Le nouveau départ
Chapitre 1 — Le nouveau départ
La première chose qu’Aria remarqua en entrant dans son nouvel appartement fut le silence.
Un silence étrange.
Pas celui d’un endroit où l’on se sent chez soi. Celui d’un lieu qui ne vous connaît pas encore.
Elle resta quelques secondes dans l’embrasure de la porte, une main serrée autour de la poignée de sa valise, l’autre tenant son trousseau de clés.
Devant elle, l’appartement était presque entièrement vide.
Quelques meubles essentiels. Des cartons encore fermés. Une cuisine blanche. Un canapé qu’elle avait choisi sans trop réfléchir. Et cette grande fenêtre du salon qui donnait sur une rue qu’elle ne connaissait pas encore.
Aria referma doucement la porte derrière elle.
Le clic de la serrure résonna dans l’appartement.
Elle posa ses clés sur le comptoir.
— Voilà…
Sa propre voix lui parut étrangère.
Elle regarda autour d’elle.
— C’est chez moi.
Cette fois, elle le dit plus doucement.
Elle aurait voulu ressentir immédiatement de la joie.
Mais ce qu’elle ressentit fut surtout… du vide.
Aria retira son manteau et le posa sur le dossier d’une chaise. Elle déplaça une valise de quelques centimètres, puis s’arrêta.
Elle n’avait aucune idée par où commencer.
Alors elle fit ce qu’elle faisait toujours lorsqu’elle ne savait pas quoi faire.
Elle rangea.
Une boîte dans la chambre.
Une autre dans la cuisine.
Des livres sur une étagère.
Quelques vêtements dans la penderie.
Elle essayait de donner une place aux choses, comme si chaque objet posé correctement pouvait l’aider à remettre un peu d’ordre dans sa vie.
Au bout d’une heure, elle s’assit par terre au milieu du salon.
Autour d’elle, plusieurs cartons portaient encore les mots qu’elle avait écrits au marqueur.
Livres.
Danse.
Souvenirs.
Elle fixa le dernier.
Souvenirs.
Elle hésita.
Puis elle détourna les yeux.
Pas aujourd’hui.
Elle n’était pas venue ici pour vivre dans le passé.
Elle s’allongea quelques secondes sur le tapis et regarda le plafond.
Vingt-quatre ans.
Elle avait vingt-quatre ans et recommençait tout.
Encore.
Elle pensa à ses parents.
À sa mère qui aurait probablement adoré cet appartement, malgré sa petite taille.
À son père qui aurait trouvé le quartier trop bruyant avant de finir par s'y habituer.
Un sourire fragile apparut sur ses lèvres.
— Vous me manquez.
Les mots sortirent sans qu’elle les contrôle.
Ses yeux piquèrent.
Elle cligna rapidement des paupières.
Elle avait appris à ne pas avoir honte de ses larmes.
Mais elle avait aussi appris qu’il était possible de continuer à avancer avec un cœur brisé.
Son mariage lui revint ensuite à l’esprit.
Elle ne ressentait presque plus de colère.
C’était terminé.
C'était probablement le plus étrange.
Pendant longtemps, elle avait cru que quitter quelqu’un qu’on n’aimait plus serait une libération immédiate.
Ça ne l’était pas.
Il restait les habitudes.
Les souvenirs.
Les questions.
Et surtout cette impression désagréable d’avoir consacré des années à une vie qui n’était pas vraiment la sienne.
Elle s’était oubliée.
Elle ne voulait plus recommencer.
Cette fois, elle voulait choisir.
Elle se releva et ouvrit une autre boîte.
Ses chaussures de danse étaient à l’intérieur.
Aria les prit délicatement.
Elle les observa quelques secondes.
Le cuir avait été marqué par des centaines d’heures d'entraînement.
Elle avait dansé presque toute sa vie.
Contemporain.
Hip-hop.
Danses sociales.
Elle avait touché à presque tous les styles qui lui étaient passés sous les yeux.
Mais le tango argentin…
Elle ferma les doigts autour d'une chaussure.
Le tango était différent.
Il fallait écouter.
Pas seulement la musique.
L'autre personne.
Son poids.
Sa respiration.
Ses hésitations.
Sa confiance.
Une danse où deux personnes pouvaient se raconter des choses sans prononcer un seul mot.
Aria avait toujours aimé ça.
Peut-être parce qu'elle avait passé trop de temps à ne pas dire ce qu'elle ressentait.
Son téléphone vibra sur le comptoir.
