Brianna
Le nez plongé dans le manuscrit, je ne vois pas le temps passer. Ce n'est qu'une fois que Kelly vient me chercher pour me forcer à faire une pause, que je me rends compte de l'heure qu'il est. Je tente de la convaincre que je n'ai pas besoin de pause, mais rien n'y fait. Elle n'en démord pas. Je me retrouve donc à devoir enfiler tout mon attirail hivernal et récupérer mes affaires malgré moi. Dommage. Je serais bien restée assise jusqu'à la fin de la journée. Cela m'aurait permis de rester éloignée de mes soucis encore quelques heures, mais bon.
— Et ne revenez pas sans avoir fait une longue pause ! s'exclame-t-elle derrière moi.
Je lève les yeux au ciel, légèrement exaspérée. Quelques employés me jettent des petits coups d'œil au passage. Je les ignore. Je monte dans l'ascenseur tout en plaçant mes écouteurs dans mes oreilles. Je pousse un soupir et ferme les yeux. La chanson Listen to your Heart de Roxette me provoque la chair de poule. Des images de ce matin me reviennent en tête, je me laisse aller, perdue dans mes pensées. Le reste disparaît autour de moi. Je n'entends pas le bruit des portes de l'ascenseur qui s'ouvrent, pas plus que je ne me rends compte que j'en sors. Ce n'est qu'une fois que je me retrouve à percuter quelqu'un de plein fouet que j'en prends conscience. Il s'en faut de peu pour que je n'atterrisse au sol. La personne m'attrape par la taille. Les battements de mon cœur tambourinent contre ma poitrine.
— Ha...
Je lève les yeux et me tais. Non. Ce n'est pas lui. Le jeune homme en face de moi paraît plus âgé que mon bourreau. Il a les yeux d'un beau bleu océan, les cheveux courts et châtains. Il m'adresse un sourire à la fois galant et amusé. Je retire mes écouteurs les joues en feu. Je me racle discrètement la gorge et me redresse, l'air aussi sereine et professionnelle que possible.
— Est-ce que tout va bien ?
Son accent anglais me frappe presque instantanément. Accent assez prononcé entre nous soit dit. Cependant, je ne saurais dire avec certitude de quelle région il vient.
— Oui, j'étais perdue dans mes pensées. Désolée.
— Ce n'est rien. Monsieur Stanford est-il encore là ?
— Monsieur Stanford n'est pas...
— Lew, ici !
Je sursaute, surprise. Mon regard se pose sur Hari qui vient d'entrer dans le hall. Son regard croise le mien. Simple contact et mon traître de cœur se met déjà à faire de violentes embardées. Bon sang. Hari s'empresse de nous rejoindre. Les deux hommes échangent une accolade avant de se tourner vers moi. Je ne peux détacher mon regard de lui tandis qu'il fait les présentations.
— Lewis Deakin, Brianna Andrews.
Deakin...Deakin...Ah, ça y est. J'y suis.
— Deakin comme dans Deakin's World?
— Exact, acquiesce-t-il souriant, vous connaissez un peu à ce que je vois.
— Oui, mais surtout de nom, j'admets un peu gênée, et parce que je sais que vous faites en partie des investissements dans le domaine musical.
— C'est déjà bien. Ravi de faire votre connaissance Mademoiselle.
— De même Monsieur.
Nous échangeons un sourire bref, puis il se tourne à nouveau vers Hari. Je les laisse discuter entre eux, espérant pouvoir faire une tentative pour m'éclipser en douce. Mais non. Hari m'attrape par la taille avant même que je n'ai le temps de faire un pas en direction de la sortie. Saligaud.
— Eleanor a vraiment hâte.
— Oui nous aussi.
— Brianna, j'espère que vous aimez la nourriture française.
Je cligne rapidement des yeux et pose mon regard sur Lewis. Je prends une légère inspiration et me force à laisser apparaître un sourire de façade sur mon visage. Il s'avère que pour quelqu'un qui n'aime pas l'hypocrisie, je me débrouille plutôt bien. Il n'y voit que du feu.
— Oui, j'adore ça.
— Tant mieux.
Il m'adresse un sourire furtif tout en attrapant son téléphone rangé dans la poche de son costume.
— En parlant d'El, il va falloir que je vous laisse. Je suis supposé la retrouver dans un quart d'heure.
— Pas de soucis. De toute façon on se voit vendredi soir.
Vendredi soir...Oh merde. J'avais complètement oublié cette histoire de dîner « mondain ».
— Oui. A vendredi.
Il nous adresse un signe de tête, toujours souriant, puis regagne la sortie. Hari et moi le suivons du regard, jusqu'à ce qu'il ait complètement disparu de notre vue. Une fois sûre que nous sommes seuls, je me défais de l'emprise d'Hari et me place en face de lui. Elena est déjà partie et le reste du personnel est encore en train de travailler. De ce fait, nous pouvons avoir une discussion sans prendre le risque de nous faire entendre par qui que ce soit.
— Qu'est-ce que tu fais-là ? je demande froidement les bras croisés sur ma poitrine.
— Je pense qu'il faut que nous parlions de ce qui s'est passé ce matin.
