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Un enquêteur hors pair

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Blurb

Un bijou d’une valeur inestimable disparait, au même moment quelque part un homme fuit en voyant s’approcher un policier laissant derrière lui une dinde et un chapeau. Une fille meurt de façon très inattendue et mystérieuse alors qu’elle est enfermée seule dans sa chambre. Un ingénieur est pris dans un piège macabre alors qu’il pense accomplir son travail. Voilà tant de récits qui relateront les talents hors pairs d’un extraordinaire enquêteur nommé Gilles-Perec. Bonne lecture !

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Manigances à Eyford
Au cours des années passées avec Gilles, il est arrivé, et ce très peu de fois que certains de mes problèmes deviennent les siennes après que je l’ai lui eu signalé: celui qui avait trait au pouce de M. Grim, et celui de la folie du colonel Wilburg. Le dernier est sans doute le plus intéressant pour un esprit aussi observateur que le sien ; toutefois l’autre est si étrange dans son début, si dramatique dans ses détails, qu’il vaut la peine d’être raconté, quoique mon ami n’ait pas eu l’occasion d’y employer toutes ses merveilleuses facultés d’analyse. L’histoire a été reproduite plus d’une fois dans les journaux ; mais, comme toujours, un simple entrefilet frappe moins le lecteur, que la série des faits se développant sous ses yeux et dévoilant peu à peu le mystère qui les enveloppe. Les détails de cette affaire firent alors une profonde impression sur moi et deux ans écoulés depuis n’en ont guère diminué l’effet. Je m’appelle Marc, je suis médecin et c’était pendant l’été de 1888, peu de temps après mon mariage. J’étais revenu à ma clientèle civile, et j’avais finalement quitté Gilles qui demeurait toujours dans Doyle Street, où j’allais souvent le voir ; j’avais même réussi à lui faire perdre un peu de ses habitudes de bohème, au point qu’il venait parfois chez nous. Ma clientèle s’était constamment accrue et comme je demeurais près de la gare de Paddington, j’avais quelques clients parmi les employés du chemin de fer. L’un de ceux-ci, que j’avais guéri d’une longue et douloureuse maladie, ne se lassait pas de chanter mes louanges et cherchait à m’envoyer tous les malades sur lesquels il pouvait avoir quelque influence. Un matin, un peu avant sept heures, je fus réveillé par la servante frappant à ma porte pour me dire que deux hommes de la gare de Paddington m’attendaient dans le cabinet de consultation. Je m’habillai à la hâte, car je savais par expérience que les blessures des employés étaient souvent très graves. Au moment où je descendais l’escalier, mon vieil ami, le chef de train, sortit de mon cabinet, en refermant avec soin la porte derrière lui. – Il est là, murmura-t-il, en désignant du doigt la pièce qu’il venait de quitter, il ne se sauvera pas. – Qui est-ce ? demandai-je, car les allures de mon interlocuteur semblaient dénoter un mystère. – C’est un nouveau patient, murmura-t-il. J’ai voulu l’amener moi-même, comme ça c’était plus sûr. Il est là, il n’y a rien à craindre. Il faut que je m’en aille maintenant, docteur ; j’ai mon travail, tout comme vous. Et il s’en alla, le brave rabatteur, sans même me donner le temps de le remercier. J’entrai dans mon cabinet et j’y trouvai un homme assis auprès de la table. Il était simplement vêtu d’un complet couleur de bruyère, sa casquette de drap était posée sur mes livres ; une de ses mains était enveloppée d’un mouchoir tout taché de sang. Comme âge, vingt- cinq ans au plus, avec une figure très mâle et un teint décoloré, qui me donna l’impression d’un homme qui serait sous le coup d’une très violente émotion. – Je regrette de vous déranger de si bonne heure, docteur, me dit-il. Mais j’ai eu cette nuit un très sérieux accident. Je viens d’arriver par le train