Brianna
Lorsque j'arrive, mon père et Sam sont déjà partis. Je tombe sur Sonia en train de lire un livre dans le salon. Cette dernière semble surprise de me voir. Je fais comme si de rien n'était et accepte sa proposition de boire un café entre femmes avant d'aller travailler.
— Je te laisse te préparer, je m'occupe des cafés, me dit-elle en fermant son livre.
— Super, merci.
Je lui adresse un sourire furtif et m'empresse de regagner ma chambre. Je pousse un soupir de soulagement tout en abandonnant mes affaires dans un coin de la pièce. Je récupère un pantalon, un pull, une paire de bottes montantes à talons ainsi que des sous-vêtements propres et vais dans la salle de bain. Rien de mieux qu'une bonne douche bien chaude pour détendre un corps et un esprit complètement tendus. Enfin ça et une tenue cosy ainsi qu'une touche de maquillage, bien évidemment. Comme ça, on ne dirait pas que je viens de me prendre une claque en pleine figure et pourtant. Je complète ma tenue par un ensemble de bijoux, que mon père et Sonia m'ont offert pour mon anniversaire en novembre, et attache mes cheveux en une queue-de-cheval haute. Parfait. Ainsi parée, je parais calme et professionnelle. Comme quoi, les apparences peuvent être trompeuses.
Je jette un dernier coup d'œil à mon reflet puis retourne dans ma chambre, où je rassemble mes affaires pour la journée. Une délicieuse odeur de café et de pancakes me parvient au loin. Mon ventre se met à grogner, malgré le fait que je ne ressente absolument pas la faim. Je vais faire un effort pour manger, bien que la simple idée de nourriture suffise à me tordre l'estomac. Faire comme si tout allait bien. Faire comme si tout était normal. Voilà ma devise de la journée et je compte bien m'y tenir.
Après tout, vu comment c'est parti, je ne pense pas que le dîner prévu ce soir soit maintenu. Ce qui signifie primo qu'il faudra que j'invente une excuse crédible pour mon père et ma belle-mère, et deuzio que j'aurai toute la fin de soirée pour pleurer toutes les larmes de mon corps. En attendant, je dois prendre sur moi. Mes affaires en main, je regagne la cuisine. Je les pose dans un coin et m'assois en face de Sonia qui vient tout juste de mettre la table pour moi.
— Je me doutais que tu n'avais probablement pas pris de petit-déjeuner, du coup je t'ai préparé deux trois choses à manger.
— Effectivement, j'acquiesce dans un rire, je voulais être sûre d'avoir le temps de passer me changer et récupérer mes affaires pour la journée.
Elle m'adresse un sourire tout en posant une assiette pleine, ainsi qu'un mug de café bien chaud, devant moi.
— Comment s'est passé ta soirée ?
— Bien. (Nous avons pris beaucoup de plaisir, jusqu'à l'arrivée subite de son fils, qu'il a eu avec une femme complètement folle au point d'être internée.) Nous avons discuté du manuscrit et nous avons regardé un film.
— C'est tout ?
— Yup.
Elle attrape sa tasse de café l'air suspicieuse. Je me racle discrètement la gorge, prends une gorgée de café et enchaîne sur sa soirée avec papa et Sam. Ce subterfuge me donne suffisamment de temps pour engloutir mon petit-déjeuner, café et jus d'orange compris. Une fois repue, je débarrasse ma vaisselle et enfile le blouson en cuir, ainsi que l'écharpe et le bonnet que j'ai choisi pour aujourd'hui.
— Je file, je ne veux pas être en retard.
— D'accord. A ce soir.
— A ce soir et merci pour le petit-dej.
— De rien ma puce.
Je lui adresse un sourire et sors de la cuisine, prête à filer telle une voleuse je le reconnais. Mon regard se pose sur le portemanteau sur lequel se trouve l'écharpe que Hari m'avait prêtée. Je sens mon cœur rater un battement dans ma poitrine oppressée. J'attrape l'écharpe dans un geste sec et la fourre dans mon sac. Je lui rendrai tout à l'heure, comme ça ce sera fait.
Je sors de l'appartement et claque la porte derrière moi tout en glissant mes écouteurs dans mes oreilles. La chanson Hear Me d'Imagine Dragons résonne à travers eux. Je me mets à murmurer les paroles du bout des lèvres tout en prenant la direction du travail. Je sais, cela sonne un peu maso. Mais tant pis. Après tout, nous avons tous les playlists des bons comme des mauvais jours, pas vrai ?