— Tu penses ? je rétorque ironiquement.
— S'il te plaît Bree.
Je soupire, lève les yeux au ciel.
— Tu avais toute la journée pour le faire, mais tu as décidé de rester éloigné et ne pas venir au travail dans l'espoir que je reviendrais en courant. Désolée de te décevoir, ce n'est pas le cas. Je ne suis pas à ta botte.
Sur ce, je lui adresse un dernier regard et fais un mouvement en direction de la sortie.
— Bree, il faut que nous parlions.
Je l'ignore.
— C'est un ordre Mademoiselle Andrews.
Je me stoppe net, mon corps figé sur place dos à lui, le regard rivé sur la grande porte en verre devant moi. Me sortir la carte du patron pour me forcer à parlementer avec lui !
— Espèce d'enfoiré, je lâche en me retournant face à lui.
Il s'empresse de me rejoindre et m'attrape fermement par le bras.
— Je n'aime pas jouer au patron avec toi mais visiblement c'est la seule solution pour que tu acceptes de discuter, se défend-il.
C'est ça. Trouve-toi des excuses.
— Control freak, je marmonne exaspérée.
Ses lèvres s'étirent en un sourire amusé tandis qu'un rire s'échappe de ses lèvres. Il me guide jusqu'à sa voiture garée dans une petite rue à quelques pas de l'entreprise. Il récupère mes affaires qu'il jette dans le coffre et me fais monter à l'arrière avec lui, prenant soin de verrouiller les portières derrière nous. Les vitres sont teintées d'une telle manière que c'est comme si nous nous retrouvions coupés du monde extérieur. Son regard plonge dans le mien. J'ai beau être en rogne contre lui, je ne peux m'empêcher de ressentir un frisson de la tête aux pieds, comme électrisée par l'intensité de son regard. Il se penche vers moi, son corps faisant pression contre le mien.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je me retrouve le dos contre la banquette, Hari entre mes jambes. Ses lèvres viennent se plaquer contre les miennes avec douceur. Une fois de plus, ma raison et mon cœur se retrouvent pris dans une bataille enragée. Mais cette fois-ci, c'est le cœur qui l'emporte. J'ai le cerveau embrouillé. Ses mains s'attaquent au bouton de mon jean qu'elles font glisser le long de mes jambes en même temps que ma culotte. Ses lèvres continuent de bouger en harmonie avec les miennes tandis que sa main vient titiller mon bourgeon de chair.
Un gémissement de surprise et de plaisir s'échappe de mes lèvres malgré moi. La sensation de ses longs doigts tièdes et fins contre moi suffit amplement à me faire perdre l'esprit. Il relève la tête, à bout de souffle. Les battements de nos cœurs et le bruit de nos respirations saccadées envahissent le petit habitacle autour de nous. Son souffle tiède et mentholé vient caresser ma peau. Je frissonne. Ses yeux d'un vert émeraude capturent les miens.
— Tu vas voir ce que le « control freak », peut te faire ressentir.
**
Je perds la tête, je perds pieds, je perds le Nord. Des étoiles apparaissent dans mon champ de vision et je sens mon corps se contracter de plus en plus, sous les assauts experts de la langue et des doigts d'Hari. Le plaisir m'enflamme. Dernier cri, dernière caresse, dernier toucher et je me rends. Je me laisse aller, le feu me consumant une bonne fois pour toute. Mon corps retombe contre la banquette avec douceur. Ma poitrine monte et descend au rythme de ma respiration haletante. Je ferme les yeux quelques secondes, le temps de récupérer mes esprits. Hari se redresse. Je sens ses lèvres effleurer les miennes. Je glisse une main derrière sa nuque et tire son visage vers le mien.
Nous échangeons un lent b****r intense. Nos langues se cherchent et se trouvent. Je me mets à onduler des hanches contre lui, le faisant grogner. Ses mains attrapent ma culotte et mon pantalon pour les remettre en place. Chose faite, il se détache de moi et se rassoit. J'en fais de même, subitement tirée hors de notre bulle de confort afin de revenir à la réalité. Un silence s'installe entre nous. Je me passe nerveusement la langue sur les lèvres ne sachant trop quoi dire. Après tout, c'est lui qui est venu me chercher pour que nous discutions. C'est donc à lui de faire le premier pas. Et puis, c'est lui qui me doit des explications, pas moi. Quant à savoir ce qu'il est prêt à me révéler ou non, ça c'est une autre histoire.
— Mon père a connu trois amours dans sa vie, finit-il par dire.
Je cligne rapidement des yeux, range mes pensées dans un coin de ma tête et lève le visage vers lui.
— La mère de Cody, ma mère, et Hortense sa femme et la mère de Gwenaëlle et Haley.
Il prend une petite inspiration et s'humecte rapidement les lèvres. Il passe une main dans ses cheveux, l'air nerveux. Son regard court tout autour de nous avant de venir se réfugier dans le mien. Il se tourne un peu, me faisant face.
— Je suis désolé de ne pas t'avoir averti pour Hayden, sincèrement. Mais comme je te l'ai dit, je ne m'attendais à ce que les choses se passent de cette façon.
