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Les enfants couchés, Melinda s’allonge dans le sofa rouge et repense à la grande nouvelle de la soirée. Malgré l’attachement profond qui le lie à la commissaire Valérie Ferrand dont il partage la vie depuis plusieurs années, elle n’imaginait pas que son père franchirait le pas de se remarier. Au-delà du plaisir qu’elle éprouve à l’idée de cette union, elle se sent réellement soulagée que Peter ait enfin tourné la page de son douloureux veuvage pour se projeter dans une nouvelle vie. Il l’étonnera toujours ; à quatre-vingts ans, il continue à avancer avec une confiance inébranlable en l’avenir. Elle l’en admire d’autant plus qu’elle-même, à quarante-deux ans, est loin de se situer dans une perspective aussi constructive.
Dans le miroir de la salle de bains, elle scrute son visage à nu. Les fines ridules aux coins des yeux n’entament pas, pas encore, l’impression de jeunesse qu’il dégage. Ses cheveux courts ont gardé leur blondeur naturelle, elle a trouvé la coupe qui lui va et met en valeur ses traits fins et ses pommettes hautes. En démaquillant ses yeux clairs elle se dit qu’elle aussi possède encore un capital séduction. Mais pour qui ?
Épuisée après cette soirée inattendue à l’issue d’une semaine de boulot chargée, elle va se mettre au lit avec un évident plaisir. Elle farfouille dans son sac à la recherche du smartphone qu’elle garde toujours près d’elle et ressort la photo déchirée qu’elle jette. Son regard tombe alors sur la deuxième enveloppe posée sur le meuble de l’entrée. Elle hésite un instant, se dirige vers sa chambre puis cédant à la curiosité, rebrousse chemin. Effarée devant son contenu elle se précipite pour reprendre dans la poubelle ce qu’elle vient d’y jeter. Elle s’installe à la table, rapproche les morceaux déchirés et les ajuste à la deuxième photo.
***
Le lendemain, réveillée beaucoup trop tôt à son gré par Naomi et Lucy qui réclament leur petit-déjeuner, elle réalise qu’elle a laissé les photos-puzzle sur la table du séjour. Elle les range précipitamment dans le tiroir de sa commode. Elle est restée sur la vision d’horreur du dernier envoi qui l’a poursuivie tard dans la nuit, l’empêchant de trouver le sommeil. Ce n’est qu’à l’aube qu’elle a réussi à s’endormir. Qui peut être assez malsain pour s’amuser de la sorte ?
Elle s’efforce de surmonter son malaise et tente de s’occuper normalement des enfants. Après le déjeuner pendant la sieste des jumelles tandis que Matthew regarde un dessin animé sur l’ordinateur, elle s’isole dans sa chambre pour passer un coup de fil à Valérie. Cette fois elle ne s’adresse pas à la future épouse de son père, mais à la Commissaire Ferrand dont elle apprécie la compétence. Celle-ci décroche et répond d’une voix enjouée en total décalage avec l’angoisse qu’elle ressent :
— Alors, tu as eu le temps de digérer la nouvelle ?
— La nouvelle ? Quelle nouvelle ? demande Melinda au bout de quelques secondes.
— Enfin, l’annonce de notre mariage ! Tu n’as pas déjà oublié ?
— Non, non, bien sûr, mais ce n’est pas pour ça que je t’appelle.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as une voix bizarre, tu n’as pas l’air d’être dans ton assiette.
— Tu as raison, je suis très perturbée. On a déposé hier à quelques heures d’intervalle deux enveloppes dans ma boîte aux lettres. Ce qu’elles contiennent est ignoble, c’est difficile à expliquer par téléphone. Pourrais-tu passer avec Papa, je te ferai voir pendant qu’il emmènera les gosses au square.
Soulagée d’avoir partagé son inquiétude elle se prépare un thé quand elle entend sonner le portable resté sur son chevet. Pour éviter que la sonnerie réveille ses filles, elle décroche rapidement sans regarder l’écran. Il s’écoule quelques secondes avant qu’elle comprenne qui l’appelle :
— Diego Martelly. Je voulais vous remercier pour votre envoi. C’est un cadeau surprenant, mais…
— Oui, oui, je comprends que ça vous ait surpris, mais je n’ai pu résister à la tentation d’un Saint-Antoine{6}.
