(Point de Vue : Maïra)
Le Docteur Aris m'avait appelée à quatorze heures, la voix tremblante de panique. « Maïra, il se souvient de choses. Des choses sombres sur la forêt. Il menace de parler à la SQ si vous ne venez pas l'apaiser. »
Je raccrochai en souriant. Kaiden tirait sur la laisse. Il avait vu les informations. Il avait reconnu ma signature dans les cendres du port et le braquage de la Rue Saint-Jacques. Il voulait sa part de gloire, ou du moins, il voulait que je m'agenouille pour le remercier.
À seize heures, j'étais de retour dans le parloir de l'Institut Pinel.
Pas d'Inspecteur Gagnon cette fois. Seulement le Docteur Aris, blême, derrière la vitre sans tain.
J'avais troqué mon armure de PDG pour un gilet gris trop grand et un jean délavé. J'avais passé mes mains dans mes cheveux pour les désordonner. Le masque de l'étudiante brisée était en place, parfait jusqu'à la moindre micro-expression de terreur.
Kaiden entra, escorté par ses gardiens. Dès qu'il s'assit de l'autre côté de la vitre blindée, son regard noir me transperça. Il y avait une faim dévorante dans ses yeux. La faim d'un créateur face à son chef-d'œuvre.
Kaiden : Tu as été très vilaine, Bonnie, murmura-t-il dans le micro dès que les gardes reculèrent.
Je baissai immédiatement les yeux, fixant mes mains tremblantes sur la table métallique.
— Je n'avais pas le choix, soufflai-je, la voix étranglée. Il a tué Arthur. Il allait détruire mon entreprise. J'ai fait ce que tu m'as appris, Kaiden. Je l'ai frappé là où ça fait mal. J'ai... j'ai été forte. Comme tu le voulais.
Je levai un regard implorant vers lui, les larmes aux bords des cils.
— S'il te plaît, ne dis rien au Docteur Aris. Ne dis rien à Gagnon. Ils vont m'enfermer. Je n'ai que toi qui puisses me comprendre. J'ai suivi tes règles. Eux ou nous.
Kaiden s'adossa à sa chaise. Un soupir de pure satisfaction s'échappa de ses lèvres. La tension dans ses épaules disparut. J'avais appuyé sur le bouton exact : son ego démesuré. En lui attribuant le mérite de ma violence, je le rassurais sur son contrôle. Il pensait m'avoir téléguidée depuis sa cellule.
Kaiden : Chut, petite fille, répondit-il d'une voix veloutée, presque paternelle. Ton secret est en sécurité avec moi. Tu as été une élève brillante. Le bûcheron saigne de partout. Mais tu as fait une erreur de calcul.
Je me figeai, feignant l'angoisse absolue.
— Laquelle ?
Kaiden : Tu as pensé comme une PDG. Tu as attaqué son portefeuille. Mais un animal blessé ne réplique pas avec des bilans comptables. Le Viking n'a plus rien à perdre. Ses hommes sont en prison, son argent est saisi. Sa seule obsession maintenant, c'est de te détruire physiquement. Il va ignorer tes avocats, tes entreprises et tes gardes du corps. Il va venir pour ton sang.
Un frisson, bien réel cette fois, me parcourut l'échine. Silas m'avait dit la même chose.
Kaiden : Comment est ta sécurité ? demanda-t-il, l'œil clinique.
— J'ai un nettoyeur. Silas. Il a des hommes.
Kaiden : Insuffisant, trancha-t-il. Le Viking va envoyer des tueurs mexicains, ou il va te cueillir dans un angle mort. Un tireur d'élite quand tu sors de ta voiture, une bombe sous ton penthouse. Tu ne peux pas te barricader éternellement, Maïra.
Je me penchai vers la vitre, collant ma paume contre le plexiglas froid.
— Alors dis-moi comment survivre, Kaiden. S'il te plaît. Comment on tue un loup enragé ?
Il approcha sa propre main de la vitre, superposant ses doigts aux miens de l'autre côté du blindage. Un contact fantôme, toxique et intime.
Kaiden : On ne le chasse pas, Maïra. Il connaît la rue mieux que tes mercenaires. Si tu le cherches, il te tuera. Tu dois l'attirer.
— L'attirer ?
Kaiden : Donne-lui une ouverture. Une fausse faille dans ta sécurité. Un moment où il pensera que tu es vulnérable, seule, loin de ton penthouse et de tes caméras. Il sera tellement aveuglé par sa soif de vengeance qu'il viendra lui-même avec une équipe réduite pour savourer la mise à mort.
Il sourit, un rictus qui dévoilait ses dents blanches contrastant avec ses cicatrices.
Kaiden : Et quand il entrera dans le piège en pensant égorger l'agneau... assure-toi que tes loups à toi referment la porte derrière lui.
Je déglutis, mémorisant chaque mot, chaque tactique.
Kaiden : Tu vas y arriver, Bonnie, murmura-t-il doucement. Et quand la ville t'appartiendra, tu n'oublieras pas qui t'a appris à régner. N'est-ce pas ?
— Jamais, Kaiden, répondis-je avec une dévotion parfaitement simulée. Jamais.
L'entrevue se termina. Je sortis de l'Institut Pinel la tête basse, jouant le rôle jusqu'à la portière de mon SUV blindé.
Dès que je m'installai sur la banquette arrière, le masque tomba. Silas était au volant.
Je croisai les jambes, lissant le tissu de mon jean. L'angoisse avait disparu, remplacée par la froideur des mathématiques criminelles.
— Silas, dis-je en regardant Montréal défiler par la vitre teintée. Préparez vos hommes. On va organiser un petit événement public ce week-end. Quelque chose d'intime, loin du centre-ville.
Je laissai un sourire glacial effleurer mes lèvres.
— On va tendre un p****n de piège.