D’abord on a marché à plat, en coupant les méandres d’une petite rivière, puis on est entrés dans un bois sombre de hêtres et de sapins entremêlés. Alors on a commencé à monter à flanc de montagne, sur un sentier raboteux qui tournait sans cesse, évitant des cascades et des coulées de pierraille. On distinguait encore çà et là quelques plaques de molasse, puis le calcaire a dominé, en blocs couverts de mousse, sous les sapins uniformes.
— Vivement qu’on arrive aux pâturages du haut, s’écriait Besuchet à la cantonade, qu’on soit enfin dans le vrai Jura !
Marchant en tête avec Schnieder et Riond, on l’aurait pris pour le guide, plein d’entrain, des jumelles battant sur sa chemise à carreaux. Schnieder donnait dans le genre safari, en tissus fins imités des treillis militaires, et Riond dans le chasseur chic, en velours côtelé vert. Leurs moitiés les suivaient à quelque distance. Mm Besuchet, moulée dans un training bleu marine, faisait découvrir à Mm Riond les fleurs typiques de ces contrées, dont elle connaissait plus de deux cents espèces. Marisa, sa petite taille desservie par son ensemble jeans, allait entre Nicole et Lambert, qui sortait au besoin du sentier pour rester à côté d’elle. À la panoplie du Stetson et des bottes de cuir, il avait ajouté un long poignard qui descendait le long de sa cuisse, et il crachait bruyamment dans les branches. Balestra enfin s’efforçait de rester à ma hauteur, voûté sous le sac, sa figure toute ronde crispée par l’effort.
— J’en bave, lâchait-il de temps à autre, j’en bave comme j’avais oublié que c’était possible d’en baver.
Sa lenteur nous retardait. Je lui ai demandé à la fin s’il voulait que je porte son eau. Il s’est arrêté, m’a regardé comme une curiosité.
— C’est très gentil à vous, mais l’eau… l’eau… est-ce que vous vous rendez bien compte de ce que cela représente, pour un homme qui vit sa seconde expulsion du Paradis ?
Je ne me rendais pas compte, mais je ne voulais pas avoir l’air idiot.
— Pas grand-chose, en effet, mais trois kilos de moins, sur vingt ou trente kilomètres…
Ma réponse lui a arraché un gloussement.
— Alors, pour vous, le Paradis perdu se mesure en kilos et en kilomètres ? C’est une idée intéressante…
Sa main est venue toucher mon épaule.
— Ça me repose l’esprit d’en baver, en fait ; parce qu’il y a des moments où je ne peux pas m’empêcher de me voir passer comme du haut d’un sapin, et je me vois tout petit bonhomme en bas plié sous le fardeau, la tête basse comme un banni, errant parmi les conifères pour cesser de fumer !… Je préfère rester dans une voie rectiligne, avec une souffrance bien nette, comme une rage de dents à l’exacte limite du supportable, vous voyez ? Ça fait garder les pieds sur terre.
Il attendait sans doute que j’enchaîne, mais j’ai gardé le silence. Je me méfiais de plus en plus. Il n’y avait rien de bon à tirer de ce type un peu fou, qui pensait trop. Qu’avais-je donc pour attirer toujours les déséquilibrés et les maniaques ? J’ai allongé le pas pour l’essouffler. Agrippé aux brides de son sac, il n’a rouvert la bouche qu’après un long moment, pour me demander l’heure d’une voix sans timbre. Je n’avais pas de montre.
— Moi non plus, je n’ai pas voulu la prendre pour ne pas compter les minutes, mais je me demande si ce n’est pas une erreur… On n’arrive pas à mesurer la durée, avec ce temps blafard et ce paysage qui ne change pas… Oui, une grave erreur…
Nous n’arrivions pas à rattraper les autres, et c’est à peine si j’apercevais encore, de tournant en tournant, la haute silhouette de Lambert. J’ai pressé encore le pas. Sans décrocher, les lèvres tendues à la recherche de l’air, Balestra peinait de plus en plus. Son crâne chauve s’était couvert de gouttelettes, qui lui coulaient sur le visage. Assez lambiné. Revenant derrière lui, sans un mot, j’ai ouvert son sac pour le délester de tout ce que je pourrais prendre dans le mien. Je n’ai pu retenir une exclamation : il transportait plusieurs livres, un petit lecteur de disques compacts avec un casque d’écoute, et une bonne dizaine de disques !
— Je sais, c’est un peu grotesque. Mais vous savez, j’arriverai peut-être à me passer de fumer ; de poésie et de musique, alors là…
J’ai regardé ses disques : du classique, naturellement, puisque je n’aimais que le jazz.
