III

2076 Words
IIIOui, le cœur orgueilleux du duc de Sailles était bien pris par l’enfant blond qui unissait les traits superbes des Mornelles à la grâce charmeuse et à l’enveloppante douceur d’Antoinette d’Erques. Les nouveaux arrivés n’eurent pas à faire le siège de la place, celle-ci s’était rendue d’elle-même. Il résulta, de cette sympathie subite et entière que n’avait pas prévue la jeune femme, une conséquence destinée à lui provoquer de graves soucis. Le duc Renaud lui déclara, deux jours après son arrivée, que le gouvernement intérieur allait passer des mains de Mme Van Hottem entre les siennes. Elle eut beau protester, il fut inébranlable. – Vous êtes la mère de mon héritier, ces fonctions vous reviennent de droit. Cornélia, du reste, est une femme trop sensée pour en éprouver le moindre froissement. De fait, la baronne avait résigné ses fonctions avec la plus tranquille bonne grâce. Toutes les clés furent apportées, dès le lendemain mutin, dans l’appartement de Mme de Vaulan, par la Javanaise qui servait de femme de chambre à Mme Van Hottem. C’était cette femme, ancienne nourrice du petit Pieter, que les voyageurs, avalent aperçue sous la voûte, le soir de leur arrivée. La jeune veuve se trouva donc, tout à coup, à la tête de cette importante maison. Ces rouages intérieurs, depuis longtemps en mouvement, devaient nécessairement continuer à tourner sans grandes difficultés, bien que dirigés par une nouvelle main. Mais des complications singulières surgissaient à chaque instant, et cela à propos même des faits les plus simples. En apparence, la domesticité semblait entièrement respectueuse des Ordres de Mme de Vaulan... En réalité, la jeune femme avait l’intuition qu’elle n’était pas obéie, qu’une influence occulte s’exerçait qui annihilait son autorité. Ces oublis de service qui l’avaient étonnée le soir de son arrivée, dans cette demeure pourvue de serviteurs parfaitement stylés, se renouvelaient fréquemment, non seulement pour elle-même, mais encore à l’égard du duc de Sailles. Il s’en plaignit un jour, pendant la partie de whist que faisaient chaque soir avec lui Mme de Vaulan et la baronne. – Vraiment, mon oncle, vous m’en voyez désolée ! dit la jeune femme, rouge de confusion. Je ne sais à quoi attribuer ces négligences. Mes ordres sont mal compris, peut-être ! – Je vous crois trop douce, Antoinette. Il faut mener ses gens un peu à la baguette, vous savez. Allons, ne vous troublez pas ainsi de ma petite observation. Mais les négligences se renouvelaient, changeaient de nature, et le service du château de Sailles se désorganisait réellement, malgré les efforts de la pauvre Antoinette. Que faire cependant devant une résistance qui ne vous heurte pas de front, que l’on sent seulement latente et sourde ? Elle n’osait demander l’aide de Mme Van Hottem. La baronne, invariablement polie, se tenait sur une réserve paisible et froide qui semblait d’ailleurs la caractéristique de sa nature. Mme de Vaulan ne la voyait guère qu’aux repas et le soir, pendant la partie du duc. Autrement, elle se tenait dans son appartement ou se promenait dans le parc avec son fils. Sa discrétion, on ne pouvait le nier, était parfaite. Antoinette se demandait parfois avec un peu d’angoisse si cette étrangère n’était pas la cause de l’hostilité qu’elle sentait autour d’elle. Cependant la baronne ne semblait plus avoir aucun rapport avec la domesticité. Akelma, la Javanaise, assurait seule le service de sa maîtresse, et jamais Mme de Vaulan ne l’avait vue s’entretenir avec qui que ce soit. Ces soucis d’intérieur pesaient lourdement sur la jeune femme, qui ne trouvait aucun dérivatif dans la vie monotone du château de Sailles. Depuis ses deuils successifs, le duc Renaud avait cessé ses relations de voisinage, et Mme Van Hottem paraissait également fort amie de la solitude. Mme de Vaulan et Ghislain n’avaient donc comme ressource que de se promener dans le parc, heureusement fort étendu. Les seuls moments heureux pour Mme de Vaulan étaient ceux où elle s’occupait de son fils. Elle lui apprenait à lire, et l’enfant faisait de rapides progrès. L’air très pur que l’on respirait ici lui convenait à merveille, il devenait de plus en plus charmant. Très souvent, le duc l’appelait près de lui, il s’égayait de ses reparties et aimait à le voir assis dans les grands fauteuils surmontés de la couronne ducale, si joli, si aristocratique, occupé à feuilleter attentivement des albums d’images ou caressant Midas, le vieil épagneul, qui avait été le compagnon de chasse préféré de Gérard de Mornelles, le fils du duc Renaud. Très visiblement