— Alors pourquoi est-ce qu’ils ont encore insisté pour que je prenne trente mille francs de plus pour changer de voiture ? On aurait dit qu’y avait qu’à se servir !
Comme son mari entrait dans le détail des restrictions qu’ils devaient s’imposer, Mm Besuchet a ramené d’autorité la conversation sur les différents moyens de cesser de fumer, interpellant chacun. Une de ses amies avait arrêté du jour au lendemain, crac, d’un coup, sans truc, preuve que tout était dans la volonté. Rougissante, Mm Riond a dû avouer qu’elle avait essayé les agrafes dans l’oreille et le chewing-gum à la nicotine.
— Et ça n’a pas marché ? a demandé Besuchet.
À côté, on s’amusait. À l’exemple de Lambert, on avait commandé des entrecôtes au poivre vert, et les carafes de vin rouge défilaient sur la table. Marisa, objet d’une évidente concurrence, s’entendait parler archéologie d’un côté et médecine de l’autre. Se souvenant que Marisa était infirmière, Schnieder marquait des points, car il savait que ce n’était pas toujours agréable de faire le petit travail de l’hôpital, tandis que le mérite des guérisons revenait à ces jeunes internes prétentieux ! Lui, au moins, avait acquis pendant ses stages un grand respect pour les infirmières, parce que les qualités d’âme faisaient autant pour le patient que la pharmacologie et la chirurgie ensemble.
Il avait peiné sur la syntaxe, et Marisa battait des cils, précisant qu’elle souhaitait se spécialiser dans les soins aux nouveau-nés. Mais Lambert, son menhir en travers de la gorge, lui a demandé jusqu’où elle pousserait les qualités d’âme, s’il devait se retrouver un jour sur un lit d’hôpital, avec les deux bras dans le plâtre.
Alors que Schnieder demeurait bouche bée, Marisa a fixé Lambert sans ciller.
— Venez quand vous voudrez, on a tout ce qu’il faut dans le service, pour les cas comme vous !
Lambert tirait la langue :
— Ah oui ? Et quoi donc ?
De l’index tendu sur le médius, elle a fait le geste d’un ciseau qui se ferme, d’un coup sec. J’ai ressenti un curieux choc. Les deux bras dans le plâtre… jamais je n’avais pensé à une chose comme ça… et la scène ne cessait de s’orner, de se préciser. D’ailleurs je n’étais pas le seul à m’échauffer ; Lambert, pour se faire pardonner, disait-il, a saisi la main de Marisa, y a posé les lèvres, sans manquer de caresser son avant-bras au passage. Affectant de prendre ces hommages pour une comédie, Marisa n’arrivait pas à cacher un trouble qui haussait sa respiration. Nicole Lambert regardait la scène avec son sourire énigmatique. Je commençais à lui en vouloir aussi. Enfin quel jeu jouait-elle ?
Pour sauver la face, Schnieder s’est posé alors dans une attitude mi-ironique mi-professionnelle, présentant Lambert comme un beau cas de narcissique inquiet. Balestra, que le vin agitait, envenimait de temps à autre le duel par de courtes relances en forme de paradoxes ou de jeux de mots, mais Lambert, piochant dans les frites de ses voisines, rendait les coups distraitement, plus soucieux d’exploiter son avantage. Ces défis de matous paraissaient cependant mettre Marisa mal à l’aise. Basse satisfaction : chacun dans son genre, Lambert m’était à peu près aussi antipathique que Schnieder. Marisa, visiblement désireuse de s’échapper, jetait autour d’elle de brefs coups d’œil, et je n’ai pas pu esquiver assez vite. Nos regards se sont accrochés au moment où je plongeais le mien vers mon assiette.
IIIUN DEMI-POULET tiède entre des frites, et, là-haut, cet œil offert, arrêté dans la surprise. Flaques froides sous les bras. Un regard, une attente sur mon front penché, l’envie indubitable d’y répondre qui monte du ventre, et plus haut le verrou brutal, enfoncé du sternum à l’arrière-bouche. Timidité grotesque, cent et mille fois raisonnée, toujours plus inexplicable, et triomphante.
Une seconde encore pour répondre. Cette fois-ci, peut-être… Lever la tête. Ongles dans les paumes, nuque soudée. Penser à un oiseau dans le ciel. Un bel oiseau bleu-noir dans le ciel, et rien de plus, qu’est-ce qui te fait peur ? Tu as vu sa bienveillance, tu as compris sa gêne à elle aussi, tu sais son accueil forcément chaleureux. Un regard, un simple coup d’œil, qui n’engage à rien !
À rien, justement… Amitié de circonstance, quelques confidences, les adresses avant de se quitter… De toute façon, entre Lambert et Schnieder…
Elle riait. C’était passé. Haine et soulagement. Le verrou s’est dégagé, j’ai pu lever les yeux… En effet, aucune chance. J’avais bien fait de rester dans mon coin. Elle écoutait Lambert, qui lisait dans les lignes de sa main.