du matin, et m’étant informé d’un médecin à Paddington, un brave homme m’a obligeamment amené ici. J’ai donné ma carte à la servante, mais je vois qu’elle l’a laissée sur la table. Je la pris et lus: M. Vincent GRIM, ingénieur hydraulicien, 16A, Victoria Street (3e étage). – Je regrette de vous avoir fait attendre, dis-je, en m’asseyant. Vous venez de faire un voyage de nuit, occupation plutôt monotone, n’est-ce pas ? – Oh ! je ne peux pourtant pas dire que ma nuit ait été monotone, répondit-il, en riant d’un rire nerveux qui le convulsait tout entier. Voulant arrêter une crise que je voyais venir : – Doucement ! criai-je. Calmez-vous ! et je lui préparai un verre d’eau. Mais tout fut inutile. Je ne pus enrayer une violente attaque de nerfs, une de ces attaques que les natures les plus énergiques peuvent subir après une grande émotion. Enfin il se calma, mais resta épuisé et un peu honteux. – Excusez-moi, dit-il, haletant. – Pas du tout. Buvez ! Je mis quelques gouttes de cognac dans de l’eau et je vis aussitôt revenir un peu de couleur à ses joues exsangues. – Ça va mieux ! dit-il. Et maintenant, docteur, voulez-vous avoir la bonté de soigner mon pouce ou plutôt l’endroit où était mon pouce. J’enlevai le mouchoir, je découvris sa main, et à la vue de la plaie je tressaillis malgré le sang- froid qu’une longue pratique m’a donné. Il ne restait que quatre doigts, et à la place du pouce il y avait une surface rouge et spongieuse, horrible à voir. Le pouce avait été coupé ou arraché, juste à sa naissance. – Grand Dieu ! m’écriai-je, c’est une horrible blessure. Vous devez avoir beaucoup saigné ? – Oui, beaucoup. Je me suis même évanoui sur le coup; et je crois que je suis resté assez longtemps sans connaissance. Quand je suis revenu à moi, je saignais toujours, alors j’ai attaché mon mouchoir très serré autour de mon poignet, et je l’ai assujetti avec une épingle. – Parfait ! Vous mériteriez d’être chirurgien. –J’ai appris cela au cours de mes études d’ingénieur ; cela rentre dans ma spécialité. –Cette blessure a dû être faite par un instrument très lourd et très tranchant ? dis-je après avoir examiné la plaie. – Oui, par un instrument ressemblant à un couperet. – Un accident, je pense ? – Pas du tout. – Quoi, un attentat ? – Précisément. – Mais c’est affreux ! J’épongeai la plaie, la nettoyai, la pansai ; et finalement la recouvris d’ouate et de bandages phéniqués. Mon patient resta tout le temps adossé à sa chaise, sans broncher, mais je remarquai qu’il se mordait les lèvres fréquemment. – Comment vous sentez-vous ? demandai-je, quand j’eus fini. – Très bien. Votre cognac et votre pansement ont fait de moi un autre homme. Je me sentais très faible en arrivant, mais c’est qu’aussi j’en ai vu de rudes ! – Ne parlons pas de cela pour ne pas exciter vos nerfs. – Les voilà plus calmes. Au reste, il faudra que je raconte mon histoire à la police. Je vous avouerai toutefois que, si ce n’était le témoignage évident de ma blessure, ils ne croiraient pas à ma déposition, tant elle est extraordinaire et dépourvue de preuves. Et dans le cas où l’on voudrait faire une enquête, les indications que j’ai à donner sont si vagues qu’il est douteux que justice puisse être faite. – Ha ! m’écriai-je, s’il y a là un problème que vous désirez voir résoudre, je vous recommanderai fortement de venir avec moi chez mon ami M. Gilles-Perec, avant de vous adresser à la police officielle. – J’ai déjà entendu parler de ce monsieur et je serais très heureux de lui confier mon affaire, quoique naturellement je doive aussi recourir à la police. Voulez-vous me donner un mot d’introduction pour lui ? –Je ferai mieux. Je vous y mènerai moi- même. – Et je vous en serai très reconnaissant. – Prenons un fiacre et allons-y ensemble. Nous arriverons juste à temps pour déjeuner chez lui. Voulez-vous ? – Oui, je ne serai tranquille que lorsque