l’enfant avait fait la conquête absolue du vieillard. Celui-ci semblait moins renfermé, sa physionomie froide et altière s’éclairait toujours à l’entrée de Ghislain. Le petit garçon jouissait près de lui de grandes privautés, dont il n’abusait pas, d’ailleurs, sa mère ayant su, si jeune qu’il fût, le pénétrer du principe de la discrétion. Et la façon sérieuse, vraiment remarquable, dont elle élevait l’enfant, le dévouement absolu dont elle l’entourait, contribuaient, autant que son charme personnel et sa délicate intelligence, à lui attirer l’estime du duc de Sailles. L’hiver arriva, assez précoce. Dans les cheminées monumentales, des troncs d’arbres brûlaient tout le jour. Le duc, fortement pris par ses rhumatismes, ne quittait plus sa chambre. Tour à tour, Mme de Vaulan et Ghislain, la baronne et son fils, venaient lui tenir compagnie. Ses souffrances le rendaient assez atrabilaire, et Ghislain seul avait le pouvoir de l’égayer un peu. Les difficultés intérieures ne diminuaient pas pour Mme de Vaulan. Quelque chose d’insaisissable existait, qui annihilait mystérieusement tous les efforts de sa bonne volonté. Au début de décembre, Ghislain s’enrhuma à la suite d’une promenade qu’il avait faite dans le parc avec Bertine, la femme de chambre. Ce rhume dégénéra en bronchite, et l’enfant dut garder le lit. Mme de Vaulan ne le quitta pas tant qu’elle lui vit un peu de fièvre. La nuit, elle dormait à peine, écoutant la respiration embarrassée de l’enfant, toute prête à accourir lorsqu’il se mettait à tousser. Enfin, le mieux se manifesta, et la jeune femme se trouva un peu tranquillisée. Elle se remit à parcourir le château pour veiller à tous les détails, tâche rendue épineuse par l’étrange mauvaise volonté dont elle se sentait entourée. La nuit, elle pouvait dormir maintenant, le cher petit être reposait, paisible, dans sa chambre bien chauffée durant le jour, close le soir par elle-même qui ne laissait pas ce soin à la femme de chambre. Une nuit, elle s’éveilla en sursaut. Un sifflement bizarre, un peu strident, avait retenti. Sur son visage, elle sentit un air glacé. Elle se précipita hors de son lit, s’élança vers la chambre voisine. La fenêtre, soigneusement fermée par elle la veille au soir, était grande ouverte, et, dans son lit, l’enfant, découvert, grelottait. Il s’ensuivit une sérieuse complication, dont triompha la vigoureuse constitution du petit malade. Tant que dura le danger, le duc Renaud se traîna chaque jour jusqu’à la chambre de l’enfant. Lorsque Ghislain entra en convalescence, il le combla de gâteries, et cette maladie parut avoir encore resserré les liens d’affection qui l’attachaient à son héritier. Le châtelain avait voulu établir les responsabilités au sujet de cette fenêtre ouverte. Mais il ne rencontra que cette constatation absolue : Mme de Vaulan, seule, s’occupait de regarder chaque soir les fenêtres de la chambre de son fils, et cette fois, comme les autres, elle avait rempli cet office de surveillance, ainsi qu’elle le déclara elle-même. – Mais alors, vous n’avez pas fait attention ! Vous avez eu un oubli, une négligence ! dit le duc avec quelque aigreur. – Oh ! non, je suis bien certaine d’avoir tout regardé, d’avoir même secoué fortement les deux fenêtres pour m’assurer qu’il n’y avait rien à craindre ! – Alors, comment expliquez-vous ? Personne n’est entré chez l’enfant, ensuite ? – Non, absolument personne. Toutes nos portes étaient closes. Elle ne pouvait, en effet, s’expliquer ce mystère, non plus que cet étrange sifflement qui l’avait réveillée opportunément. Plus que jamais, elle veilla sur son fils. Celui-ci demeurait un peu délicat, le docteur conseillait beaucoup de ménagements et aussi des distractions. – Il lui faudrait un camarade de son âge, par exemple. – Hum ! ce n’est pas facile ! observa le duc. Il y a bien Pieter... mais je crois qu’il ne te va guère, petit Ghislain ? L’enfant secoua vivement sa tête blonde. – Non, mon oncle, il était tout le temps de mauvaise humeur, les deux fois que j’ai joué avec lui. – Oui, c’est un caractère désagréable, je te le concède. Sa mère fait cependant tout ce qu’elle peut pour le transformer. Voyons, qui pourrions-nous te trouver comme camarade ? Ah ! peut-être le petit d’Aubars ! Vous avez dû voir Mme d’Aubars à l’église, Antoinette ? Elle y est très assidue. Une grande brune, l’air froid et triste, en deuil sévère. Elle est veuve depuis deux ans et habite le petit castel de Rocherouge, tout près de Saint-Pierre. Autrefois, nos deux familles voisinaient beaucoup. Elle vient encore me voir au premier janvier. Son fils m’a paru gentil, bien