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21 mai 1720 — Livourne — Italie
Les deux hommes attablés sur la terrasse hésitent à rompre le charme d’une soirée qui embaume le chèvrefeuille. Ils fument en silence, observant les volutes qui montent de leurs courtes pipes, attentifs aux bruits du port en contrebas.
— J’ai un souci, un gros souci soupire Alessandro Baldelli. Je ne sais que faire.
— Tu m’étonnes beaucoup, s’exclame son vis-à-vis. Il est bien rare que tu hésites sur la direction à suivre.
— Eh bien, cette fois c’est pourtant le cas. Il s’agit d’un navire, « Le Grand Saint Antoine ».
— « Le Grand Saint Antoine » ? Mais je le connais. Il est marseillais comme moi et je l’ai peint à plusieurs reprises. Sa poupe est si ventrue qu’elle fait penser à des fesses de poissonnière, s’esclaffe son hôte.
— Je n’ai pas le cœur à rire et…
— Allons, allons, demain sera un autre jour, tu y verras plus clair. Levons nos verres à notre belle et longue amitié !
25 mai 1720 — Marseille — Royaume de France
Les lueurs du jour naissant commencent à percer l’obscurité qui enveloppe encore la ville.
Jean-Baptiste Estelle, premier échevin de la cité phocéenne, s’est levé à l’aube, ne pouvant contenir son impatience.
On l’a prévenu la veille de l’arrivée imminente du « Grand Saint Antoine ». Le notable est pleinement satisfait. Après dix mois de navigation en Méditerranée où il a fait escale dans différents ports du Levant pour charger passagers et marchandises, le navire rentre à Marseille sans avoir subi d’avarie ni de pillage. À son grand contentement, car le sieur Estelle est pour partie propriétaire de la précieuse cargaison d’étoffes de soie et de balles de coton qui remplissent les cales.
Il achève tout juste sa toilette et s’apprête à prendre comme chaque matin une solide collation quand un messager vient le prévenir de se rendre au plus vite au Bureau de Santé{4} situé au pied du fort Saint Jean. Rien d’alarmant, il s’agit là de la procédure habituelle. Néanmoins, Jean-Baptiste Estelle sans qu’il sache bien pourquoi ressent une pointe d’inquiétude. Quelle nécessité y a-t-il de réunir les membres du bureau toutes affaires cessantes ? Y aurait-il une décision à prendre dans l’urgence ?
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