j’aurai raconté mon aventure. – Eh bien ! ma servante va héler un fiacre : je suis à vous dans un instant. Je montai chez moi, expliquer brièvement l’affaire à ma femme, et cinq minutes après j’étais dans un cab, roulant avec mon nouveau client vers Doyle Street. Gilles-Perec était, comme je m’y attendais, à flâner dans son salon, en robe de chambre, lisant la colonne des annonces du Times, et fumant sa pipe d’avant déjeuner, pipe qui était composée de tous les fonds et résidus de la veille, soigneusement séchés et rassemblés sur le coin de la cheminée. Il nous reçut avec son affabilité habituelle, commanda un supplément de grillades et d’œufs, et mangea de bon appétit avec nous. Quand ce fut fini, il installa notre hôte sur un sofa, mit un coussin sous sa tête, et un verre d’eau mélangée de cognac à portée de sa main. –Je vois que votre aventure n’a pas été banale, monsieur Grim, dit-il. Étendez-vous là, et faites comme chez vous. Parlez si vous en avez la force, mais arrêtez-vous toutes les fois que vous vous sentirez fatigué, et entretenez vos forces au moyen de ce stimulant. – Merci, dit le patient, je me sens tout autre depuis que le docteur m’a pansé, et je crois que votre déjeuner a complété la cure. Je veux abuser le moins possible de votre temps, si précieux, et j’entre tout de suite en matière. Gilles s’assit dans un grand fauteuil, il ferma les yeux à demi et prit cette attitude lassée qui contrastait si fort avec sa nature vive, animée ; je m’assis en face de lui et nous écoutâmes en silence l’étrange récit que nous fit notre visiteur : – Il faut que vous sachiez que je suis orphelin et célibataire, je demeure seul, à Londres, dans un appartement meublé. Par profession, je suis ingénieur hydraulicien, et j’ai acquis pas mal d’expérience pendant les sept années d’apprentissage que j’ai fait chez Vianney et Hoppers. Je venais de terminer, il y a deux ans, lorsque la mort de mon père me mit à la tête d’une petite fortune qui me permit de m’établir à mon propre compte : je louai à cet effet un bureau dans Victoria Street. Tout début dans les affaires est pénible, mais j’eus assurément plus de difficultés qu’un autre. Pendant deux années entières je n’eus que trois consultations et un petit travail à faire. Voilà tout ce que ma profession me rapporta. Durant ce laps de temps, mes revenus bruts se sont élevés à vingt-sept livres et demie. Chaque jour, de neuf heures du matin à quatre heures du soir, j’attendais en vain dans mon petit réduit des visiteurs qui ne venaient pas et je commençais à perdre patience et à croire que je n’aurais jamais de clientèle. Hier, pourtant, juste au moment ou je m’apprêtais à quitter le bureau, mon commis entra pour me dire qu’un monsieur désirait me voir. Il me tendit une carte qui portait le nom du colonel Graham Yoan et presque en même temps je vis entrer le colonel lui-même. C’était un homme d’une taille au-dessus de la moyenne, mais d’une maigreur telle que je crois n’en avoir jamais vu de semblable. Son nez et son menton faisaient s*****e sur sa figure en lame de couteau et la peau de ses joues était tendue sur ses pommettes très accentuées. Cette maigreur extrême semblait être son état naturel, et non l’effet d’une maladie, car son œil était brillant, son pas rapide, son allure assurée. Il était simplement mais correctement vêtu, et paraissait approcher de la quarantaine. « Monsieur Grim », dit-il, avec une sorte d’accent allemand. On vous a recommandé à moi, non seulement pour vos capacités d’ingénieur, mais aussi pour votre discrétion à toute épreuve. Je m’inclinai, assez flatté de ce compliment. « – Puis-je savoir qui vous a donné ces excellents renseignements ? lui demandai-je. « – Euh, peut-être vaut-il mieux ne pas vous le dire tout de suite. J’ai appris de la même source que vous êtes orphelin et célibataire et que vous vivez seul à Londres. « – C’est