Saisissant l’allusion au tableau du Caravage{7}, elle l’entend rire :
— Bien trouvé ! En fait je n’y avais pas pensé, mais maintenant tout s’éclaire !
Troublée par cette gaité inhabituelle chez lui, elle peine à enchaîner :
— La coïncidence m’a paru tellement évidente que je n’ai vraiment pas pu résister…
— Vous avez raison, on ne pouvait pas trouver mieux. C’est un bel hommage au succès de notre enquête commune.
L’a-t-il accroché dans son bureau, l’a-t-il ramené chez lui ? Il y a peu de chance qu’elle aille un jour voir sur place. Malgré la formule passe-partout qui a conclu leur conversation, elle ne voit aucune raison pour que leurs chemins se croisent à nouveau. Elle ne peut se cacher qu’elle le regrette.
Les enfants expédiés au square, Melinda dispose les morceaux de photos sur la table. Valérie les regarde avec attention puis l’interroge :
— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? D’accord c’est de mauvais goût, mais en quoi ça te perturbe ?
— Le premier morceau, celui que j’ai déchiré, ne m’a rien évoqué de spécial, répond Melinda. En revanche le deuxième, que j’ai trouvé dans ma boîte en rentrant de chez vous hier soir a un lien évident avec l’enquête que nous avons menée en Touraine Martelly et moi.
— Celle du réseau de trafiquants d’art ?
— Exactement. Si tu te rappelles, il y avait entre autres cadavres celui d’un homme mutilé auquel on avait sectionné les deux mains. Sur le second morceau, qui s’imbrique parfaitement dans le précédent, je reconnais la manche du pardessus en loden remontée jusqu’au coude, et qui cette fois montre en gros plan la mutilation au niveau du poignet droit.
— Mais ici il n’y a qu’une seule main coupée.
— C’est ce qui me met le plus mal à l’aise, réplique Melinda d’une voix sourde. S’il s’agit bien comme je le pense de notre victime, cela voudrait dire que cette photo a été prise avant qu’on lui coupe l’autre main. C’est-à-dire pendant le meurtre.
— Tu es certaine de ce que tu avances ?
— Absolument. L’homme était suspendu par les pieds à une branche d’arbre. Tu vois, là en bas, je suis quasi certaine que la pièce manquante est la place du visage.
Concentrée, Valérie observe les éléments qu’elle a sous les yeux avant de décréter :
— Ce qui signifie, si tu as raison, que tu vas recevoir une troisième enveloppe. As-tu idée de qui est derrière cela ?
— Pas la moindre. Tout ce que je sais, c’est que ça m’inquiète énormément, d’autant que ces envois envahissent ma sphère privée.
Elle-même déstabilisée, Valérie tente d’alléger l’atmosphère en déclarant :
— Rassure-toi, je vais demander à un de mes deux adjoints de se mettre en faction pour surveiller ta boîte. J’ai toute confiance en eux et je sais qu’ils le feront volontiers pour toi{8} bien que ce genre de planque n’entre plus depuis longtemps dans leurs attributions.
Lorsqu’elle quitte l’appartement en fin d’après-midi, Valérie désigne à Melinda la silhouette massive sur le trottoir d’en face :
— Tiens c’est finalement Bertaud qui s’y colle. J’aurais plutôt parié sur Jonzac, mais tant mieux pour toi, il est ceinture noire de judo, et avec lui tu ne crains rien.
Le lendemain, comme chaque dimanche matin, Matthew va chercher les croissants à la boulangerie d’à côté. Il rentre en brandissant d’une main le sac de viennoiseries et de l’autre une grande enveloppe blanche que Melinda reconnaît au premier coup d’œil.
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Villa Palatine — en périphérie de Melbourne — Australie
Le v*****t soleil du zénith l’agresse. Il ne supporte la lumière qu’en demi-teintes, celle du matin et du soir. Keith Baldelli se réfugie dans son atelier sans fenêtre.
Paysages urbains chaotiques, gratte-ciel déviants et rues désespérément vides aussi tordues que son esprit, l’œuvre torturée de Balde en camaïeu de noir et gris reflète les errances de sa personnalité. Seule sa signature, le serpent arc-en-ciel{9} visible sur chacun de ses tableaux apporte une infime touche d’espoir coloré.
La toile inachevée sur le chevalet le ramène à ce qu’il est devenu, exacerbant sa rage impuissante. Le serpent arc-en-ciel n’y figure plus. La couleur est définitivement sortie de sa vie.
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