Ils étaient assis en rond dans une petite clairière, sur des pierres nues qui avaient eu le temps de sécher. La pause de neuf heures et demie, a précisé Schnieder en repliant sa carte, quinze minutes d’arrêt. Détendu, il avait hissé son sourire de croisière : nous étions dans les temps, la jeep allait déposer le matériel pour la nuit à l’endroit convenu, et nous pourrions même prendre une douche.
Son enthousiasme tombait à plat ; même Besuchet, si jovial ce matin, et que l’épouse venait de laisser pour filer au petit coin, avait l’air désemparé, suçant tristement un noyau de pruneau sec. Neuf heures et demie, c’était pile l’heure où il allumait la première, en allant boire le café avec son apprenti. Ça lui faisait un drôle d’effet de penser à ce que ça allait être, si ça commençait comme ça…
— Huit par jour, c’était pourtant pas grand-chose comme intoxication, hein docteur ?
Schnieder a répondu que les petits fumeurs avaient statistiquement plus de peine à arrêter que les grands, parce que leur motivation-risque était plus faible, et qu’ils savouraient davantage chaque cigarette.
— Ça on peut dire, que je les savourais… Chacune à son moment, tranquillement, et jusqu’au ras du filtre…
Lambert, qui était couché de tout son long, la tête sur les jambes de sa femme, s’est redressé brusquement.
— Tu vas la fermer, dis, Besuche ?
On a tous senti passer le vent du boulet. Estomaqué, Besuchet bégayait.
— Mais oui, tu as le droit de parler ! a repris Lambert. Raconte-nous ta vie, ta nuit de noces, tes impôts, tout ce que tu veux ! Mais sur ce qui nous a amenés dans cette galère, pas un mot. On se rappelle même plus la cause, ça n’existe pas, on est là par hasard, un peu malades pendant quelques jours, mais ça va passer, et on va ressortir de l’hôpital tout purs et désintoxiqués, tu vois ?
Besuchet acquiesçait.
— Et dans le même ordre d’idée, je te conseille d’oublier les bons petits cafés noirs, le verre de blanc bien frais, le gigot, même le pain, le vrai pain, parce que ça n’existe plus non plus. Disparu tout ça ! Dangereux ! Maintenant c’est le régime canari du bon Dr Schnieder, alors mieux vaut plus parler du reste.
— Et vous, qu’est-ce que vous faites, maintenant ? a croassé Riond.
— Je mets les choses au point, une fois pour toutes !
Schnieder s’était levé.
— S’il vous plaît, messieurs…
La réaction de M. Lambert était inacceptable. D’abord on n’avait pas le droit d’engueuler comme ça quelqu’un qui avait des difficultés. Ensuite c’était contraire aux principes fondamentaux du camp : nous étions réunis dans la même épreuve précisément pour mieux nous soutenir les uns les autres. Alors à quoi bon cacher que nous pensions tous à notre cigarette ? L’envie refoulée ne ferait qu’augmenter, en péjorant les différents symptômes de manque. Il fallait donc parler de ses envies, dire quand ça n’allait plus, avouer ses faiblesses, car tout le monde savait que parler soulageait. Les autres, au lieu de s’énerver, devaient écouter, encourager, apporter leur aide, en montrant par exemple que pour eux aussi ce n’était pas facile…
— C’est ça, s’entre-chialer dans le giron ! s’est emporté Lambert. Ah ça promet !
Et, bêlant, les traits distendus dans une grimace lamentable :
— À l’aide, mesdames et messieurs, j’ai envie de fumer une cigarette mais le docteur il veut pas !… Mais nous aussi mon pauvre bébé on en pleure d’envie, regarde ces larmes qui dégoulinent sur nos joues ! Allez, pleure avec nous, pleurons tous en chœur, ça soulage !… Très peu pour moi. Vous vous pleurnicherez parmi comme vous voudrez, moi je garde ma dignité.
— Vous savez, Lambert, ce n’est qu’une question de temps… J’ai déjà vu une bonne centaine de personnes, dans ce type de camp. Pas une seule, au bout d’un certain temps…
Lambert a ôté son chapeau.
— Alors regarde-moi bien, bronzé, parce que tu as la première devant toi !
— Je serai très content de vous féliciter, vendredi…
Lambert s’était recouché sur les jambes de sa femme, le visage entièrement caché sous son chapeau. On se jetait des regards gênés. Riond digérait mal son indignation, et il sollicitait son courage pour parler, quand Mm Besuchet est revenue, tout épanouie. Elle brandissait une petite truelle de jardin.
