Chapitre 14 : Le Chemin de Croix

803 Words
(Point de Vue : Maïra) La salle du conseil de Leduc Immobilier empestait la peur et le café froid. Depuis la mort d'Arthur Lemaire, les dix directeurs restants me regardaient comme si j'étais une bombe à retardement. Ils avaient raison. Je me levai lentement du fauteuil en cuir noir de mon père. J'avais pris soin d'estomper mon anticerne ce matin. J'avais l'air d'un fantôme. Une jeune fille de vingt ans, écrasée par le poids d'un empire et par une vague de cadavres. — Messieurs, dis-je d'une voix lasse, m'appuyant sur la table de verre. Les marchés sont stabilisés. La crise de relations publiques est sous contrôle. Mais moi... je ne le suis pas. Je suis épuisée. Je balayai la pièce du regard. Parmi ces dix hommes en costume, au moins un avait été acheté par Le Viking ou terrifié par ses hommes de main. Un rat prêt à vendre la reine pour sauver sa peau. Il me fallait juste lui donner le bon morceau de fromage. — Je vais prendre le week-end, annonçai-je. J'ai besoin de silence. Je vais me rendre au mausolée familial ce soir pour me recueillir, puis je monterai directement au chalet de Sainte-Agathe-des-Monts. — Mademoiselle Leduc, intervint le directeur des finances, la voix tremblante. Avec les récents... événements, est-il prudent de vous isoler dans les Laurentides ? Voulez-vous que je contacte l'agence de sécurité pour doubler votre garde rapprochée ? Je lui offris un sourire triste et résigné. L'appât parfait. — Non. La sécurité m'étouffe. Je n'emmène que mon chauffeur personnel. Je veux être seule. Ne me contactez sous aucun prétexte avant lundi matin. Je quittai la pièce. Je savais que dans les cinq minutes qui allaient suivre, un message crypté atterrirait sur le téléphone du Viking. Elle est seule. Un seul garde. En route vers le Nord. À vingt-et-une heures, le crachin glacé de février balayait les allées sombres du cimetière Notre-Dame-des-Neiges. C'était la plus grande nécropole du pays. Une ville de pierre et de silence. Je marchais sur le gravier mouillé, vêtue d'un long manteau de laine noire, un parapluie sombre à la main. Silas marchait à trois mètres derrière moi, habillé en simple chauffeur, les mains croisées dans le dos. Mais sous son pardessus, il portait un gilet en Kevlar et un pistolet-mitrailleur compact. Ses hommes, l'escouade fantôme que j'avais achetée, étaient déjà positionnés à des kilomètres d'ici, dans l'ombre des pins du chalet. J'atteignis l'imposant mausolée de marbre gris des Leduc. Je m'arrêtai devant les lourdes portes de bronze, posant ma main gantée sur le métal froid. Mes parents. Arthur. Le sang coulait pour paver ma route. L'oreillette miniature, dissimulée sous mes cheveux, grésilla légèrement. La voix de Silas résonna, froide et professionnelle. Silas : Contacts visuels confirmés, patronne. Trois SUV noirs banalisés viennent de se garer aux entrées est et sud du cimetière. Ils ont coupé leurs phares. Mon rythme cardiaque s'accéléra. L'adrénaline pure, la même que dans la forêt avec Kaiden, inonda mes veines. Mais cette fois, je ne fuyais pas. C'était moi qui tenais la laisse. Je me tournai légèrement pour regarder Silas du coin de l'œil. Il scrutait les ombres entre les pierres tombales. — Pourquoi ne frappent-ils pas ici ? murmurai-je, les lèvres à peine entrouvertes pour que de loin, on croie que je priais. Silas : Trop exposé, répondit-il dans mon oreille. Ils ne veulent pas juste vous mettre une balle dans la tête, Maïra. Le profil du Viking indique un ego blessé. S'il a déplacé trois véhicules, c'est pour une extraction. Il veut vous emmener vivante pour faire un exemple. C'était exactement ce que Kaiden avait prédit. L'animal blessé voulait savourer sa vengeance. Je restai dix minutes de plus sous la pluie, offrant au cartel l'image parfaite de la cible vulnérable, isolée au milieu des morts. Puis, je me tournai et marchai lentement vers ma berline blindée garée dans l'allée centrale. Silas m'ouvrit la portière arrière avec la déférence d'un employé de maison. Dès que je fus à l'intérieur, il prit le volant et démarra. Silas : Ils bougent, annonça-t-il en regardant dans ses rétroviseurs. Les trois SUV s'insèrent dans la circulation derrière nous. Ils gardent leurs distances. Ils font une escorte en entonnoir. — Direction l'Autoroute 15 Nord, Silas. Emmenez-nous à Sainte-Agathe. Je m'adossai au cuir de la banquette, fermant les yeux pendant que la voiture quittait Montréal. Le Tome 1 s'était terminé dans la neige et le sang. Le Tome 2 allait y retourner. Le Viking pensait me ramener dans un cauchemar que je ne connaissais que trop bien. Les bois isolés. Le froid. La cage. Il ignorait que la forêt ne me faisait plus peur. J'étais née là-bas. Et j'allais lui montrer que la glace ne pardonne pas.
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