— Mais mais mais ! ce mont de Vénus tout charnu, tout galbé…
J’ai repoussé mon demi-poulet pour allumer une Gitane. À ma table, on parlait du prochain Sept-centenaire de la Confédération et de la crise de confiance que traversaient les Suisses. Besuchet avouait qu’il ne savait plus trop quoi fêter après les ventes d’armes, l’affaire Kopp, l’argent sale, les fiches et tout ce qu’on commençait à sentir puer parci par-là. En tout cas le vin du Septcentième, il n’en boirait pas un millilitre : mélanger des vins qui n’avaient rien à voir entre eux ! Si c’était ça, la cohésion nationale !
J’y suis allé aussi de quelques balivernes, buvant verre sur verre, mais j’ai senti que la crise me prenait de vitesse. Balbutiant une excuse, j’ai quitté la table.
Le pas mal assuré, j’ai rôdaillé dans les rues, traversant la bourgade pour entrer enfin dans un petit bistrot sombre où des hommes jouaient aux cartes. La crise me gagnait, mais j’étais si noué que les larmes refusaient de sortir. Au quatrième verre enfin, j’ai pu pleurnicher un peu, mais la présence des autres me laissait aride, pétrifié au bord de la source.
Le bistrot a fermé, et c’est en cherchant l’auberge dans la nuit que ça s’est produit. D’abord une nausée m’a mis à genoux, et j’ai vomi dans une vasque de géraniums ; quand les spasmes se sont calmés, je me suis vu traverser la rue, attiré par une sorte de grondement sourd et régulier. Une fontaine, dont le débit tombait de haut dans un bassin rectangulaire. Sans hésiter, je me suis mis la nuque sous le jet dur comme un coup de marteau.
Je me suis retrouvé ensuite grelottant le long d’un canal noir où se reflétaient quelques fenêtres allumées. La nuit palpitait. Des poissons sautaient à la surface du canal, comme effrayés par le frôlement des chauves-souris qui virevoltaient parmi les insectes dans le halo des réverbères. Les sonnailles d’un troupeau tintaient au loin dans l’air humide, qui avait une odeur douce de foin. Soudain, j’ai cru apercevoir devant moi Balestra qui traversait une passerelle. J’ai pressé le pas. Il avait disparu, mais son histoire de roulette russe m’est revenue à l’esprit. Je n’avais pas compris sur le moment ce que signifiaient ses propos bizarres, intrigué surtout par son air désinvolte, mais j’y sentais maintenant un enjeu beaucoup plus important. Évidemment, ce type ne plaisantait pas. C’était d’un quitte ou double avec lui-même qu’il parlait, d’un défi grave où il s’engageait tout entier. Drôle d’idée. J’ai essayé de me hâter, enfilant les trois rues du village. Il n’était nulle part. Avais-je rêvé ? Mais pourquoi lui ?
L’angoisse m’a cloué sur place.
Une paroi se dressait devant moi, invisible dans la nuit, mais j’en sentais le froid humide sur mes lèvres. Une paroi, oui, qui m’attendait là, formidable, et dans mon dos glacé replongeait aussitôt l’à-pic. Vertige, nausée, besoin de m’agenouiller, de me cramponner.
Je me suis repris peu à peu, à quatre pattes, tâtonnant dans le gazon ras qui me piquait les paumes. Un terrain de football. Mais l’évidence me tordait. Le surplomb demeurait, en moi, et me suivrait partout. Ce n’était qu’un sursis.
Un petit sursis de cinq jours, cinq jours pour cesser d’être un pauvre type.
En me relevant, j’ai pris mon paquet de Gitane, l’ai laissé tomber dans l’herbe, entre mes pieds.
IVIL M’AFALLU un moment avant de comprendre pourquoi je ne le trouvais pas à ma gauche sur le plateau de la table de nuit, à sa place, entre la lampe et le réveil qui sonnait. Ma main s’affolait, le réveil est tombé dans le fracas d’une minute de complète panique.
Il faut dire que c’est là, dans les aubes sans force, que le tabac donne ce qu’il a de meilleur. Le seul froissement du paquet apporte sa dose de clarté, et la sensation du papier sec entre les doigts vient comme une prise solide pour sortir du chaos des rêves. Il y a ensuite le contact amer sur les lèvres, sous le nez l’épice subtile et dense du tabac pressé de livrer sa vigueur. Le briquet est lourd et froid dans la main, l’éclair fuse en tache rouge sous les paupières fermées, et la bouche s’emplit enfin de la chaleur poivrée qui se masse sous le palais, avant de rouler dans la gorge qu’elle nettoie de ses miasmes. Alors vient la légère surprise des nerfs, le frisson jusqu’aux ongles, le pouls plus rapide sous les tempes. Le cerveau se dégage, la nausée se dissout, de bouffée en bouffée vient une sorte d’impatience à reprendre la vie par ce qu’elle a de plus familier, de plus réconfortant, se lever, se laver, boire une tasse de café fort qui préludera au plaisir d’une seconde cigarette, presque aussi bonne que la première, et ainsi de suite… Être privé de ce secours, au pire moment, cela avait quelque chose d’inacceptable, de franchement dégueu lasse.