**
Un quart d'heure plus tard, je franchis les portes de Stanford Edition, Macchiato en main. Je me suis accordé le luxe de passer chez Starbucks sur le trajet. Hari n'aura qu'à m'engueuler si cela lui plaît, je m'en moque. Elena m'accueille sourire aux lèvres. Je lui adresse un signe de tête et monte dans l'ascenseur, peu d'humeur à discuter. Heureusement pour moi, j'arrive rapidement au quinzième étage. Je sens mon corps se mettre à trembler d'anticipation malgré moi.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrent et quelques secondes plus tard, je me retrouve devant la grande porte en bois massif. Je me stoppe, hésitante, mon cœur et ma raison en plein conflit. A mon plus grand soulagement, cette dernière finit par avoir la main mise sur le premier. Jetant un dernier coup d'œil à la porte, je regagne mon bureau dans lequel Kelly entre peu de temps après moi. Nous discutons rapidement tandis que je pose mes affaires et m'installe derrière le beau meuble en verre. Je lui explique que le manuscrit que j'ai eu le temps de lire hier a été retenu.
— Tant mieux. J'espère que cela sera le cas pour beaucoup d'autres, dit-elle enthousiaste.
— Oui. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas, j'acquiesce en attrapant le premier manuscrit posé sur la pile à ma droite.
— Je vais vous laisser travailler. N'hésitez pas à m'appeler si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit.
— D'accord. Merci Kelly. (Nous échangeons un sourire. Elle regagne la porte, prête à sortir.) Kelly ? (Elle se retourne. Je prends une inspiration et m'humecte les lèvres, priant pour que ma voix paraisse aussi naturelle que possible.) Monsieur Stanford est-il arrivé ?
— Monsieur Stanford ne viendra pas aujourd'hui. Il a appelé tout à l'heure pour dire qu'il attendait une livraison à domicile dans la journée et qu'il travaillerait directement depuis chez lui.
J'acquiesce, le corps tendu. Hari ne viendra pas aujourd'hui. Que c'est lâche.
— Merci, je dis la voix légèrement crispée.
— Je vous en prie. A tout à l'heure et bonne chance.
Je la regarde sortir refermant la porte au passage. Si Hari espère que le fait de ne pas se montrer aujourd'hui va me pousser à lui courir après, il se met le doigt dans l'œil. Je n'ai jamais eu à courir après qui que ce soit dans ma vie et ça n'est pas aujourd'hui que cela va changer. S'il veut me joindre il sait où me trouver. En attendant, je retourne à mes manuscrits.
**
Hari
Aucun message ni appel. Je verrouille mon téléphone et le glisse dans la poche arrière de mon pantalon, exaspéré. Moi qui pensais que ma petite technique allait marcher, il faut croire que je me suis trompé. Bree ne semble pas prête à réagir, soit. Cependant, même si je veux bien lui donner raison quant au fait que j'ai merdé, il n'empêche que je pense avoir le droit de m'expliquer par rapport à ce qu'il s'est passé. Il le faut. C'est le seul moyen pour essayer de faire marcher les choses entre nous.
Les vibrations de mon portable me sortent de mes pensées. Je l'extirpe de ma poche en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire et le déverrouille, le cœur battant. L'excitation et le soulagement redescendent aussi vite que ce qu'ils sont montés tandis que le nom de Gabi s'affiche sur l'écran.
Coucou beau gosse ! Comment ça va ?
Je prends une inspiration et m'humecte les lèvres tout en tapant une réponse.
La connasse d'Hortense a tout fait foirer entre Brianna et moi. Cette abrutie a donné l'autorisation à la famille d'accueil d'Hayden de l'envoyer ici pour le week-end alors que Bree était là. Du coup j'ai dû lui avouer des choses dont je ne voulais pas lui parler tout de suite et c'est parti en vrille.
Mais non ! Sérieusement ?
Je pousse un soupir.
Oui. Sérieusement.
J'attrape mon paquet de cigarettes et en allume une à la va vite. Je tire une longue bouffée que j'expire lentement. La sensation de la fumée qui s'infiltre dans mes poumons aide à m'apaiser quelques instants.
Voilà qui est intéressant pour le pari...
Bordel. Elle est sérieuse là ?
Honnêtement le pari est le cadet de mes soucis si tu ne l'avais pas encore remarqué.
Le cadet de tes soucis ? Jeez Stanford ! Que t'arrive-t-il ? Tu es tombé malade ?
Malade ? Non. Amoureux ? Oui.
Du moins ça en a tout l'air. Et honnêtement, entre amour et maladie, il n'y a pas grande différence. Là où la maladie vous atteint physiquement, l'amour, lui, vous atteint émotionnellement. Il vous rend aveugle. Il brouille votre façon de penser et votre capacité de jugement. Le moindre pépin entre vous et l'autre et c'est comme si une partie de vous était touchée. Aimer c'est prendre le risque d'être blessé. De ne plus être soi-même. D'où le fait que j'ai fait au mieux depuis ma séparation avec Gwenaëlle pour que cela ne se reproduise pas. Mais voilà. Brianna a débarqué dans ma vie et, en quelques jours seulement, m'a poussé à revoir toute ma façon de penser, ainsi que ma détermination à ne plus me faire avoir par le concept du couple. p****n de merde. Fais chier.
Je n'ai pas envie d'en parler Gabi.
