Chapitre 19 : L'Aveu du Sang

1039 Words
(Point de Vue : Inspecteur Gagnon) La salle d'interrogatoire numéro 4 du quartier général de la Sûreté du Québec puait la défaite. Les néons grésillaient au-dessus de la table en métal rayé. De l'autre côté, Le Viking était assis, menotté à l'anneau d'acier scellé dans la table. Ses mains étaient un amas de chair violacée et de bandages, broyées par le g*****e qui l'avait balancé devant mes portes la veille. Sa jambe droite, enserrée dans une attelle médicale rigide, était allongée sous la table. Il avait perdu son aura. Il n'était plus le baron intouchable de Montréal. Il n'était plus qu'une bête blessée, traquée et acculée. Je jetai un épais dossier en carton sur la table. Le bruit sec le fit à peine ciller. — Vingt-cinq millions en liquide. Trente kilos de cocaïne pure. Un arsenal de guerre suffisant pour envahir un petit pays. Sans oublier les cadavres de tes lieutenants qu'on repêche un par un depuis ce matin. Je tirai une chaise et m'assis face à lui, croisant les bras sur ma poitrine. — C'est fini pour toi. Tes fournisseurs mexicains savent que tu as perdu leur came. La Couronne va requérir la prison à vie pour trafic, meurtre et association de malfaiteurs. Tu n'es même plus un roi sans couronne. Tu es un cadavre en sursis. Le Viking releva lentement la tête. Ses yeux, injectés de sang, plantèrent leur regard dans le mien. Il n'y avait pas de peur. Juste une haine incandescente. Il laissa échapper un rire rauque qui se transforma en quinte de toux. Le Viking : Tu te prends pour un héros, Gagnon ? cracha-t-il en tirant sur ses chaînes. Tu penses que c'est toi qui m'as fait tomber avec tes petits gars du GTI ? Tu as juste ramassé les miettes qu'elle a bien voulu te laisser. Je ne bougeai pas d'un millimètre, mais mon estomac se noua. Mon instinct hurlait depuis que j'avais reçu cet e-mail anonyme me donnant l'adresse de la bijouterie. — De qui tu parles ? demandai-je d'une voix neutre, masquant parfaitement l'angoisse qui me rongeait. Le Viking : Arrête tes conneries, Inspecteur. On sait tous les deux qui tenait la laisse. Le baron de la drogue se pencha en avant autant que ses menottes le permettaient, le visage déformé par une grimace de douleur et de fureur. Le Viking : C'est la petite Leduc. L'orpheline de Westmount. Elle a brûlé mon conteneur au port. Elle m'a attiré dans ce p****n de chalet avec ses mercenaires. Elle m'a gazé. Il cracha sur le sol, les yeux exorbités par le souvenir de son humiliation. Le Viking : Elle m'a volé douze millions sur mes comptes offshore pendant que j'étais enchaîné comme un chien dans sa cave. Et le pire... Il baissa la voix, un murmure terrifié remplaçant soudainement sa colère. Le Viking : Elle a pris le serveur. Mon carnet noir. Mes dossiers de chantage. Je restai de marbre, mais mon cerveau tournait à mille à l'heure. Le puzzle venait de s'assembler avec une clarté aveuglante et terrifiante. Les mots de Kaiden St-James à Pinel. L'incendie. La mort d'Arthur Lemaire. La petite héritière fragile n'avait pas seulement survécu à la forêt. Elle avait ramené le monstre avec elle, et elle l'avait perfectionné. — Pourquoi je croirais un baron de la drogue qui cherche à réduire sa peine en accusant une jeune femme de vingt ans fraîchement orpheline ? répondis-je avec un calme absolu. Le Viking : Parce que tu sais que j'ai raison ! hurla-t-il en frappant ses mains bandées contre la table de métal. Tu étais là ! Tu as vu ses yeux ! Elle est pire que St-James ! Elle a le fric, elle a le carnet, et elle va corrompre cette ville jusqu'à la moelle ! Il se calma soudainement, la respiration haletante. L'animal acculé abattait sa dernière carte. Le Viking : Fais-moi une offre, Gagnon. Immunité totale. Protection des témoins. Je témoigne contre elle. Je te donne les noms de ses mercenaires. Je te dis exactement ce qui s'est passé dans le chalet. Je te livre la Reine Noire sur un plateau. Je me levai lentement de ma chaise. L'offre était la plus grosse que j'aie jamais reçue de toute ma carrière. Avec le témoignage du boss du cartel, je pouvais justifier une perquisition chez Leduc Immobilier. Je pouvais la traîner devant un juge. Mais je regardai la caméra d'interrogatoire dans le coin de la pièce. Un jury n'était pas composé de flics. Un jury était composé de citoyens. Des citoyens qui pleuraient devant leur télévision en voyant Maïra Leduc enterrer ses parents. Des citoyens qui voyaient une PDG philanthrope sauver son entreprise en y injectant ses propres millions. Face à elle, le procureur présenterait le témoignage d'un tueur en série, trafiquant de drogue, prêt à tout pour échapper à la prison à vie. Aucun avocat digne de ce nom ne laisserait ce dossier survivre à une audience préliminaire. Elle avait nettoyé ses traces numériques. Il n'y avait pas d'empreintes. Elle était intouchable. — Je ne passe pas de marché avec les morts, murmurai-je en ramassant mon dossier. Le visage du Viking se décomposa. La panique envahit enfin ses traits. Le Viking : T'es un p****n de lâche, Gagnon ! Elle va tous vous bouffer ! Elle va... Je refermai la lourde porte métallique derrière moi, coupant les hurlements du mafieux. Je m'adossai au mur du couloir, passant une main tremblante sur mon visage fatigué. Je savais la vérité. Je la savais de la bouche même du loup. Maïra Leduc dirigeait désormais la pègre de Montréal depuis un penthouse, en tailleur de créateur. Le système judiciaire classique ne pourrait jamais l'atteindre. Les lois pour lesquelles j'avais prêté serment étaient devenues des boucliers pour la protéger. Si je voulais l'arrêter, je devais arrêter d'être un flic. Je devais devenir un chasseur. Je devais franchir la ligne. Je sortis mon téléphone personnel et composai un numéro que je n'avais pas appelé depuis dix ans. Celui d'un gars de la GRC qui devait sa carrière à mon silence, et qui savait comment mettre une ligne téléphonique sur écoute illégalement. La guerre légale était finie. La guerre sale venait de commencer.
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