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25 mai 1720 — Marseille — Royaume de France
La Méditerranée scintille sous les rayons du soleil de mai. La tiédeur de l’air qui chasse les ombres de la nuit, la lumière rosée qui réjouit la vue sans l’agresser, tout invite à la flânerie en cette matinée printanière.
Indifférent à la douceur du paysage et du climat, Jean-Baptiste Estelle presse le pas le long du quai aussi vite que le lui permet son quintal. Quand il parvient suant sang et eau au Bureau de Santé, les quatorze membres sont déjà réunis autour de Tiran, l’intendant semainier. Impressionné par le lourd silence qui salue son arrivée, Estelle prend place en bout de table et ouvre prestement sa sacoche de cuir. À peine a-t-il le temps d’en extraire quelques papiers que Barthélémy Jourdan, marchand d’étoffes, l’interpelle d’une voix forte, l’air soupçonneux :
— Maître Estelle, en votre qualité de représentant du Conseil de Ville, veuillez nous confirmer que le « Grand Saint Antoine » pourra décharger sa cargaison à temps pour les foires de Beaucaire et de Carpentras.
— Pourquoi en serait-il autrement ? s’étonne l’échevin en se raclant la gorge.
— Pour la bonne raison que nous avons des doutes sur l’état sanitaire du navire, réplique sèchement Tiran.
— Expliquez-vous plus clairement, je vous prie.
— Sur le chemin du retour entre Tripoli et Livourne en Italie, sept matelots ainsi que le chirurgien de bord sont morts. Nous avons une forte suspicion de…
— Absurde, le coupe dans l’instant Jean-Baptiste Chataud, capitaine du « Grand Saint Antoine ».
Il brandit bien haut un document :
— Voilà la patente nette{10} que les autorités portuaires de Livourne nous ont délivrée ! S’il y avait le moindre risque d’épidémie, vous savez fort bien que nous n’aurions jamais obtenu cette autorisation. Personne ne prendrait le risque de réduire la durée de la quarantaine si le bateau était infesté.
— Il est vrai, il est vrai, renchérit le sieur Estelle comme s’il voulait se convaincre lui-même. Les conséquences d’une telle décision seraient dramatiques, ce serait pure inconscience ! Cependant Capitaine, pouvez-vous nous éclairer sur le mal dont souffraient les personnes décédées pendant la traversée ?
— Eh bien, répond celui-ci après une courte hésitation, elles ont succombé à une fièvre maligne, sans doute contractée à terre dans quelque lupanar sordide. Souffrant d’une forme de délire, elles se sont éteint les unes après les autres, incapables de boire et de s’alimenter.
— En quelque sorte, elles sont mortes… de faiblesse ?
— Voilà le mot juste, s’empresse d’approuver Jean-Baptiste Chataud, ami personnel de l’échevin et comme lui propriétaire d’une partie de la cargaison. C’est d’ailleurs aussi à cette conclusion que sont parvenus les Italiens se rangeant à l’avis de l’administrateur du port, Alessandro Baldelli.
— À qui ferez-vous croire ces balivernes ? Tout cela n’est qu’un tissu de mensonges. Vous faites passer votre profit avant la santé de la population ! C’est indigne, s’emporte Tiran scandalisé.
— Monsieur, je me dois de vous rappeler à la raison, réplique posément Jean-Baptiste Estelle. Ces accusations sont hors de propos et tout à fait intolérables eu égard à la charge que vous exercez.
Puis, se tournant vers le capitaine, il conclut :
— Vous mouillerez comme il se doit à Pomègues pendant deux semaines avant que passagers et marchandises soient débarqués.
L’échevin évite soigneusement de croiser le regard furieux de l’intendant semainier. Il veut se persuader qu’il ne s’est pas trompé.
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