Je trouvais qu’il avait fait mieux avec cette faune de virus, microbes et autres vers qui nous grouillaient dans la viande. Il secouait la tête.
— Non, rien à voir. Ça fait partie du grand cycle, ce que vous dites, ça se conçoit au moins dans un système logique. Les mouches à m***e, c’est en plus, la dernière touche qui parachève, le dessert si vous voulez…
Comme d’habitude, je n’arrivais pas à savoir dans quelle mesure il plaisantait, mais j’avais soudain besoin de parler.
— Le pire, dans ce qu’on endure ici, ce n’est pas le manque, ni l’effort, ni la présence des autres ou des mouches, c’est l’humiliation de souffrir pour des motifs minables.
Il m’a regardé de nouveau avec son air goguenard.
— Mais d’où est-ce que vous sortez ? On voit en tout cas que vous n’avez pas d’hémorroïdes, vous !… Mon vieux, s’il y a quelque chose qui n’est jamais humiliant, c’est bien la souffrance. Je sais que la douleur est la noblesse unique, comme dit le poète… Il ne manquerait plus que ça, tiens ! En effet, ce serait encore mieux que les mouches…
Je n’étais pas convaincu. Devoir s’inscrire dans un camp de désintoxication comme des drogués, mobiliser un médecin pendant une semaine, nous engueuler comme des chiens parce que nous n’étions pas fichus de renoncer tout seuls à une misérable habitude, en personnes responsables et adultes, je continuais à trouver cela nettement minable. Balestra se tenait le front d’un air accablé.
— Alors non seulement on souffre, mais en plus on culpabilise de souffrir ! Et maintenant que je vous ai dit ça, vous pourrez vous reprocher de culpabiliser de souffrir ! Succès garanti pour rester bien malheureux toute sa vie…
Ça commençait à mal tourner.
— Ne vous fâchez pas, ce n’est pas méchant, ce que je vous dis. Je vous aime bien, Grin… Sous vos dehors ténébreux, je suis sûr que vous êtes un garçon très sensible et très riche. Un peu noué, avec quelque chose, comment dire… d’inéclos, voilà, mais qui ne demande qu’à s’ouvrir.
Inéclos, noué, ténébreux ! En plus il m’aimait bien ! Pourquoi fallait-il qu’on en revienne toujours à mes trésors inexploités ?
— C’est vrai, ai-je grincé, je suis un grand artiste qui s’ignore.
Il n’a pas insisté. Il avait du reste assez à s’occuper de lui-même, travaillé plus durement que moi par le manque. Il se raclait la gorge, avalait avec difficulté sa salive, et avançait les mains plaquées sur le ventre. Schnieder, qui passait d’un groupe à l’autre, lui a ordonné de boire, boire, boire : l’eau lavait les muqueuses de la bouche et du larynx, qui étaient irritées par le manque de goudron et de nicotine – un comble, n’est-ce pas ? D’autre part, elle exerçait sur le diaphragme et l’estomac une action mécanique de décontraction, faisant disparaître les crampes. Enfin le fait de boire agissait psychiquement sur le système parasympathique, dont dépendait l’envie de fumer.
— Quelle heure est-il ? a râlé Balestra.
— Déjà fatigué ? Dix heures dix. C’est bientôt fini de monter sur ce chemin. Après, c’est plus facile.
Ce chiffre de dix heures dix devait rester gravé dans ma mémoire comme le dernier repère temporel précis de ces cinq jours : les suivants perdraient peu à peu leur sens, et c’est à peine si je parviens maintenant à replacer les événements dans les jours qui les ont vus se produire. Balestra aurait beau demander l’heure, Schnieder compter les kilomètres et Besuchet se réjouir que l’orage éclate pour détendre l’atmosphère, la durée s’était désormais fondue dans le paysage, longue comme la courbe perpétuelle des monts, dissoute, fragmentée comme les aiguilles des sapins ou la poussière du sentier, enfermée, condensée sous le soleil immuablement diffus derrière les brumes, image d’un temps suspendu, qui se refusait… On s’est enfoncés alors dans l’épaisseur absurde d’un rêve enroulé sur lui-même, ramifié, sans fond, qui arrêtait le jeu de ses aberrations en des secondes infinies, pour lui faire ensuite escamoter par secousses des heures. Tel le dormeur qui se réveille, je ne commence qu’à présent à me rendre compte de ces phases d’endormissement imperceptible lors de situations pourtant aiguës à maints égards. Traces de ces moments de confusion, des paroles, des images, des anecdotes entières dont je me souviens exactement, mais dont je ne saurais dire avec certitude si je les ai entendues, vues, vécues ou purement rêvées en marchant. J’en suis d’ailleurs à me demander par instants si nous avons réellement marché dans une perspective géographique, ou plutôt piétiné sur place une aire mystérieuse d’attente, en nous-mêmes, jusqu’à la cassure du réveil, au bord du précipice… C’est en tout cas la seule impression de permanence qui me reste de cette longue marche, celle d’être continuellement monté, comme vers ce seul but, sans avoir pourtant changé beaucoup d’altitude, puisque à la réflexion je me souviens de plateaux et de descentes interminables.