parfaitement exact, répondis-je, mais je ne vois pas bien quel rapport cela peut avoir avec mes qualités professionnelles ; je croyais que vous veniez me consulter sur une question de métier. « – Sans aucun doute. Toutefois ce préambule était nécessaire, car si j’ai besoin d’un homme de votre profession, il faut aussi que cet homme soit d’une discrétion absolue, absolue, vous m’entendez bien. Or cette qualité se rencontre plus fréquemment chez un célibataire que chez un homme qui vit au sein de sa famille. « – Si je donne ma parole, de garder le secret, dis-je, vous pouvez absolument compter sur moi. Il me regarda fixement pendant que je parlais, et je crois n’avoir jamais vu un œil aussi méfiant et inquisiteur. « – Vous promettez, alors ? dit-il enfin. « – Oui, je promets. « – Silence absolu et complet, avant, pendant et après ? Aucune allusion à la chose, ni par un mot, ni par un écrit ? « – Je vous ai déjà donné ma parole. « – Très bien ». Il se leva brusquement, traversa la chambre comme un éclair, et ouvrit la porte. Le corridor était désert. « – C’est parfait, dit-il en revenant. Je sais que les commis sont souvent curieux des affaires de leurs patrons. Maintenant, nous pouvons causer en sûreté. Il approcha sa chaise tout contre la mienne, et recommença à m’examiner du même regard interrogateur et réfléchi. Je sentis tout à coup un sentiment de répulsion et même de terreur en présence des manières étranges de cet homme décharné. La crainte même de perdre un client ne put m’empêcher de témoigner mon impatience. « – Veuillez m’expliquer votre affaire, monsieur, dis-je ; mon temps est précieux. Que le ciel me pardonne cette dernière phrase, qui n’était qu’un vulgaire mensonge ; je ne pus l’arrêter sur mes lèvres. « – Accepteriez-vous cinquante guinées, pour une nuit de travail ? « – Parfaitement. « – Je dis une nuit de travail, je devrais dire une heure. Il me faut simplement votre avis sur une presse hydraulique qui marche mal. Si vous nous faites voir par où elle cloche, nous pourrons nous-mêmes la réparer. Que pensez-vous d’un travail de ce genre ? « – Le travail paraît facile et le salaire superbe. « – C’est ce qui me semble. Pouvez-vous venir ce soir par le dernier train. « – Où ? « – À Eyford, dans le Berkshire. C’est un petit endroit situé sur la limite de l’Oxfordshire, et à environ sept milles de Reading. Il y a à Paddington un train qui vous y amènera à onze heures quinze environ. « – Très bien. « – Je viendrai vous chercher avec une voiture. « – Ah ! c’est assez loin de la gare, alors ? « – Oui, notre petit trou est tout à fait dans la campagne. C’est à sept bons milles de la station d’Eyford. « – Nous n’y arriverons donc pas avant minuit, et je suppose que je ne trouverai pas de train pour me ramener ici. Il faudra que je passe la nuit là- bas ? « – Oui, nous vous logerons facilement. « – C’est bien ennuyeux. Ne pourrais-je pas venir à une heure plus pratique ? « – Non, et c’est précisément pour vous dédommager de ce dérangement nocturne que nous vous donnons à vous, homme jeune et inconnu, des honoraires égaux à ceux que pourrait demander une des célébrités de votre profession. Cependant, si vous préférez renoncer à l’affaire, naturellement, il n’y a rien de fait ». Je pensai aux cinquante guinées qui tombaient si à point. « – Avant tout, dis-je, je serai très heureux de me conformer à vos désirs. Je voudrais cependant comprendre un peu plus clairement ce que vous me demandez. « – Évidemment. Il est tout naturel que l’engagement que nous avons obtenu de vous ait excité votre curiosité. Je veux que vous agissiez en pleine connaissance de cause. Êtes-vous bien sûr que personne n’écoute ? « – Absolument sûr. « – Eh bien ! voici. Vous n’ignorez sans doute pas que la terre à foulon est un produit de valeur et qu’on n’en trouve en Angleterre que sur un ou deux points. « – En effet. « – Il