Elle sursauta légèrement.
Un numéro inconnu.
Elle fronça les sourcils.
Puis répondit.
— Allô?
— Bonjour. Est-ce que je parle bien à Aria Morel?
La voix masculine était calme, professionnelle.
— Oui.
— Je suis Gabriel Delorme.
Elle se redressa.
Le nom lui disait quelque chose.
— Du Studio Élan?
— Exactement.
Elle regarda ses chaussures de danse.
— Bonjour.
— Je vous dérange?
Aria jeta un coup d’œil à l'appartement encore rempli de cartons.
— Je viens de déménager, alors ma journée est déjà un peu chaotique.
Il eut un petit rire.
— Alors je vais essayer de ne pas ajouter trop de chaos.
Elle sourit malgré elle.
— Je vous écoute.
Un court silence s’installa.
— Je vous appelle concernant l'offre dont nous avons parlé il y a quelques jours.
Aria s'assit sur le bord du canapé.
Elle avait effectivement échangé quelques courriels avec le studio avant son déménagement, mais elle n'avait encore rien accepté.
— Oui.
— Nous aimerions vous faire une proposition officielle.
Elle resta silencieuse.
— Quel genre de proposition?
— Une association.
Aria fronça légèrement les sourcils.
— Une association?
— Nous sommes un nouveau studio. Nous voulons nous faire une place dans le milieu compétitif. Nous cherchons des danseurs capables de représenter le studio dans différentes disciplines, mais particulièrement en tango argentin.
Elle regarda de nouveau ses chaussures.
— Vous savez que je n'ai jamais participé à une compétition.
— Je le sais.
— Alors pourquoi moi?
La réponse arriva sans hésitation.
— Parce que vous avez quelque chose qu'on ne peut pas apprendre facilement.
Aria sourit légèrement.
— C'est-à-dire?
— De la présence.
Elle resta silencieuse.
— Vous dansez comme si vous racontiez quelque chose, poursuivit Gabriel. Même lorsque vous ne faites que vous entraîner.
Cette fois, elle ne trouva rien à répondre.
— Nous voulons vous proposer des parts dans le studio en échange de votre implication dans notre développement et de votre participation aux compétitions.
Aria se redressa.
— Des parts?
— Oui.
— Vous êtes sérieux?
— Très.
Elle se leva et commença à marcher lentement dans le salon.
— Pourquoi faire ça?
— Parce que nous ne voulons pas simplement vous engager comme danseuse. Nous voulons que vous ayez quelque chose à gagner si le studio réussit.
Elle regarda par la fenêtre.
La rue était maintenant plongée dans la lumière orange des lampadaires.
Une nouvelle ville.
Un nouvel appartement.
Une nouvelle vie.
Et maintenant ça.
— Je dois réfléchir.
— Évidemment.
— Et lire le contrat.
— Je vous l'envoie ce soir.
Aria hocha la tête avant de réaliser qu'il ne pouvait pas la voir.
— D'accord.
— Et Aria?
— Oui?
— Ne dites pas oui parce que vous pensez que vous devez saisir toutes les occasions qui se présentent à vous.
Elle resta immobile.
— Dites oui seulement si vous en avez réellement envie.
Ces paroles la touchèrent plus qu'elle ne l'aurait voulu.
— Merci.
Ils raccrochèrent.
Aria posa son téléphone sur le comptoir.
Elle resta là, immobile.
Puis elle regarda ses cartons.
Son ancienne vie était derrière elle.
Devant elle, il n'y avait encore rien.
Seulement des possibilités.
Elle retourna dans le salon et s'agenouilla devant la boîte contenant ses chaussures.
Elle en sortit la paire de tango.
Elle les posa devant elle.
Puis elle passa doucement ses doigts sur le cuir.
— Peut-être que c'est le moment.
Elle ne savait pas encore si elle accepterait.
Elle ne savait pas ce qui l'attendait.
Elle ne savait pas que cette proposition allait bouleverser bien plus que sa carrière.
Et surtout, elle ne savait pas qu'un jour, dans ce nouveau studio, elle rencontrerait un homme qui allait réveiller en elle tout ce qu'elle avait passé des années à étouffer.
Mais ce soir-là, Aria n'avait pas besoin de connaître la suite.
Pour la première fois depuis longtemps, elle avait simplement envie de voir ce que demain lui réserverait.
Elle prit une grande inspiration.
Puis elle ouvrit son premier carton de livres.
— Une chose à la fois.
Et cette fois, elle le croyait vraiment.