en moi, du fond des âges :
Le bateau roule,
La reine coule.
Je me courbe en deux. La bourrasque m’a déstabilisée. Je m’accroche à la rampe de l’escalier extérieur qui monte au pont numéro trois, le pont promenade dans sa partie qui nous est réservée à nous les nouveaux travailleurs de la mer, les sorciers du tourisme sur base liquide. Je débouche sur un palier qui mène à la proue, mais je n’y vais pas, d’ailleurs un collègue s’empresse de verrouiller la porte avec des gestes agressifs comme s’il menait une guerre personnelle et quotidienne contre le bateau. Je pénètre dans notre espace divertissement et sport. Dans la deuxième salle, j’aperçois Javier Febrer sur le tapis de marche. Il me reste une espèce de vélo effrayant, à côté.
Le directeur de croisière m’accueille avec des yeux rieurs et les bras écartés. La baie de Rio par temps clair. Il croit que je vais danser la samba avec lui. La spécialité de Javier, c’est de regarder chacun de nous comme s’il était un ancien flirt avec qui tout peut recommencer… cette nuit, par exemple ? Javier est le type d’individu qui accepte l’humanité telle qu’elle est, se trouve bien dedans et vénère sa propre image ce qui fait de lui, par extension, un fervent admirateur de notre espèce et une de ses plantes vivaces. Un homme vrai. Lui et moi, nous voyons le monde de la même façon, mais pas avec les mêmes intentions. Entre nous, je constate une unité d’esprit, mais pas de cœur. Ça ne laisse pas de place à la sympathie, peu à l’estime. Le respect, oui. Pour tous les autres, je suis une Sud-Africaine blanche née pendant l’a*******d. Je suis la méchante. Même pour Jose-Maria qui tient absolument à s’envoyer une vraie blonde aux yeux mauves avant de passer à autre chose.
— Violetta, ma princesse, chante Javier, tu viens me tenir compagnie ? J’aimerais que ce soit dans un lieu plus tranquille.
Peut-être qu’un jour, je coucherai avec lui, juste pour voir. Ou plutôt pour savoir. Mais pas pendant ce circuit. Peut-être le suivant, si jamais il y en a un.
Je grimpe sur l’instrument de torture, les pieds dans les larges pédales qui font comme des savates de clown. Les doigts serrés sur l’immense guidon, j’ai l’impression de foncer sur l’horizon, tout comme ces deux dauphins que je vois au loin, par delà le plexiglas. Dehors, tous les passagers demeurés sur les ponts ou sur leur balcon doivent suivre leurs mouvements, caméra et jumelles en main. Ils plaquent sur ce projet d’accouplement marin toute leur soif de romance collée sur un désir d’union charnelle épanouie, mouillée dans le bain originel ! Et pourquoi pas, si ça les rend heureux ? Moi, je pense que la femelle n’a pas envie de se laisser prendre et elle file droit devant, dans sa liberté bleue. Javier suit mon regard. Je pédale plus vite et je demande :
— Tout est prêt pour la vente sur invitation, demain soir ? J’ai entendu que l’organisateur te donnait du fil à retordre, un certain Aloïs…
— Selva del Castillo. Je le connais depuis longtemps, mais avant il travaillait surtout pour la banque de l’art.
J’arrête de pédaler, la tête tournée vers mon voisin qui me laisse mijoter un moment avant de ricaner :
— Sept ans que tu écumes les mers, logée, nourrie, blanchie sur des navires dont tu vends les trésors comme une bonne corsaire et tu n’as pas d’économies à placer ?
J’ai l’impression d’être chez les flics. Tout ce que je dirai pourra se retourner contre moi. Je baisse un peu les yeux et les épaules.
— J’ai surtout des lacunes, mais tu peux m’aider à me soigner. La banque de l’art, c’est quoi ? Des chambres fortes qui protègent des œuvres qu’on ne voit jamais, vendues à des actionnaires ?
Javier baisse le rythme de son tapis de marche. Même lui ne peut soutenir une conversation avec le cœur qui fait un rallye sans perdre l’avantage. Maintenant, il marche lentement, s’essuie le visage avec une petite serviette crème, épaisse et douce comme la mousse sur le café puis il prend son temps pour m’expliquer :
— Ça n’est rien de moins qu’un fonds de placement pour ceux qui ne croient ni à l’immobilier, ni aux nouvelles technologies, encore moins aux grands projets, même plus à l’or. Artistic Investment a été créé il y a une quinzaine d’années.
— Artistic Investment ! Le slogan est inclus dans le nom.
— Aujourd’hui, tout le monde l’appelle la banque de l’art. Tu as une somme d’argent que tu veux faire enfler, tu lui confies le magot ; la banque te l’investit dans des objets d’art qu’elle acquiert et revend puis elle te verse les bénéfices au prorata de ta mise. Naturellement, comme tout investisseur, elle fait des compromis entre le risque – un nouvel artiste, par exemple – et les valeurs sûres.
— Je suppose que tu peux aussi faire acheter par ton agent un des objets qu’il te suggère à ton seul nom ?
— Ça demande plus d’argent et plus de sens de l’aventure.
Javier s’est remis à marcher vite. Soit il veut me dire que lui, est un homme toujours prêt pour l’aventure soit il me signifie que la conversation est terminée. On verra. Je tente une suite.
— Pour travailler là-bas, en plus d’être bon en chiffres, il faut un diplôme en histoire de l’art ?
— Il faut du nez ! Aloïs n’en manque pas. C’est pourquoi il ne l’exerce plus directement pour la banque. Il est devenu commissaire-priseur. Il organise des ventes exceptionnelles comme celle de demain pour des collectionneurs prêts à tout – je veux dire à payer n’importe quel prix. Des investisseurs solitaires traditionnels et, bien sûr, les agents d’Artistic Investment.
Taï, un serveur, passe derrière nous. Ça fait plusieurs fois. Il doit espérer qu’une des deux machines sera bientôt vacante.
Javier relâche ses muscles. Il les caresse lentement, avec de longs mouvements circulaires, puis il jette sa serviette dans un panier. Je l’entends à peine quand il me dit :
— Selva est un peu sur les dents parce que c’est la première fois que ça se passe en mer. Le Sultan est l’hôte de cette vente privée. D’habitude, ce beau monde préfère les châteaux à la campagne. Ou un grand hôtel à Paris.
Je descends de la machine de Satan qui change le gras en muscle et je force Javier à me regarder.
— Je sais que cette vente est réservée aux membres du Cercle du Sultan mais j’aimerais y assister. Prends-moi dans l’équipe de surveillance.
Il n’hésite qu’un instant. Surprenant.
— Tu ne seras pas de trop.
Je l’ai dit, nous sommes un petit navire. Ce qui est fatigant, mais aussi intéressant et amusant, c’est la possibilité d’y exercer des responsabilités variées, selon les besoins. Le bateau nous enferme dans son périmètre, pas dans une tâche. Par-dessus mon épaule, Javier fait signe au serveur debout devant le sauna que le vélo est libre ; on l’appelle Taï parce que personne hormis les autres Thaïlandais ne peut prononcer son vrai nom. Il a une marque brune sur le nez « à force de le mettre dans les affaires des autres pour les sortir de leur merde », aime-t-il à dire. Il est connu de la balayette au gouvernail et ses conseils sont suivis. Comme des ordres. Je me méfie de lui et, jusqu’à aujourd’hui, j’ai réussi à passer à travers les mailles de son filet de sagesse que je préfère ne pas utiliser.