élevé. Vous pourriez lui faire une visite, Antoinette, je suis sûr que vous trouveriez de l’agrément dans des relations avec cette jeune femme très distinguée et plus aimable que ne pourrait le faire croire son apparence un peu froide. Dès le lendemain, Mme de Vaulan se rendait à Rocherouge. Elle se trouva fort bien accueillie par Mme d’Aubars, et le petit Maurice lui parut réaliser le type du camarade désiré pour Ghislain. Quelques jours plus tard, les deux enfants jouaient dans le parc du château, et, sur l’ordre du duc, une voiture alla chaque jour à Rocherouge prendre le petit d’Aubars ou y conduire Ghislain, déjà enchanté de son nouvel ami. Mme Van Hottem n’avait paru se froisser aucunement de voir un camarade du dehors donné au futur duc, alors que son fils, à peu près du même âge, était tout désigné pour remplir ce rôle. Elle n’avait du reste jamais paru très désireuse de voir ensemble les deux enfants, et il fallait convenir que la retraite dans laquelle elle tenait Pieter ne devait pas contribuer à rendre plus sociable ce caractère maussade. Cependant, par politesse, Mme de Vaulan faisait parfois demander le petit Van Hottem pour jouer avec les deux autres enfants. En voyant arriver Pieter, toujours renfrogné, Maurice faisait une légère moue et Ghislain fronçait un peu ses beaux sourcils blonds. Mais néanmoins, parfaitement élevés tous deux, ils s’efforçaient d’être suffisamment aimables et d’entraîner dans leurs jeux le petit Hollandais. La Javanaise arrivait toujours avec son jeune maître, elle le surveillait en exécutant de ravissantes broderies. Les prunelles noires, extraordinairement brillantes, allaient sans cesse de lui à Ghislain. À cette servante dont elle paraissait faire un cas immense, la baronne confiait très souvent son fils, et un jour, voyant Mme de Vaulan un peu souffrante se forcer pour accompagner les enfants dans le parc, elle dit, avec sa froide urbanité coutumière : – Vous pouvez sans crainte les laisser sous la surveillance d’Akelma. Elle ne les quittera pas des yeux, soyez-en certaine, et saura se faire obéir d’eux. Mme de Vaulan laissa donc les trois enfants s’en aller sous la conduite de la Javanaise. Au retour, Ghislain lui raconta avec enthousiasme qu’Akelma savait de merveilleuses histoires de son pays, et qu’elle avait promis de leur apprendre des jeux nouveaux. Elle était très soigneuse, très attentive pour lui, elle avait veillé à ce qu’il ne prît pas trop chaud en courant, et, lui voyant au front un peu de sueur, elle avait voulu la lui essuyer avec un mouchoir de soie qui sentait très bon. Mais Pieter, jaloux, s’était jeté sur elle et avait saisi le mouchoir en criant : – À moi d’abord ! Tu n’as pas besoin de t’occuper de lui ! Akelma, toujours si douce pour son petit maître, l’avait brusquement saisi, lui avait arraché le mouchoir et avait jeté celui-ci dans le torrent qui coulait au bas du parc. – De colère, maman, oui, c’est sûr, car elle avait un air ! Et son teint était tout changé, ses mains tremblaient. Mais j’ai un peu mal à la tête, maman, et j’ai bien sommeil. Ce mal de tête augmenta encore et persista tout le lendemain. Pieter en était atteint aussi, à un degré moindre. Le surlendemain, les deux enfants étaient à peu près remis, mais Ghislain conservait une sorte de langueur qui ne diminua pas les jours suivants. De son côté, Mme de Vaulan éprouvait une extrême lassitude, de fréquents malaises venaient l’assaillir. Son sommeil était lourd, peuplé de songes pénibles, elle perdait l’appétit et changeait à vue d’œil. – Vous êtes vraiment pâlie et maigrie, Antoinette, lui dit un jour le duc de Sailles. Peut-être le climat d’ici ne vous convient-il pas ? – Je ne sais pas, mon oncle, mais il est vrai que je me sens très fatiguée. – Eh bien ! il faut vous reposer davantage. Cornélia vous suppléera quelque temps dans votre tâche de maîtresse de maison, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en se tournant vers sa belle-fille qui se trouvait précisément là. – Mais certainement, mon père, répondit-elle avec une tranquille bonne grâce. De ce moment, le service redevint irréprochable. Et Mme de Vaulan se trouva soulagée de n’avoir plus à remplir cette tâche singulièrement lourde pour elle. Mais sa fatigue ne disparut pas, bien au contraire, malgré les quelques distractions qu’elle essaya de se procurer ; de plus en plus aussi elle tentait de résister, mais en vain à cette tristesse découragée qui envahissait son cœur jusque-là si vaillant, même au milieu des douloureuses épreuves déjà traversées.
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