(Point de Vue : Maïra)
Le Café Myriade, sur la rue Sainte-Catherine, bourdonnait d'une énergie frénétique. C'était l'heure de pointe de midi. Des cadres en costume, des étudiants branchés et des touristes s'entassaient dans l'air saturé par l'odeur des grains torréfiés et des pâtisseries chaudes.
Le jeune lieutenant de la police de Montréal, Julien Morel, était assis à une petite table ronde près de la fenêtre. Il portait son badge en évidence à la ceinture de son pantalon de toile. Il touillait son café d'un air absent, les cernes creusant ses yeux après sa petite escapade nocturne à Pointe-aux-Trembles.
Je fendis la foule, vêtue d'un long manteau de cachemire beige sur une robe crème. Silas était garé un bloc plus loin. Je n'avais pas besoin de lui pour ça.
Je tirai la chaise en métal face au lieutenant et m'assis avec un sourire radieux.
Il sursauta, renversant quelques gouttes de son café sur la petite table en bois. Son regard balaya mon visage, puis mon manteau, cherchant à me replacer. L'orpheline milliardaire de la télé.
— Lieutenant Morel, dis-je d'une voix douce, parfaitement modulée pour ne pas couvrir le bruit de la machine à espresso. Quelle belle journée, n'est-ce pas ?
Lieutenant Morel : Mademoiselle Leduc ? bredouilla-t-il, cherchant d'instinct du regard s'il y avait des caméras de journalistes autour de nous. Qu'est-ce que vous faites... on se connaît ?
— Pas officiellement. Mais je suis une grande admiratrice du travail de la police. Surtout de votre dévouement en dehors de vos heures de service.
Je glissai la main dans la poche de mon manteau et en sortis mon téléphone. Je le posai face contre la table, puis le fis glisser doucement vers lui.
— Regardez. J'ai reçu cette vidéo fascinante ce matin.
Morel fronça les sourcils. Il retourna le téléphone.
L'écran diffusa la séquence infrarouge en haute définition. Son visage éclairé par sa propre lampe torche. Le pied-de-biche forçant le cadenas de l'entrepôt B. La fausse clé USB serrée dans sa main.
Le sang déserta instantanément le visage du lieutenant. Il devint aussi blanc que la tasse de porcelaine devant lui. Ses yeux s'écarquillèrent de terreur, fixant l'écran comme s'il s'agissait d'une bombe amorcée. Il leva brusquement la tête vers moi, la bouche entrouverte.
— Baissez la voix avant même d'y penser, Julien, murmurai-je avec un sourire chaleureux, tandis qu'une serveuse passait près de nous avec un plateau de croissants.
Lieutenant Morel : C'est... c'est quoi ce bordel ? siffla-t-il entre ses dents, se penchant en avant. C'est un montage !
— C'est une effraction nocturne sur une propriété privée, sans mandat, avec vol de matériel. Un crime fédéral, Julien. Dix ans de pénitencier pour un civil. Pour un policier assermenté ? Ils vous mettront dans l'aile d'isolement pour éviter que les autres détenus ne vous égorgent à la cantine.
Il déglutit si fort que j'entendis le bruit malgré le brouhaha du café.
Lieutenant Morel : Gagnon m'a dit... commença-t-il, la panique lui faisant perdre tout sens de la tactique.
— Je sais très bien ce que l'Inspecteur Gagnon vous a dit, le coupai-je avec une indulgence tranchante. Il vous a dit qu'il y avait une preuve vitale. Il vous a assuré que c'était sans risque. Mais Gagnon est resté bien au chaud chez lui, n'est-ce pas ? S'il était sûr de son coup, il aurait demandé un mandat. Au lieu de ça, il vous a envoyé au casse-pipe pour garder les mains propres.
Je repris mon téléphone d'un geste fluide et le glissai dans ma poche.
— Gagnon vous a trahi, Julien. Il s'est servi de vous comme d'un vulgaire fusible. Et quand cette vidéo atterrira sur le bureau du préfet de discipline ce soir, Gagnon niera tout en bloc. Il dira que vous avez agi seul pour essayer de vous faire remarquer.
Lieutenant Morel : Vous voulez de l'argent ? demanda-t-il, les mains tremblantes sur la table. Je n'ai rien, je suis flic...
— Je ne veux pas de votre argent. Je veux vos oreilles.
Je me penchai légèrement vers lui. La jeune femme douce de Westmount laissait transparaître l'acier froid de l'empire Leduc.
— Gagnon enquête sur moi de manière illégale. Il est devenu un voyou. À partir d'aujourd'hui, vous êtes mon assurance-vie, Julien. Chaque fois que Gagnon prononce mon nom, chaque fois qu'il prévoit une opération, chaque fois qu'il parle à un juge, je veux un SMS sur un téléphone crypté que vous recevrez cet après-midi.
Morel me dévisagea, terrifié par la prison, mais aussi par ce qu'il s'apprêtait à faire : trahir l'un des hommes les plus respectés de la Sûreté du Québec.
Lieutenant Morel : Si je fais ça... Gagnon finira par le découvrir. Il me tuera.
— Si vous ne le faites pas, je détruis votre vie dans les dix prochaines minutes. Je l'envoie aux informations en continu. Votre carrière est morte, votre pension est annulée, votre famille est humiliée.
Je me levai, lissant le cachemire de mon manteau.
— Le choix est simple, Lieutenant. Vous coulez pour les erreurs d'un vieil inspecteur qui vous méprise, ou vous travaillez pour la personne qui paie le mieux en ville.
Je sortis un billet de cent dollars de mon sac et le posai sur la table, juste à côté de sa tasse de café froid.
— Gardez la monnaie. Attendez mon appel.
Je tournai les talons et sortis du café, me mêlant à la foule de la Rue Sainte-Catherine, invisible et intouchable. La police de Montréal venait de m'offrir ses yeux.