Balestra a eu très tôt l’intuition de ce phénomène. Je l’entends encore me dire, ce même jour :
— Mon vieux, je sais moi ce qu’il y a de pire : c’est qu’on voudrait devenir autre, et chaque seconde qui passe nous crie que nous sommes toujours absolument mêmes. On a cessé de ramer, mais rien ne se passe, le bateau continue sur son erre, comme avant. C’est ça qui est désespérant.
On s’était installés vers midi près d’un refuge dont la porte était fermée d’un cadenas, sur des rondins disposés en cercle autour d’un foyer. Parmi les cendres se distinguaient des os de côtelettes à demi calcinés, des débris de bouteilles de bière, et, à côté des pierres, quelques mégots maladroitement lancés. Besuchet s’est relevé pour les enfouir avec sa petite pelle.
— Des motards, sûrement, qui viennent faire du cross dans le coin, ou Dieu sait quoi… Encore heureux qu’ils aient pas mis le feu au refuge.
— Ils feront toujours moins de mal que l’armée, a rétorqué Lambert. Et je trouve parfaitement normal qu’on incendie un refuge fermé à clé. Voilà bien la Suisse… Tes motards, Besuche, c’est des gentlemen, et tu n’aurais pas dû me donner cette idée, parce que je sens qu’avant de partir…
Riond s’est récrié, mais Besuchet trouvait qu’en effet ce n’était pas des manières de boucler comme ça un refuge ; on pouvait toujours être obligé de passer la nuit en forêt, égaré, une cheville foulée, ou simplement bloqué par un gros orage. Et c’était si sympa de s’allumer un bon feu, bien tranquille à l’abri, pendant que ça pétait dehors…
— Sans parler des amoureux, a poursuivi Lambert. On n’a pas toujours le temps qu’on voudrait pour ses petites balades crapuleuses… Notez que c’est peut-être pas mal comme préliminaires d’enfoncer une porte à grands coups de pied passionnés, devant sa compagne éblouie…
— D’un romantisme assez cosaque, a dit Balestra, mais justement, il doit y avoir des dames pour apprécier.
Pas Mm Besuchet : n’ayant aucun préjugé sur quoi que ce soit, elle reconnaissait à chacun le droit de vivre sa sexualité ; mais pour elle, l’amour était quelque chose de sacré, un don de Dieu qui se partageait entre deux êtres exclusivement ; alors elle demandait si on ne pouvait pas trouver d’autres sujets de plaisanterie. Lambert a dû lui répondre sarcastiquement, mais je n’écoutais plus, la tête pleine du fracas des planches et d’un rire de femme qui éclatait à l’intérieur. La scène s’est répétée avec un plaisir croissant, mais je n’arrivais pas à voir la fille qui riait, et la voix monocorde de Schnieder m’a rappelé au moment où j’entrais dans la cabane… Mm Besuchet secouait l’épaule de son mari.
— Gros lourd, tu ne pourrais pas me défendre un peu ?
On s’est mis à manger en silence, ou plutôt à mâchouiller nos bâtons de millet compressé, en les déglutissant avec de l’eau minérale tiède. Prudent, Schnieder attendait une occasion plus favorable pour reprendre le cours de diététique. Nicole et Marisa, exagérant leurs grimaces en mâchant le millet, se sont mises à rire, avec des commentaires étouffés. Marisa surtout était drôle, se tenant le front et la mâchoire sans rien perdre de sa douceur enjouée. Mais Mm Besuchet, la voix encore tremblante de sa prise de bec avec Lambert, s’est exclamée soudain qu’elle n’admettait pas qu’on critique cette nourriture, quand des milliers d’enfants mouraient de faim à la même minute. Elle avait monté dans son quartier une expédition d’entraide pour un village de Roumanie, elle y était allée, elle avait vu, alors elle savait de quoi elle parlait. Riond, Schnieder, même Balestra faisaient mine d’approuver, mais Nicole, souriant à sa façon mystérieuse, était allée s’asseoir en tailleur face à son mari pour lui couper la repartie d’un long b****r sur la bouche. Lambert a grogné.
— Ne t’en fais pas, je décroche. Autrement, je dératise…
De nouveau on n’a plus entendu que le bourdonnement brusque des mouches, les sonnailles au loin, et le bruit des molaires broyant la grenaille. Balestra, depuis le début du repas, maîtrisait mal ses gestes.
— Il faut reconnaître, docteur, a-t-il commencé d’un ton méditatif, que votre régime fait son effet au-delà de toute espérance… Je n’y croyais pas, mais je suis obligé de constater – si Lambert veut bien me permettre – que je n’ai pour la première fois depuis passé trente ans pas la moindre envie de fumer à la fin d’un repas…
Schnieder a voulu le complimenter, mais Balestra continuait.
