Chapitre 23 : Le Fil Coupé

903 Words
(Point de Vue : Kaiden) L'Institut Pinel vivait selon un rythme cardiaque artificiel. Les rondes des gardiens toutes les trente minutes. Les repas à heures fixes. Les extinctions des feux. Une symphonie de la monotonie conçue pour atrophier le cerveau des criminels violents. Mais mon cerveau ne s'atrophiait pas. Il cartographiait. Je savais que le gardien de l'aile B, un trentenaire au teint grisâtre nommé Blais, transpirait plus que les autres. Je savais qu'il consultait frénétiquement son téléphone personnel en cachette pendant ses pauses. Et surtout, je savais qu'il sentait le tabac froid et le désespoir financier. Le parfum classique des accros aux paris sportifs. Il était dix-huit heures. Blais s'arrêta devant la porte blindée de ma cellule pour l'inspection visuelle à travers l'œilleton renforcé. Je me tenais debout, au centre de la pièce immaculée, les mains croisées dans le dos. — Les Bruins de Boston contre les Canadiens de Montréal ce soir, Blais, dis-je d'une voix calme, sachant que le micro de la cellule captait mes mots. Le gardien fronça les sourcils. Il s'approcha de la petite grille vocale. Blais : Ferme ta gueule, St-James. T'as pas le droit de me parler. — Le gardien-chef n'écoute pas les b****s avant demain matin, répondis-je avec un sourire en coin. Boston est favori. Mais leur gardien remplaçant a une inflammation à l'épaule droite qu'ils cachent à la presse. Si tu mets ta paie sur Montréal avec un écart de deux buts, tu rembourses tes dettes à ton bookmaker avant minuit. Il se figea. Il regarda autour de lui dans le couloir vide, puis recolla son visage à la grille, les yeux écarquillés par la paranoïa. Blais : Comment tu sais pour mes dettes ? — Je sais tout, Blais. Je sais que tu as mis une deuxième hypothèque sur ta maison. Je te donne le pronostic parfait. En échange, tu glisses ton téléphone portable dans le sas de la grille, écran allumé, pendant trois minutes. Je ne le touche même pas. Je veux juste lire les nouvelles financières. Blais déglutit. La tentation de l'argent facile contre une infraction mineure au règlement. C'était la mécanique de base de la corruption. Il hésita, puis sortit son smartphone. Il ouvrit l'application de La Presse, section Économie, et glissa l'appareil dans le tiroir coulissant du sas sans l'ouvrir de mon côté. Je pouvais lire l'écran à travers la vitre blindée. Blais : Trois minutes, grogna-t-il, la main tremblante sur la poignée du sas. Je m'approchai de la vitre. « Leduc Immobilier : L'action flambe après un feu vert inespéré à Griffintown. » Je parcourus l'article des yeux. Le conseiller municipal Pierre Vandal a levé ce matin, à la surprise générale, le moratoire sur le méga-projet de la Tour Leduc dans le quartier de Griffintown, effaçant d'un trait de plume des années de batailles administratives. Une victoire totale pour la jeune PDG Maïra Leduc... Je reculai d'un pas. L'air froid de la cellule sembla soudainement électrique. — C'est bon, retire-le, ordonnai-je à Blais. Mets tout sur Montréal. Le gardien récupéra son téléphone et disparut rapidement dans le couloir, persuadé d'avoir fait l'affaire du siècle. Il venait surtout de m'offrir la clé de ma propre prison. Je retournai m'asseoir sur l'étroit lit durci. Un rire sourd, rocailleux, monta de ma poitrine pour s'écraser contre les murs capitonnés. Petite menteuse. Hier, elle était assise dans le parloir, pleurnichant, les épaules rentrées, me racontant comment elle avait failli mourir gazée par Le Viking. Elle m'avait fait croire qu'elle s'était contentée de survivre et de livrer la bête à la police. Mais je connaissais Pierre Vandal. C'était un politicien de la vieille école, un rat obèse qui ne bougeait que pour des millions en liquide. Henri Leduc avait passé trois ans à essayer de l'acheter sans succès. Et Maïra l'avait fait plier en une nuit, au beau milieu d'une guerre de gangs ? Impossible. On ne corrompt pas un conseiller municipal avec des sourires d'orpheline. On le corrompt avec du chantage. Et la seule personne qui possédait assez de dossiers sales pour faire plier la ville entière, c'était le baron de la drogue qu'elle venait de capturer. L'équation était d'une clarté absolue. Maïra n'avait pas seulement survécu au Viking. Elle l'avait dépouillé. Elle lui avait arraché ses secrets, ses dossiers, son pouvoir d'extorsion. Elle avait ramené son trophée à la police, s'assurant la paix, tout en gardant l'arsenal nucléaire pour elle. Et elle m'avait regardé droit dans les yeux, la main contre la vitre, en jurant de toujours m'écouter. Je fermai les poings, mes ongles s'enfonçant dans la chair de mes paumes jusqu'à ce que des demi-lunes rouges apparaissent. L'orgueil et la rage se mélangeaient à une admiration si violente qu'elle en était presque douloureuse. Elle m'avait manipulé. Moi. Elle s'était servie de mon ego pour dissimuler son ascension. Elle pensait qu'elle n'avait plus besoin de mes leçons. Elle croyait avoir coupé le fil qui nous reliait. Je levai les yeux vers le plafond de béton brut de ma cellule. Le jeu n'était plus d'en faire ma créature. Le jeu était devenu une guerre de rois. Si la Reine Noire pensait pouvoir m'enterrer vivant dans cette boîte pendant qu'elle s'emparait de mon monde... elle allait très vite découvrir que les fantômes de la forêt ont les dents longues. Il était temps de préparer mon évasion.
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