II

2266 Words
IIMme de Vaulan se donna trois jours de réflexion et de prière, et, ce laps de temps écoulé, ce fut une acceptation qui partit pour le château de Sailles. Quinze jours plus tard, la jeune femme quittait la petite maison blanche où elle avait vécu deux années, sinon heureuse, à cause du chagrin cruel qui ne devait jamais disparaître, du moins paisible dans les joies douces de son amour maternel et dans la satisfaction d’une amitié grandissante avec ses excellents voisins. Des larmes coulèrent de part et d’autre, car les deux jeunes femmes s’étaient sincèrement attachées l’une à l’autre. Et Ghislain se mit à sangloter en embrassant pour la dernière fois la petite Noella, que sa mère avait emmenée à la gare. Comme s’il eût compris, le bébé commença à pleurer aussi en crispant ses petits poings. – Vous allez manquer à ma Noellette, mon pauvre Ghislain ! dit Mme des Landies tout en berçant doucement l’enfant pour la calmer. Elle vous connaissait déjà si bien ! – Mais je reviendrai ! N’est-ce pas, maman, que nous reviendrons voir Mme des Landies et Noella ? s’écria Ghislain. Mme de Vaulan murmura : – Je ne sais... je l’espère... – Mais j’y compte absolument ! répliqua avec vivacité Mme des Landies. Le Périgord et le Béarn sont assez proches pour que vous fassiez souvent ce petit voyage. Votre parent ne vous en empêchera pas, j’imagine ? – Le sais-je ! dit la jeune veuve d’une voix étouffée. D’étranges appréhensions m’oppressent, je ne puis les chasser malgré tous mes efforts. – C’est une sensation nerveuse, chère madame, soyez-en persuadée. Vous verrez que tout se passera admirablement, que le duc de Sailles va devenir fou de son charmant petit héritier, et qu’il appréciera bien vite les nombreuses qualités de la comtesse de Vaulan. Mais voici le train, je crois, cet affreux train qui va noua séparer ! Le substitut, s’étant occupé des bagages de la voyageuse, revenait en ce moment, le bulletin à la main. Sa femme et lui installèrent la jeune veuve et Ghislain dans un compartiment de secondes et restèrent sur le quai jusqu’au moment où, la voie faisait une courbe, ils ne virent plus le pâle visage de Mme de Vaulan ni celui de Ghislain tout marbré de pleurs. Le voyage qu’avait à accomplir Mme de Vaulan se trouvait relativement long, par suite de changements de trains et d’attente indéfinie dans de petites gares mal desservies. Et cependant, elle eût souhaité le voir durer bien plus encore. La seule perspective de l’arrivée lui serrait étrangement le cœur. Pourtant, le but approchait. Voici qu’elle apercevait les premières maisons de Saint-Pierre-de-Sailles, le village le plus voisin du château. Le train s’arrêta à la petite gare. Mme de Vaulan et Ghislain descendirent, et la jeune femme jeta un coup d’œil autour d’elle. Il n’y avait personne d’autre que le chef de gare et un homme d’équipe. La jeune femme tendit au premier ses billets et sortit de la gare. Sur la petite place plantée d’ormes, deux carrioles, et c’était tout. Vraisemblablement, le châtelain de Sailles, bien que prévenu, n’avait envoyé personne au-devant des voyageurs. Ce manquement à la plus élémentaire politesse n’était pas encourageant. Et qu’allait-elle faire, si le château était éloigné ? En se détournant, elle vit non loin d’elle le chef de gare qui la regardait avec surprise. Elle s’avança vers lui. – Monsieur, auriez-vous la complaisance de me dire à quelle distance d’ici se trouve le château de Sailles ? – Il faut bien compter six bons kilomètres, madame. – Six kilomètres ! Ne pourrais-je trouver un véhicule pour m’y rendre ? – Hum ! je ne vois pas !... à moins que vous ne vous contentiez d’une carriole, madame ? Voilà le père Midon qui acceptera bien de vous laisser en passant au château. – Oui, oui, je