— Hari...
— Laisse-moi finir, s'il te plaît. (Je ferme la bouche, acquiesce.) En ce qui concerne Gwenaëlle, je ne t'en ai pas parlé pour le moment, pour la simple et bonne raison que tu ne semblais pas être au courant de la situation. Je ne voulais pas gâcher les choses dès le départ en parlant de cette espèce d'hystérique.
— Espèce d'hystérique ? je répète en fronçant les sourcils.
— Oui, acquiesce-t-il dépité, c'est une longue histoire très compliquée et pour être honnête, je ne tiens pas à tout te raconter pour l'instant. Non pas par manque de confiance en toi, mais tout simplement parce que je ne me sens pas encore prêt à revenir là-dessus. C'est une histoire assez douloureuse que j'avais réussi à enfouir au fond de moi. Mais voilà, tu es entrée dans ma vie et depuis tout a ressurgi.
— Parce que maintenant tu vas essayer de me faire croire que c'est de ma faute ?
— Non Bree, ce n'est pas ce que j'insinue. Loin de là.
Son visage affiche une expression ferme et sérieuse.
— Ce que je veux dire c'est qu'à cause de cette histoire, je n'ai jamais eu envie de me réinvestir dans une relation sérieuse, continue-t-il. J'ai eu des coups d'un soir par-ci par-là, voire des amis avec avantages en nature, ou alors des petites amies sous contrat.
— Si c'est ce que tu envisages pour nous, laisse-moi te dire tout de suite que c'est mort, je le préviens.
— Ce n'est pas ce que j'envisage pour nous.
Je lui jette un regard suspicieux, peu convaincue par ses mots.
— Oui bon d'accord je reconnais que j'y ai pensé, admet-il.
J'en étais sûre.
— Mais c'était avant tous ces moments que nous avons partagés au cours de ces derniers jours. Tous ces moments qui m'ont fait réaliser que pour la première fois depuis des années, j'ai vraiment envie de quelque chose de sérieux et de concret. Avec toi.
Je reste silencieuse quelques instants, le temps de prendre en compte ce qu'il vient de me dire. Je dois dire que cela est déjà rassurant de savoir qu'il ne me considère pas comme une simple conquête parmi tant d'autres. Cependant, il y a tout de même un bémol.
— Tu es toujours marié, je lui dis, ce qui veut dire que s'il se passe quelque chose entre nous légalement ce sera considéré comme un adultère.
— Certes, mais personne n'est au courant. Comme je te le disais ma séparation avec Gwenaëlle a fait couler beaucoup d'encre, mais une fois les choses tassées, la presse et les médias en ont déduit que nous avons fini par réussir à divorcer discrètement.
— Et qu'en est-il de son hospitalisation ?
— Même chose. Top secret. J'ai fini par avoir recours à cette option parce qu'elle commençait à devenir un véritable danger pour Hayden et moi, mais j'ai réussi à faire en sorte que cela se fasse sans que personne en dehors de la famille et des amis proches ne soit au courant. Et en ce qui concerne le divorce, ajoute-t-il, ce n'est plus qu'une question de temps avant que je n'obtienne gain de cause pour la signature des papiers, je te le promets.
J'acquiesce. Je sonde son regard et son visage, à la recherche d'une quelconque lueur qui pourrait laisser supposer qu'il est en train de bluffer, mais rien. Absolument rien en dehors d'une lueur mélange de sincérité, d'amour et d'un peu de désir.
— D'accord, j'accepte d'essayer. (Un sourire soulagé vient illuminer son visage.) Cependant, j'impose une condition, j'ajoute.
— Tout ce que tu voudras.
— Je veux que le moment venu, tu acceptes de me dire la vérité. Dans les moindres détails. Comment Gwenaëlle et toi en êtes venus à vous mettre ensemble, pourquoi vous vous êtes mariés, pourquoi Hayden, pourquoi la séparation, pourquoi tu t'es rendu compte aussi tardivement de son état, tout. Plus de secrets. Cartes sur table.
Silence. Les battements de mon cœur tambourinent à toute vitesse contre ma poitrine.
— Deal ?
— Oui, souffle-t-il d'une voix rauque, deal.
Je lui adresse un petit sourire et rapproche mon visage du sien. Victoire. Première d'une longue liste. Peut-être suis-je stupide de céder aussi facilement, je n'en sais rien. En attendant, ce qui est sûr c'est qu'il y a quelque chose entre nous, c'est indéniable. Que l'on croit au coup de foudre ou non, il s'est passé quelque chose le jour où je suis entrée dans son bureau. Quelque chose de fort. Quelque chose qui fait que nous en sommes là, quelques jours plus tard.
— Embrasse-moi, je lui dis d'une voix basse.
— A vos ordres Mademoiselle.
Ses lèvres se plaquent contre les miennes. Un courant électrique me parcourt de la tête au pied. Ses mains viennent se placer autour de ma taille, me tirant un peu plus contre lui. Comme le disait Victor Hugo, il y a ceux que l'on croise, que l'on connaît à peine. Ceux qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demi-heure et en seulement ce laps de temps change le cours de votre vie.
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