(Point de Vue : Maïra)
Il était près de deux heures du matin. Le penthouse était plongé dans le silence, seulement troublé par le bourdonnement discret de la climatisation.
J'étais assise en tailleur sur le canapé en cuir blanc, la tablette affichant les comptes du Carnet Noir posée sur mes genoux. Les trente millions du Viking étaient désormais blanchis, disséminés dans un labyrinthe de sociétés écrans aux noms interchangeables.
J'entendis le cliquetis de la porte de l'ascenseur privé. Je ne levai pas les yeux. Il n'y avait qu'une seule autre personne possédant le code biométrique nocturne.
Silas entra. Il avait retiré sa veste de costume et desserré sa cravate. Ses épaules de déménageur bloquaient la lumière du couloir. Il ne s'arrêta pas à l'entrée comme d'habitude. Il marcha droit vers le salon, s'arrêta devant la baie vitrée, puis se tourna pour me faire face.
Il croisa les bras. Son regard gris acier était indéchiffrable.
— Les fonds sont sécurisés, annonçai-je en faisant défiler une page de chiffres. J'ai débloqué une prime de cinq cent mille dollars pour vous et vos hommes. Votre travail au chalet a été...
Silas : Gardez votre prime, Patronne.
Sa voix était grave, tranchante. Je levai enfin les yeux de mon écran.
L'ancien militaire ne me regardait pas comme une héritière. Il ne me regardait pas non plus comme son employeur. Il me jaugeait comme on évalue une charge explosive instable.
Je posai la tablette sur le coussin à côté de moi.
— Un problème, Silas ?
Silas : Un besoin de clarté, répondit-il en faisant un pas vers le canapé. J'ai passé les quarante-huit dernières heures à vous regarder travailler. J'ai vu comment vous avez utilisé le sang d'Arthur Lemaire pour justifier un m******e financier. J'ai vu comment vous avez brisé Marco avec une fausse promesse. J'ai vu comment vous avez dépouillé Le Viking avant de le jeter aux flics, et comment vous avez écrasé Pierre Vandal sans lever le petit doigt.
Il s'arrêta à un mètre de moi.
Silas : Vous êtes la personne la plus dangereuse pour laquelle j'ai jamais travaillé. Et pourtant j'ai travaillé pour des seigneurs de guerre en Afrique.
— C'est un compliment qui coûte cher, répondis-je, le visage impassible. Venez-en au fait.
Il plongea ses yeux dans les miens. Il ne cilla pas.
Silas : Le fait, Maïra, c'est que vous brûlez vos outils quand ils ne vous servent plus. Vous n'avez aucune limite morale, et je respecte ça. C'est bon pour les affaires. Mais je suis le seul gars de cette ville qui connaît tous vos secrets. Je suis le dernier témoin de la cave, de la bijouterie et du chalet.
Il écarta légèrement les bras, offrant sa poitrine comme cible.
Silas : Je veux savoir où on en est. Je ne veux pas me réveiller avec une corde de piano autour du cou parce que vous aurez décidé que je suis devenu un risque. Je veux savoir si je dois commencer à verrouiller mes propres portes, ou si nous sommes en train de bâtir cet empire ensemble. Vrai bras droit, ou chair à canon ? Choisissez maintenant.
Je le fixai en silence. Mon rythme cardiaque ne s'accéléra même pas. J'étais fascinée.
Silas venait de poser un pistolet chargé sur la table, métaphoriquement. S'il doutait de moi, il deviendrait mon pire ennemi. Avec ses compétences tactiques, il pourrait me tuer avant que je n'aie le temps de cligner des yeux.
Je me levai lentement. Je m'approchai de lui. Malgré mes talons, il me dépassait d'une tête, mais je n'adoptai aucune posture de soumission.
— Marco m'a insultée, Silas. Le Viking a voulu m'écorcher. Vandal a voulu m'escroquer. C'est pour ça qu'ils sont tombés, pas parce qu'ils étaient mes outils.
Je glissai mes mains dans les poches de mon pantalon de soie.
— Tu as géré mon père pendant des années. Il te payait à la tâche, comme un plombier qu'on appelle quand une canalisation fuit. Il te méprisait secrètement parce que tu faisais le sale boulot. Moi, je ne te méprise pas. Je sais que sans la violence que tu maîtrises, mon intelligence n'est qu'un concept.
Je soutins son regard, y injectant la vérité la plus brute, la plus froide possible.
— Tu n'es pas mon employé, Silas. À partir de ce soir, tu prends la tête de la division sécurité globale de Leduc Immobilier, avec un siège au Conseil d'Administration. Tu prends 10% nets sur tout l'argent offshore qu'on blanchit. Et tu recrutes ton armée. Je veux des mercenaires qui te sont loyaux à la vie à la mort, et je paierai la facture.
Le visage de Silas se détendit d'une fraction de millimètre. L'offre dépassait tout ce qu'il avait pu imaginer. Un siège au CA, des millions garantis et une armée privée.
Silas : Dix pour cent, répéta-t-il, pesant chaque mot. Et si Kaiden St-James finit par sortir de sa cage ? Il voudra ma tête pour reprendre sa place à vos côtés.
— St-James est un chien de garde utile tant qu'il reste derrière des barreaux, tranchai-je avec une indifférence qui le fit sourire intérieurement. S'il sort un jour et qu'il devient un problème... c'est toi que j'enverrai l'abattre.
Silas esquissa enfin un vrai sourire. Un sourire de loup qui vient de trouver sa meute.
Il tendit sa large main calleuse vers moi.
Silas : À l'Empire, Patronne.
Je sortis ma main de ma poche et la glissai dans la sienne. La poignée de main était ferme, scellant un pacte qui n'avait besoin d'aucun contrat en papier.
— À l'Empire, Silas. Repose-toi. Demain, on nettoie les restes de l'ancien monde.