y a quelque temps j’ai acheté une petite terre, très peu importante, à dix milles environ de Reading et j’ai eu la chance de découvrir un gisement de terre à foulon dans un de mes champs. Après examen, je constatai que ce gisement se continuait chez nos voisins de droite et de gauche, et se trouvait être chez eux beaucoup plus important que chez moi. Ces braves gens ignoraient absolument que leur terre renfermait un produit aussi précieux que l’or, et naturellement il était de mon intérêt de leur acheter du terrain avant qu’ils en eussent découvert la valeur. Malheureusement, je n’avais pas de capitaux suffisants pour faire cette acquisition. Je confiai ce secret à quelques amis, et ils me conseillèrent d’exploiter secrètement le petit gisement qui était chez moi et de réaliser par ce moyen la somme nécessaire à l’achat des terrains voisins. C’est ce que nous avons fait et pour faciliter nos opérations, nous avons acheté une presse hydraulique. Cette presse, comme je vous l’ai déjà expliqué, s’est détraquée, et nous désirons avoir votre avis à ce sujet. Mais nous gardons notre secret très soigneusement, car si l’on venait à savoir que des spécialistes hydrauliciens viennent chez nous, cela donnerait l’éveil ; vous comprenez qu’une fois la vérité connue, adieu notre chance d’acheter ces terrains et d’accomplir notre projet. Voilà pourquoi je vous ai fait promettre de ne dire à personne que vous allez à Eyford cette nuit. J’espère que vous m’avez bien compris ? «–Parfaitement. La seule chose que je ne saisisse pas très bien, c’est à quoi vous sert une presse hydraulique pour extraire de la terre à foulon que l’on trouve tout simplement en creusant. « – Ah ! dit-il, d’un air dégagé, nous avons un procédé à nous. Nous comprimons la terre en briquettes, pour pouvoir la transporter sans que l’on sache ce que c’est. Mais peu importe cette question de détail. Je vous ai maintenant tout dit, monsieur Grim, vous voyez quelle confiance j’ai en vous. Il se leva tout en parlant. «–Je vous attends donc à Eyford, à onze heures et demie. « – Je ne manquerai pas au rendez-vous. « – Et pas un mot à âme qui vive. » Il me fixa d’un dernier et long regard plein de méfiance, et me serrant la main d’une étreinte froide et moite, il sortit rapidement. Lorsque j’eus repris mon sang-froid et que j’eus bien réfléchi à tout cela je trouvai très étrange le genre de travail qu’on me proposait ainsi. D’un côté, j’étais assez satisfait, car les honoraires étaient dix fois supérieurs à ceux que j’aurais pu demander, et cette commande pouvait m’en amener d’autres. Mais, de l’autre côté, le visage et les manières de mon client m’avaient fait mauvaise impression, et je ne pouvais trouver dans son histoire de terre à foulon une explication suffisante à un voyage nocturne ni à un secret aussi absolu. Enfin, je mis de côté mes appréhensions ; je dînai de bon appétit, et je m’embarquai à Paddington, sans avoir dévoilé quoi que ce soit de mon secret. À Reading, j’eus à changer non seulement de voiture, mais aussi de station. Je montai dans le dernier train se dirigeant sur Eyford, et j’arrivai à cette petite gare mal éclairée, à onze heures passées. J’étais le seul voyageur à destination d’Eyford et je ne vis personne sur le quai, excepté un homme de peine endormi auprès de sa lanterne. Mais, à la sortie, je trouvai mon client qui m’attendait dans l’obscurité ; sans dire un mot, il me prit par le bras et me fit monter dans une voiture dont la portière était ouverte. Il releva les vitres de chaque côté, frappa contre la paroi et le cheval partit au grand trot. – Il n’y avait qu’un cheval, interrompit Gilles ? – Oui, un seul. – Avez-vous vu de quelle couleur il était ? – Oui, à la lueur des lanternes, je vis que c’était un alezan. – Paraissait-il fatigué, ou fringant ? – Oh ! fringant et il avait le poil brillant. –Merci. Pardon de vous