m’en contenterai certainement. Le chef de gare fit quelque pas vers un gros paysan rougeaud qui sortait du petit cabaret bâti sur le côté de la place. – Eh ! père Midon, voulez-vous emmener dans votre carriole ces voyageurs qui vont au Château noir ? – Tout de même, dit le fermier en soulevant poliment son vieux chapeau. Mais, dame, ce n’est pas doux. Il s’interrompit et prêta l’oreille à un roulement de voiture. Au détour de la place apparut un landau superbement attelé, sur le siège duquel se tenaient un cocher et un valet de pied en livrée bleu sombre à parements blancs. – L’équipage de Sailles ! en tenue de gala ! murmura le chef de gare d’un ton stupéfié. La voiture, après une courbe impeccable, s’arrêta devant la gare. Le valet de pied sauta à terre, jeta un coup d’œil autour de lui et s’avança vers Mme de Vaulan. – Madame la comtesse de Vaulan-Mornelles ? interrogea-t-il respectueusement. Et sur la réponse affirmative de la jeune femme, il reprit : – Madame la comtesse voudra bien excuser notre retard. Nous n’avons pas été prévenus assez tôt. Les voyageurs s’installèrent et l’équipage reprit la route du château. – Oh ! maman, quelle belle voiture ! dit Ghislain en passant sa petite main sur l’étoffe soyeuse des coussins. Et puis, il y a une couronne sur la portière, vous avez vu, maman ? Elle lui répondit vaguement, tout en caressant ses boucles blondes. Maintenant, elle se sentait un peu soulagée en constatant que le manque de politesse qui l’avait blessée et inquiétée n’existait réellement pas. La route montait fort sensiblement. De chaque côté s’étendaient des bois de chênes coupés d’amoncellements granitiques. Et tout à coup, au tournant d’une pente courte, mais extrêmement raide, les voyageurs virent se dresser, bâti sur le roc, un château féodal remarquablement conservé, dont les sombres murailles justifiaient le nom de « château noir » donné par le chef de gare. Malgré le doux soleil d’une belle fin de journée automnale qui dorait les vieilles tours, cette antique demeure avait un aspect austère, presque rébarbatif. La voiture vint s’arrêter devant le pont de pierre qui remplaçait le pont-levis jadis jeté sur les fossés profonds. Les voyageurs descendirent et entrèrent sous une haute voûte, puis dans la salle des Gardes, de dimensions immenses. Là étaient rangés une dizaine de domestiques. Et, par une des larges portes ouvrant sur cette salle, apparut une jeune femme grande et forte, vêtue de soie noire. Ses cheveux d’un blond pâle, coiffés en bandeaux, encadraient un visage régulier, réellement beau, bien que légèrement empâté par un naissant embonpoint, et doué du plus beau ton rosé et blanc qu’il fût possible de voir. Cette inconnue tenait par la main un petit garçon malingre, à l’air maussade. Elle s’avança vers Mme de Vaulan et dit d’une voix douce et froide, en s’inclinant légèrement : – Le duc de Sailles m’a chargée de vous souhaiter la bienvenue dès le seuil de sa demeure. Permettez-moi de me présenter : je suis sa belle-fille, la baronne Van Hottem. Tout en disant ces mots, elle enveloppait d’un regard rapide la nouvelle venue, et surtout Ghislain, un peu désorienté et intimidé. Mme de Vaulan répondit quelques mots aimables, puis, sur un signe de la baronne, un domestique s’avança. – Antoine va vous conduire près du duc de Sailles, madame. Mon beau-père souhaite vous connaître dès maintenant. Les voyageurs suivirent le domestique le long d’immenses couloirs dallés jusqu’à une porte à laquelle Antoine frappa. Une voix brève répondit : – Entrez ! Le domestique ouvrit doucement les deux battants de la porte et s’effaça pour laisser passer la jeune femme et son fils. Ceux-ci virent devant eux une vaste pièce lambrissée, garnie de superbes meubles