4
Le lieutenant Axelle Murat entre en trombe dans le bureau de Diego Martelly.
— Commissaire, qu’est-ce que vous fabriquez ? On vous attend pour le débrief.
Il ne semble pas l’entendre.
— Commissaire ! insiste-t-elle.
— Ah, Murat, oui, excusez-moi, vous disiez ?
— Vous êtes en retard pour le débrief.
Elle est la seule du service à lui parler de manière aussi abrupte, il ne sait pas s’il arrivera à s’y faire. Il faut dire qu’elle n’est pas là depuis longtemps, tout récemment débarquée de la banlieue parisienne pour pallier la mise sur la touche momentanée de Vincent Serrano. À vingt-huit ans à peine, niçoise d’origine, elle considère sa mutation à Marseille comme une aubaine qui la rapproche de sa ville natale. Grande, brune, exubérante et sûre d’elle, Diego reconnaît que c’est une belle plante, mais ne peut s’empêcher de la trouver vulgaire avec ses énormes créoles en or et sa manie de mâchouiller en permanence des chewing-gums à la menthe.
Pas gênée, elle s’approche du bureau, émet un sifflement admiratif :
— Waouh, qu’il est beau ! Ça vient d’où ?
Il enfouit la courte missive dans sa poche et suit sa collègue, ajoutant juste « c’est un cadeau ».
***
Ce soir c’est fête. Melinda et les enfants sont invités à dîner chez Peter et Valérie. Pendant que sa mère ferme la porte à clé, Matthew s’exclame :
— Tiens, y’a une enveloppe qui dépasse de la boîte aux lettres.
Il l’attrape et la tend à Melinda qui n’y prête aucune attention :
— Dépêchons-nous, Valérie est mal garée.
Dans la voiture, la jeune femme, d’un geste machinal, ouvre la longue enveloppe blanche posée sur ses genoux. Elle en sort une photo, ou plutôt un morceau de photo découpé aux ciseaux façon puzzle qui représente la partie gauche d’un loden dont la manche se termine par une main d’homme aux ongles soignés.
— Oh, ils nous fatiguent avec leurs pubs. D’autant que celle-là n’est pas franchement incitative !
Elle déchire l’image d’un coup sec et la fourre dans son sac en attendant de la jeter à la poubelle.
Le débarquement dans le loft de l’avenue Félix Faure se fait dans un joyeux tintamarre. Valérie bat le rappel :
— Tout le monde au salon ! On a une nouvelle à vous annoncer.
Peter apporte une bouteille de Champagne puis se tourne vers sa compagne qu’il enlace :
— Voilà, nous nous marions dans trois semaines, le samedi 12 octobre, et vous êtes tous invités à la fête !
Deux heures plus tard, Valérie dépose la petite famille rue Leynaud. Melinda remarque une nouvelle enveloppe blanche qui dépasse de sa boîte aux lettres.
***
Villa Palatine — en périphérie de Melbourne — Australie
Difficile de pardonner au destin un coup du sort injuste et si cruel !
Depuis que suite à l’accident Balde seul a survécu, effaçant jusqu’au souvenir de Keith Baldelli.
Depuis que Warrigal{5} s’est glissé dans sa peau. Depuis que sa personnalité s’est dissociée. Quand Warrigal prend le dessus, il oublie Balde ; quand Balde refait surface, Warrigal le refoule. L’un comme l’autre a tué Baldelli.
Warrigal le prédateur est né de la nécessité d’occulter le drame qui a détruit son talent d’artiste. Délaissant ses pinceaux il dessine à présent au crayon noir les contours de son empire du mal.
***