(Point de Vue : Maïra)
Le chalet familial de Sainte-Agathe-des-Monts n'avait de rustique que le nom. C'était une forteresse d'acier, de verre blindé et de cèdre massif, nichée au cœur de cinquante hectares de forêt privée. Mon père l'avait conçu pour résister à un siège. Ce soir, il allait servir de tombeau.
Assise dans le vaste salon cathédrale, face à l'immense cheminée de pierre où crépitait un feu de bois sec, je faisais tourner le fond d'un verre de vin rouge entre mes doigts. Je portais un pull à col roulé noir et un pantalon fluide. La tenue parfaite pour une soirée d'isolement.
À l'extérieur, le vent hurlait dans les pins. Puis, le bruit que j'attendais déchira la nuit.
Un fracas métallique. Le portail d'entrée principal venait d'être défoncé par un véhicule lourd.
Je ne bougeai pas. Je pris une gorgée de vin.
Moins de deux minutes plus tard, la lourde porte d'entrée en chêne massif explosa sous l'impact d'un bélier tactique. Les éclats de bois volèrent jusqu'au tapis persan.
L'air glacial de la forêt s'engouffra dans le salon, suivi par cinq hommes massifs. Ils portaient des cagoules, des gilets pare-balles et des fusils d'assaut. L'un d'eux tenait un lourd trépied avec une caméra haute définition.
Au centre de cette meute, Le Viking avança. Il ne portait pas de masque. Son visage taillé à la serpe était déformé par un sourire prédateur. Il tenait un pistolet de gros calibre à la main.
Il balaya la pièce du regard, s'attendant à trouver mes gardes du corps en position de tir. Il ne vit que moi, paisiblement assise dans mon fauteuil de cuir, les jambes croisées, fixant les flammes.
Il éclata d'un rire rocailleux.
Le Viking : T'as couru te cacher dans les bois, Princesse ? aboya-t-il en faisant un signe de main.
Ses hommes se déployèrent immédiatement. Deux bloquèrent les issues, un autre installa le trépied face à moi, braquant l'objectif sur mon visage. Le voyant rouge s'alluma. Le direct était lancé.
Je posai mon verre de vin sur la table basse avec une lenteur calculée.
— Vous avez sali le tapis, dis-je calmement. C'est une pièce de collection.
Il fronça les sourcils, déstabilisé une fraction de seconde par mon absence de terreur. Il s'approcha, s'arrêtant à deux mètres de mon fauteuil.
Le Viking : Tu joues à la dure, gamine. C'est mignon. T'as cru que corrompre un douanier et payer des flics pour vider mon coffre te rendait intouchable ? T'es rien. T'es juste une bourgeoise qui s'est prise pour un parrain.
Il pointa le canon de son arme vers mon visage.
Le Viking : Tu sais pourquoi cette caméra tourne ? Je vais diffuser ta mort sur le réseau interne de la Tour Leduc. Tes directeurs vont te regarder hurler. Arthur Lemaire a eu une mort douce, Maïra. Toi, tu vas payer pour les vingt-cinq millions que tu m'as volés. On va commencer par tes genoux.
Je levai les yeux vers lui. Son arrogance était fascinante. C'était celle d'un homme mort qui ne savait pas encore que son cœur avait cessé de battre.
— Tu as fait une erreur fondamentale de calcul, Viking, murmurai-je, la voix douce, mais tranchante comme du verre brisé.
Le Viking : Laquelle ? cracha-t-il. Ne pas t'avoir tuée le jour où tu as hérité ?
— Non. Avoir cru que je fuyais.
Je me penchai légèrement en avant.
— Je savais que tu avais acheté un de mes directeurs. Je savais que tu me ferais suivre. Je ne fuyais pas la ville, Viking. Je t'amenais à l'abattoir. Tu te crois dans un snuff movie, mais tu es dans une cage.
Mon doigt frôla le petit interrupteur dissimulé sous l'accoudoir en cuir de mon fauteuil. Je pressai le bouton.
Un claquement sourd, mécanique et définitif, résonna dans toute la bâtisse.
De lourds volets d'acier pare-balles s'abattirent instantanément sur l'extérieur de toutes les baies vitrées, bloquant la vue sur la forêt. La porte d'entrée fracassée fut scellée par une herse métallique qui tomba du plafond.
Les hommes du Viking sursautèrent, braquant leurs fusils vers les murs d'acier.
— Boss, c'est verrouillé ! cria l'un d'eux en tirant sur la herse de l'entrée.
Le Viking se tourna vers moi, la rage pure défigurant ses traits. Il leva son pistolet pour me loger une balle entre les deux yeux.
Le Viking : Sale petite...
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase.
Un sifflement aigu remplit la pièce. Les bouches d'aération du plafond crachèrent un épais brouillard grisâtre. Du gaz incapacitant, qualité militaire.
Je me penchai calmement et tirai de sous mon fauteuil un masque respiratoire tactique noir. Je l'ajustai sur mon visage et serrai les sangles. Le filtre m'isola immédiatement de l'air toxique.
La panique s'empara des mercenaires du cartel. L'un d'eux tira une rafale aveugle dans le plafond, brisant le lustre en cristal, avant de lâcher son arme pour se griffer la gorge. Les hommes s'effondrèrent un par un, secoués de spasmes, les yeux révulsés.
Le Viking luttait. Son instinct de survie était colossal. Il tituba vers moi, l'arme tremblante, crachant du sang, l'air refusant d'entrer dans ses poumons.
Il était à un mètre de moi. Son doigt se crispa sur la détente.
Un panneau secret en boiseries, dissimulé près de la cheminée, coulissa silencieusement. Silas en sortit, équipé d'un masque à gaz intégral. D'un mouvement fluide et impitoyable, il balaya la jambe du Viking avec un lourd bâton télescopique en acier.
L'os du genou du boss du cartel craqua avec un bruit humide.
Le Viking hurla de douleur, l'arme glissant de ses mains alors qu'il s'effondrait lourdement sur le tapis persan. Le gaz eut finalement raison de son métabolisme. Ses yeux se voilèrent et il sombra dans l'inconscience à mes pieds.
Le silence retomba sur le salon, seulement troublé par le sifflement résiduel de la ventilation et le crépitement du feu.
Silas baissa son arme et me regarda à travers la visière de son masque.
Je me levai de mon fauteuil. J'ajustai le col de mon pull, enjambai le corps inerte du baron de la drogue, et marchai vers la caméra qui filmait toujours.
Je pris le câble d'alimentation et l'arrachai.
L'écran devenait noir. Le loup était en laisse.