avoir interrompu. Continuez, je vous prie, votre si intéressant récit. – Nous partîmes donc et nous roulâmes au moins pendant une heure. Le colonel Graham Yoan m’avait dit que c’était à sept milles, mais je crois, à l’allure à laquelle nous marchions et au temps qui s’écoula entre le départ et l’arrivée, qu’il y avait plutôt douze milles que huit. Mon compagnon ne parlait pas et je sentais son regard fixé sur moi. La route devait être mauvaise, à en juger par les cahots de la voiture. J’essayai de regarder par les vitres, mais elles étaient en verre dépoli, et je ne pouvais qu’apercevoir vaguement l’éclat des lumières qui nous croisaient. De temps en temps je hasardais une remarque pour rompre la monotonie du voyage, mais le colonel ne répondait que par monosyllabes, et la conversation tombait aussitôt. Enfin, les secousses de la route furent remplacées par le roulement plus doux d’une allée sablée, et la voiture s’arrêta. Le colonel sauta à terre le premier et comme je le suivais, il me fit entrer vivement par une porte ouverte devant nous. Par le fait, je ne fis, pour ainsi dire, qu’un bond, de la voiture dans l’antichambre, et ne pus, par conséquent, avoir le moindre aperçu de la façade de la maison. Aussitôt que j’eus franchi le seuil, la porte se referma lourdement, et j’entendis le roulement de la voiture qui s’éloignait. Il faisait noir comme dans un four à l’intérieur, et le colonel cherchait à tâtons des allumettes, en grommelant tout bas. Soudain une porte s’ouvrit à l’autre extrémité du corridor, et un long rayon de lumière parvint jusqu’à nous. Puis parut une femme, tenant une lampe au-dessus de sa tête, et penchant le corps en avant pour nous apercevoir. Elle me sembla très jolie, et vêtue d’une riche étoffe, autant que je pus en juger par les reflets de cette étoffe à la lumière. Elle prononça quelques mots dans une langue étrangère, d’un ton interrogatif ; mon compagnon répondit d’un mot rude et bref, qui la fit tressaillir au point que la lampe lui échappa presque des mains. Le colonel Grahams s’approcha d’elle, lui murmura quelque chose à l’oreille, puis la poussant dans la chambre d’où elle était sortie, revint vers moi, la lampe à la main. « – Voulez-vous avoir la bonté d’attendre ici quelques minutes », dit-il, en ouvrant une autre porte. La pièce dans laquelle je me trouvais était meublée sobrement : au milieu, une table ronde, sur laquelle se trouvaient épars des livres allemands, près de la porte, un harmonium, sur lequel le colonel Grahams posa la lampe. « – Je ne vous demande qu’un instant », dit-il, et il s’éloigna dans l’obscurité. Je regardai les livres et malgré mon ignorance de l’allemand, je constatai que deux d’entre eux étaient des traités scientifiques, et les autres des livres de poésie. J’allai à la fenêtre, espérant voir la campagne, mais la fenêtre était fermée par un volet de chêne, assujetti au moyen d’une forte barre de fer. Cette maison était étonnamment silencieuse. En dehors du tic-tac d’une vieille pendule dans le corridor, tout semblait mort dans cette demeure. Un vague sentiment de malaise commença à m’envahir. Qui étaient ces Allemands, et que faisaient-ils dans cet endroit étrange écarté ? Où était cet endroit ? J’étais à dix milles, ou à peu près d’Eyford, c’est tout ce que je savais, mais au nord, au sud, à l’est, à l’ouest ? impossible de s’en rendre compte. Pour me rassurer je me disais que Reading, et peut-être d’autres grandes villes, se trouvaient dans le rayon et qu’après tout l’endroit pouvait bien n’être pas aussi isolé que je l’avais cru tout d’abord. Cependant, d’après le calme environnant, il était bien certain que nous étions en pleine campagne. J’arpentais la pièce de long en large, fredonnant un air pour me donner du courage, et trouvant que je gagnais bien mes cinquante guinées.

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