anciens. Dans la profonde embrasure d’une fenêtre, un homme aux cheveux blancs était assis. Mme de Vaulan et Ghislain se sentirent subitement enveloppés d’un regard scrutateur, par les yeux sombres qui brillaient au milieu de ce visage jauni et profondément creusé de rides. Le duc se leva lentement. Il était de petite taille, et courbé encore par les années. Malgré cela il parut singulièrement imposant à la jeune femme anxieuse de l’accueil qui lui serait fait. Elle s’avança pourtant, tandis que lui-même faisait quelques pas ; ils échangèrent un cérémonieux salut. – Ma cousine, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue dans cette demeure. J’ose espérer que vous voudrez bien la considérer comme la vôtre. Le ton était des plus courtois, presque bienveillant, et le cœur de Mme de Vaulan s’allégea légèrement. Elle répliqua par une phrase charmante qui parut plaire au vieillard, car sa physionomie fermée et hautaine s’éclaira. – Et voici, monsieur le duc, mon petit Ghislain. Doucement, elle poussait vers le duc l’enfant qui s’était un peu caché derrière elle. Le vieillard eut un tressaillement. Il posa sa main tremblante sur la tête blonde et considéra longuement le fin visage empourpré par l’émotion de cette présentation solennelle. – Il rassemble à Renaud, sauf les yeux, murmura-t-il d’une voix troublée. Un vrai Mornelles !... Il fera un beau duc. Il jeta un furtif regard vers les deux photographies disposées sur une petite table et soupira douloureusement : – Il s’appelle Ghislain, dites-vous, ma cousine ? Comme mon père. Nous en ferons, à l’exemple de celui-ci, un vrai grand seigneur. Mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je vais vous faire conduire à votre appartement, car vous devez avoir besoin de repos. Il agita une sonnette et dit au domestique qui se présenta : – Prévenez Mme la baronne que nous l’attendons. Quelques instants plus tard, Mme Van Hottem arrivait, toujours suivie de son fils. – Vous voudrez bien, Cornélia, montrer à la comtesse de Vaulan son appartement. À ce soir, ma cousine, nous nous retrouverons pour le dîner. Le long de l’escalier de pierre sombre, à travers de larges corridors, la baronne guida les voyageurs jusqu’à une sorte de rotonde de pierre, au sol pavé de dalles de granit. Les murailles disparaissaient sous les trophées de chasse et les panoplies d’armes. – Ceci est l’antichambre de l’appartement qui fut de tout temps, celui des ducs de Sailles. Le duc Renaud l’a délaissé pour habiter au rez-de-chaussée, à cause de ses rhumatismes qui l’empêchent de gravir un escalier. Il a voulu qu’il soit désormais celui de votre fils. Et les yeux bleu pâle de la baronne se posaient, l’espace d’une seconde, sur le petit Ghislain. Elle ouvrit une porte et montra à Mme de Vaulan les pièces composant l’appartement, toutes décorées avec somptuosité, mais sévèrement. Puis elle se retira en disant qu’elle allait envoyer la femme de chambre retenue pour le service particulier de la comtesse de Vaulan. Une demi-heure après seulement, la jeune veuve vit apparaître une femme entre deux âges, à l’air doucereux, qui s’excusa de ce retard avec des phrases entortillées. Mme de Vaulan ayant demandé ses bagages, il lui fut répondu qu’une voiture était partie les chercher et qu’ils arriveraient certainement dans un instant. Mais l’instant s’allongeait indéfiniment, et l’heure du dîner sonnait lorsque les malles firent enfin leur apparition. Force fut donc à Mme de Vaulan et à Ghislain de descendre en costume de voyage. Dans la salle à manger, ils trouvèrent le duc de Sailles, Mme Van Hottem et son fils. Le duc était en correcte redingote, sa belle-fille avait orné son corsage de faille noire d’un fort beau col de dentelle, et le petit Pieter se