— On la prend toujours avec mon mari, quand on va en forêt. Comme on ne peut pas tirer l’eau, n’est-ce pas…
On a essayé de rire, puis on s’est remis en marche dans la même formation, comme si rien ne s’était passé ; mais il était clair maintenant que le manque allait bientôt nous mettre à vif, nous énerver comme des bêtes sous le fouet, et nous jeter au ventre des fureurs qu’il ne serait pas possible de masquer longtemps. Je me suis remis à compter mes pas.
VC’EST VENU peu après la pause, en effleurement à peine perceptible. Mes doigts s’étaient mis à visiter mes poches l’une après l’autre, pour retomber toujours sur mon briquet, qu’ils tripotaient avec fébrilité, puis lâchaient soudain comme un cadavre. Un cadeau que je m’étais fait, ce Dupont gravé à mes initiales, lourd et sobre, le claquement sûr, la molette docile et si douce à caresser dans le secret d’une étoffe… Quelle bêtise. J’ai hésité à l’enfouir au fond de mon sac. À quoi bon ? Pour allumer la cheminée que je n’avais pas ? Pour offrir du feu à quelles dames ?
On passait au bord d’un pierrier. Comme le paquet de Gitanes dans l’herbe, il s’y est perdu presque sans bruit. Balestra a bien fait de garder le silence, approuvant peut-être de la tête, j’ai mal vu… Vingt pas plus loin, mes doigts furetaient de nouveau, palpant, grattant avec une impatience accrue. C’était en train de passer sous la peau, de se planter en griffe dans la chair, qui s’affolait. Surprenant ma main gauche en posture équivoque, je me suis brusquement mordu le poing, à la limite du sang. J’ai eu la paix tant que les élancements ont duré, mais ce n’était qu’un sursis. On ne triche pas avec l’envie. Chassée d’un coup de gueule, je la sentais toute proche, chienne quémandeuse, fâchée, bientôt méchante.
Je me suis mis alors, chaque fois qu’elle revenait, à claquer mes mains l’une contre l’autre, avec le plus de douleur possible.
— Bravo, a fait Balestra au bout d’un moment, vous allez vous disjoindre tous les petits os délicats du poignet, et vous serez bien avancé…
Il n’a pas fait attention à mon regard haineux. Peut-être même que je l’amusais.
— Lambert a raison : c’est bien une maladie qu’on a ; il faut attendre qu’elle passe, la suer goutte à goutte, en profondeur… Ne pousse pas la rivière, dit le proverbe, elle avance toute seule.
Lui roulait et déroulait entre ses doigts de longs brins d’herbe. J’ai continué sans répondre, mais mon courage a commencé à s’effriter, et mes mains sont revenues me palper impunément, douloureuses, moites, pitoyables. Je me mendiais. J’en avais les larmes aux yeux.
L’obsession avait gagné. Il ne restait qu’à la reconnaître, à s’y livrer, à marcher en elle dans un concert d’irritations menues et suffocantes ; grincements ténus des nerfs, crispations de la gorge, feux couvants, frissons sous la peau, autant de malaises indolores, mais lancinants comme une puanteur ou un prurit.
Le silence a stagné longtemps après cette pause, le temps que chacun se retrouve bien seul avec soi-même devant l’étendue à traverser. Nous n’étions plus que des envies enroulées sur elles-mêmes se desséchant le long d’un chemin caillouteux, et c’étaient toujours les mêmes sapins, les mêmes pierres blanchâtres, la même lumière sans ombre. Seuls signes d’une progression, la chaleur qui venait ajouter son pesant d’accablement à la marche, avec, toujours plus nombreux et plus agressifs, les taons qui faisaient au travers même des étoffes des piqûres brûlantes. Plus tard on a vu les premières génisses, qui secouaient lentement leurs cloches, le mufle penché sur une herbe grossière entremêlée de caillasse.
Excités par notre passage, des essaims de mouches vertes quittaient en vrombissant les bouses qu’elles recouvraient pour nous sauter à la figure ; elles nous suivaient, cherchant nos yeux, nos lèvres, et il fallait franchir ces zones au pas de course pour leur échapper. Piégé par sa lenteur, Balestra gesticulait au milieu du tourbillon, crachait comme un chat dans des crises de fureur. Le tenant sous le bras, je l’aidais à prendre de l’élan. Il se raidissait, rentrait la tête, passait en s’ébrouant. Une véritable phobie, qui n’arrangeait pas son goût pour l’élucubration :
— Pourquoi est-ce que ça existe une saleté pareille, vous pouvez me le dire, Grin ?
Je ne m’étais jamais posé la question.
— La m***e, je comprends, mais les mouches à m***e, hein, pourquoi ? Ces grosses cochonneries qui vivent dedans, qui s’en repaissent avant de nous recracher dessus leurs propres chiures concentrées, vous avouerez qu’il n’a pas lésiné, le Créateur ?