Je clique sur envoyer, finis ma cigarette que j'écrase dans le cendrier, remets mon téléphone en place et retourne à l'intérieur. Je passe par la cuisine pour me faire un café bien corsé avant d'aller à l'étage où Owen, Cora et Hayden sont occupés à ranger la chambre de ce dernier. Les livreurs sont passés peu de temps après le départ de Brianna. Ils nous ont aidé à monter et installer les meubles puis sont repartis, nous laissant le soin d'aménager la pièce à notre guise.
Le résultat est assez satisfaisant je dois dire. Nous avons monté le lit, les tables de nuit, les lampes de chevet et le bureau sur la mezzanine, en-dessous de laquelle nous avons installé deux fauteuils en cuir et des petites bibliothèques faîtes de cubes. Au centre de la pièce nous avons installé un tapis alphabétique en mousse, ainsi que des caisses pour ranger les jouets. Je regarde Hayden et Cora finir de mettre les livres en place tandis qu'Owen accroche les rideaux à la grande fenêtre de la pièce.
— Et voilà ! s'exclame Hayden d'une voix enthousiaste.
Lui et Cora se tapent dans la main. Mon fils se tourne vers moi, un grand sourire sur le visage. Je les rejoins et ébouriffe ses cheveux presque aussi longs que les miens. Cora et moi avons essayé de le convaincre plusieurs fois de les faire couper, mais il tient à les laisser pousser comme moi. Il a le côté têtu des Stanford, ça c'est sûr.
— Alors, content bonhomme ?
Il acquiesce d'un signe de tête enthousiaste.
— Oui.
— Tant mieux.
— Jus de fruit ? propose Cora tout en se frottant les mains.
— Oui, s'empresse de répondre Hayden.
Elle émet un rire discret tandis que je me contente de lever les yeux au ciel et de secouer discrètement la tête.
— Je vais chercher ça.
Elle sort de la pièce, rapidement suivie par Owen qui vient de finir sa tâche.
— Trop cool, souffle Hayden en faisant le tour de la pièce.
Je le regarde un sourire au coin des lèvres tout en attrapant mon téléphone qui vient de vibrer. Gabi. Je pousse un soupir et ouvre le message. Je lui ai dit que je n'avais pas envie d'en parler.
Aller Stanford, arrête de te comporter en rabat-joie ! Tu tiens à cette fille, c'est clair. Tu peux le nier autant que tu le veux mais en attendant, ce n'est pas en laissant un petit incident gâcher le truc et en restant à te morfondre dans ton coin, que cela va arranger quoi que ce soit. Et je ne dis pas ça par rapport au pari, loin de là. J'ai plus à y perdre qu'à y gagner en t'écrivant ce message, ne l'oublions pas. ;)
J'émets un rire malgré moi. Décidément, elle n'est pas possible. Mon téléphone vibre à nouveau. Nouveau message de sa part.
En d'autre, MAGNE-TOI ET VA AU BUREAU ! Quant à moi, je te laisse. Mon copain m'attend. Je n'ai pas pour habitude de me faire appeler Désirée (contrairement à d'autres). Xx. ;)
Je me dépêche de lui écrire une réponse, mes doigts tapant à toute vitesse sur l'écran de mon téléphone.
C'est ce que je vais faire. Merci Gab. Bon aprèm et bonne soirée avec ton gars. Xx. H
Je range mon téléphone et relève la tête. Mon fils est tourné vers moi, l'air curieux et interrogateur.
— C'était Brianna ?
— Non, ce n'était pas Brianna. D'ailleurs en parlant d'elle, m'en voudras-tu beaucoup si je m'absente quelques heures ?
— Absolument pas. A condition que ce soit pour aller la voir et lui demander de revenir. Autrement oui, je t'en voudrai beaucoup.
Sur ce, il m'adresse un petit sourire et rejoint Cora et Owen qui viennent d'entrer avec les verres de jus de fruits ainsi qu'une assiette de cookies. Décidément ce gosse m'étonnera toujours autant par son intelligence que par sa maturité, malgré son très jeune âge. J'annonce à Owen et Cora que j'ai quelque chose d'urgent à faire. Je leur demande s'ils veulent bien veiller sur Hayden pour moi, le temps que je revienne, ce qu'ils acceptent sans hésiter.
— Prenez votre temps. Nous ne sommes pas pressés et le petit est entre de bonnes mains avec nous, Monsieur, m'assure Cora.
— Je sais. Merci à tous les deux.
Je leur adresse un signe de tête, embrasse rapidement Hayden, vais récupérer mes affaires et regagne le parking. J'opte pour prendre ma Range Rover. Simple, rapide et pas trop "m'as-tu vu". Cela devrait faire l'affaire. Prenant une grande inspiration, je mets le contact, allume l'autoradio, jette un rapide coup d'œil à mon reflet dans le rétroviseur et quitte le parking, direction l'entreprise.
Brianna. Me voilà.
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