J’étais en retard, ils avaient presque fini de manger, mais personne ne m’a posé de questions. Les trois jeunes femmes avaient le même teint gris, Marisa bouffie de sommeil, les cheveux attachés à la hâte en chignon sur la nuque. Marie-Claire Riond réprimait avec peine les tremblements de sa cuiller. Lambert, cireux, presque méconnaissable, ravalait une toux grasse entrecoupée de murmures. En face de moi, toussant à petits coups, Balestra mâchait avec diffi culté un brouet clair. Toutes sortes de petites graines pleines de sucres lents, qu’il fallait touiller avec du yaourt maigre, m’a expliqué Schnieder à voix basse ; quant au café, c’était une poudre soluble de céréales torréfiées, avec de la saccharine : rien d’excitant ni d’indigeste, pour favoriser le rinçage des cellules, mais cela nous tiendrait au ventre aussi bien que des œufs au lard.
Sa voix me parvenait comme un écho lointain. J’ai essayé de me concentrer sur chaque geste, pour endormir ma peur : une gorgée de liquide pour faire descendre une cuillerée de brouet, jusqu’au fond des bols, sans penser, sans sentir même le goût, rythmant le va-et-vient de mes mâchoires sur le balancier de l’horloge qui cliquetait dans l’ombre. Heureusement Schnieder n’abusait pas de son sourire, et personne ne parlait. Ça n’a pas duré. Mm Besuchet, voulant qu’on remarque sa bonne humeur, s’est bientôt mise à nasiller une rengaine, les yeux mi-clos. Lambert, cherchant sa voix parmi les mucus qui obstruaient sa gorge, est intervenu brutalement.
— Dis donc Besuche, tu attends quoi pour expliquer à Madame que c’est pas le moment ?
— Comment ça, pas le moment ? s’est-elle piquée aussitôt. Pas le moment de quoi ? De chanter ? Mais c’est toujours le moment de chanter ! Ça alors !… Et ça vous va bien à vous de dire ça, vous qui disiez hier soir chacun sa liberté et tout le tralala !
— Yvette, je t’en prie, a essayé Besuchet, c’est pas facile, pour nous, il faut comprendre…
En souplesse, Schnieder a enchaîné sur l’effort de compréhension mutuelle que nous devrions consentir. Il avait vu des camps assez mal finir parce que personne ne voulait faire de concessions, et d’autres où on ne pouvait plus se séparer. Il venait même de recevoir une carte postale des Cévennes, où une équipe d’anciens, qui avaient d’ailleurs tous tenu, étaient partis ensemble faire une randonnée commémorative de dix jours.
Je me suis dépêché de finir pendant que les autres chargeaient leur sac. C’était l’eau minérale surtout qui pesait : deux grandes bouteilles de plastique d’un litre et demi par personne, qu’il fallait boire dans la journée ; cependant, avec les fruits secs, les tablettes de millet, la pèlerine imperméable et quelques effets personnels, la charge atteignait à peine huit ou dix kilos. J’avais connu autre chose à l’école d’aspirants. N’empêche que je n’en menais pas large. Trop de tensions dans l’air, trop d’envies mal rentrées de fuir coudes au corps ce piège absurde. J’ai revérifié mes courroies une à une, rattaché méticuleusement mes souliers, enlevé et remis un léger pull de laine.
Lambert chargeait dans son sac les bouteilles de sa femme. J’ai hésité à proposer le même service à Marisa. Elle était accroupie derrière moi, les mains occupées à rouler sa pèlerine, et bâillait à faire voir ses plombages. J’ai remarqué aussi qu’elle avait les ailes du nez irrégulières. J’ai cherché ailleurs de quoi me rassurer, et j’ai trouvé, quand elle s’est relevée, qu’elle m’arrivait à peine à l’épaule.
Une lueur laiteuse s’était levée au moment du départ, puis le jour a semblé se ralentir, s’arrêter en demi-teintes grises, sans ombres ni contrastes ; la présence du soleil, fuyant derrière les brumes, ne se devinait que par un léger éblouissement au faîte des sapins. Une chance, d’après Schnieder : on aurait plus longtemps la fraîcheur de la nuit pour atteindre les crêtes, vers midi si tout allait bien ; le ciel se dégagerait ensuite, et la grosse chaleur ne viendrait qu’après l’effort de la montée. Besuchet, qui connaissait bien le Jura, n’en était pas si sûr : on pouvait bien avoir de l’orage dans l’après-midi, et même l’air était plutôt moite, avec déjà des mouches. Météo, puis télévision, Coupe du monde, mélange de plus en plus confus de paroles qui mouraient comme des vagues au seuil de ma conscience, en bruit de fond propre à ne me laisser que la faculté de calquer mes pas sur ma respiration : trois pas en inspirant, trois autres en vidant mes poumons ; à trois cents, je repartais à zéro, attendant de cet exercice qu’il m’abrutisse à la longue, comme il avait si bien fait à l’armée.