raidissait fièrement dans son costume de velours bleu. Mme de Vaulan vit le coup d’œil jeté par le duc sur sa robe noire un peu fanée par le voyage et sur le modeste costume gris de Ghislain. Elle s’excusa aussitôt de cette tenue négligée en en expliquant la raison. Le vieillard eut un v*****t froncement de sourcils. – Comment, vous n’aviez pas encore vos malles ? Mais, en vérité, Cornélia, comment le service est-il fait, aujourd’hui ? Voilà trois heures au moins que Mme de Vaulan est arrivée, et on n’a pas pu lui apporter plus tôt ses bagages ? – Ce sont des négligences de domestiques, mon père, répondit tranquillement la baronne. J’avais donné des ordres précis, mais on ne peut se figurer la difficulté inouïe avec laquelle on se fait obéir aujourd’hui. – Cependant, le service s’est toujours fait parfaitement jusqu’ici, je ne vois pas de raisons pour qu’il n’en soit pas toujours ainsi. Voulez-vous vous mettre en face de moi, ma cousine ? La jeune femme s’assit à la place de la maîtresse de maison. Elle se sentait un peu gênée à la pensée qu’elle en dépossédait peut-être Mme Van Hottem. En tout cas, la baronne ne paraissait aucunement froissée, rien ne bougea sur sa physionomie froide et paisible, tandis qu’elle s’asseyait à la droite du duc de Sailles. Le repas, très simple, était servi dans de précieuse et antique porcelaine ; trois domestiques circulaient, silencieux, autour de la table garnie d’une argenterie magnifique. Le vieux duo avait conservé le grand train de maison d’autrefois, malgré ses deuils et sa solitude. Et il avait aussi gardé quelque chose de son esprit original et vif, ainsi que le prouva la conversation qu’il entretint avec Mme de Vaulan et la baronne. De temps à autre, il jetait un long coup d’œil vers Ghislain, qui écoutait très sagement tout en se demandant pourquoi ce petit garçon si vilain assis près de Mme Van Hottem lui lançait de si méchants regards en dessous. Le dîner terminé, Mme de Vaulan prit congé du duc et de sa belle-fille. Elle était fort lasse et avait hâte de trouver le repos et la solitude de son appartement. Sur l’ordre du châtelain, un domestique la conduisit à travers les corridors encore inconnus d’elle. Comme ils passaient devant une voûte imparfaitement éclairée, qui était pans doute l’entrée de quelque couloir de service, Mme de Vaulan entrevit, une seconde, une apparition étrange : une femme au teint brun, enveloppée d’une sorte de tunique de couleur éclatante. Deux sombres prunelles se posèrent sur la jeune femme et l’enfant, puis l’apparition s’effaça dans les profondeurs de la voûte. Rien n’était prêt dans l’appartement de Mme de Vaulan, complètement obscur. Appelée par plusieurs coups de sonnette, la femme de chambre arriva enfin, toujours doucereuse, avançant des excuses embrouillées, et prépara avec une sage lenteur le coucher de la jeune femme et de l’enfant. – Maman, je n’aime pas du tout cette Bertine, confia Ghislain à sa mère. Et le fils de la grande dame blonde a l’air grognon, n’est-ce pas, maman ? – Il est peut-être malade, mon chéri. Il faudra, malgré tout, te montrer aimable pour lui. Allons, fais ta prière, mon Ghislain, demande au bon Dieu de devenir un bon petit garçon, afin d’être aimé de ton oncle. En elle-même, la jeune femme songeait qu’avec la charmante nature de Ghislain il ne serait pas difficile à l’enfant de conquérir le cœur de son parent. Durant le dîner, elle avait remarqué les regards dirigés par le duc vers le petit être qui reproduisait si bien le type de sa race. Et, lorsque l’enfant lui avait respectueusement souhaité le bonsoir, le vieillard l’avait enlevé dans ses bras pour poser un instant ses lèvres sur le front ombragé de boucles blondes.
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