— Votre thérapie est même si efficace que je n’ai plus envie de rien du tout… si ce n’est un tout petit peu de mourir, mais même pas, en fait. Le néant libidinal, si vous voyez ce que je veux dire : lessivé, purgé, clystérisé de tout désir, d’un coup ! Vous me direz que c’est là un degré supérieur de sagesse à quoi certains aspirent, mais ce que j’entrevois de cette sagesse-là me fait horreur. Décidément je préfère le néant tout court, vite fait, qu’on n’en parle plus…
On croyait qu’il plaisantait, mais sa voix claire a pris soudain des accents tranchants.
— Docteur Schnieder, on n’inflige pas un régime pareil à des gens dans notre cas ! C’est une indignité, une cuistrerie !
Schnieder ne bronchait pas, achevant sa bouchée. Balestra a paru se reprendre un peu.
— Je suis vieux, docteur, j’ai toujours détesté l’effort physique, je suis fatigué… Alors je vous somme de me servir dès ce soir une nourriture convenable, sinon vous pouvez déjà me préparer une civière. Il y a une jeep, vous avez une radio, je payerai ce qu’il faudra.
Schnieder souriait. C’était pénible le premier jour, il comprenait, mais un bon pique-n***e aurait réveillé nos papilles gustatives, ranimant par là tout un réseau d’appétits liés entre eux, et qui…
— Ah gardez vos sermons ! s’est étranglé Balestra. Pour qui est-ce que vous nous prenez ? Des gamins ? Des irresponsables ?… Comme si un misérable sandwich allait nous faire craquer, ici, loin de tout !
— Monsieur Balestra, lui a demandé Schnieder calmement, est-ce que ça vous fait du bien de crier ?
— Je vous ai dit, laissez votre psychologie du dimanche, parce que je vais vraiment m’énerver !
— Enervez-vous, monsieur Balestra.
— Ne me poussez pas à bout, j’en viendrais à…
— Allez-y, criez de toutes vos forces que Schnieder est un c*****d, ou tout ce que vous voudrez… Allez-y !
— Laissez-moi tranquille, je n’ai pas besoin qu’on m’apprenne…
Mais joignant les mains en porte-voix, Schnieder s’était mis à brailler de toutes ses forces.
— Schnieder tu nous emmeeerdes ! Schnieder pauvre c*n ! Allez-y, monsieur Balestra, répétez avec moi !… Schnieder on va te casser la gueueueule !
Interdit, Balestra frémissait, secouant obstinément la tête. Enfin il a cédé, et, jetant son sachet de fruits secs, a lancé un long cri douloureux, avant de retomber assis, hors d’haleine.
J’ai bien regardé Schnieder, à l’affût du moindre signe de vanité derrière l’expression amicale qu’il se composait. Mais laissant à Balestra le temps de se remettre, il a donné des explications sur ce qu’il appelait le cri libératoire. Comme le rire ou les larmes, le cri était un acte nécessaire à l’équilibre psychique, une soupape de sûreté essentielle, que la société réprouvait de plus en plus. Combien de cigarettes avions-nous allumées pour ne pas piquer une colère, pour ravaler une injure, un désir, un chagrin, ou même parce qu’on n’osait pas faire un compliment ou une remarque ? Dans une situation comme la nôtre, où il n’y avait que les vaches pour nous entendre, il ne fallait pas nous priver de ce moyen de libérer nos pulsions, plutôt que de les accumuler. Bien sûr, comme M. Balestra l’avait montré, il n’était pas nécessaire de nous insulter les uns les autres.
Il a été interrompu alors par une espèce d’ululement. Besuchet, assis sur un tronc, la bouche arrondie, s’essayait à yodler à la façon des pâtres. Il y parvenait assez bien, mais il s’est enroué, et Madame a pris la relève en entonnant Le Vieux Chalet. Schnieder commençait à battre la mesure pour que tout le monde s’y mette, quand Lambert a beuglé :
— Nicole, je t’aiaiaime !
— Moi aussiiii, Matthias ! a-t-elle répliqué d’une voix qui portait moins loin, mais le ton y était.
Cet échange a jeté un nouveau froid, les Riond redoublant l’un de sérieux et l’autre de gêne, Mm Besuchet levant les yeux au ciel. Alors Marisa s’est levée et s’est mise à crier :
— Ohé, il y a quelqu’un ?… Ohé, loup, y es-tu ?
Sa voix se perdait sans écho.
Elle s’est efforcée de l’imiter.
— Ohé, lou–oup, sors du trou–ou !
Le dernier ohé a cascadé dans un rire. Tout cela dépassait le grotesque, mais quelque chose en moi s’était mis à bouillir. J’ai piétiné, gonflé de l’intérieur à ne plus pouvoir respirer. Le cri m’est resté dans la gorge, trop gros pour sortir par un si petit trou. La tête me tournait, j’ai dû me rasseoir.