(Point de Vue : Maïra)
Soixante-douze heures s'étaient écoulées depuis le pacte scellé dans mon salon. Silas n'avait pas perdu une minute. Il avait pris ses fonctions de Directeur de la Sécurité Globale avec la rigueur d'un général préparant un siège.
Ce mardi matin, alors que je buvais mon premier espresso face à la baie vitrée du penthouse, il entra sans frapper, tenant une mallette noire en polymère. Il ne dit pas un mot. Son visage était fermé.
Il posa la mallette sur l'îlot en quartz, l'ouvrit et en sortit un boîtier métallique surmonté d'une antenne, relié à un casque audio. Un détecteur de fréquences non linéaires. Matériel militaire.
Je posai ma tasse, comprenant immédiatement.
Silas mit le casque sur une oreille et commença à balayer lentement la pièce, passant l'antenne le long des murs, des cadres de fenêtres et des luminaires. Le silence était total.
Soudain, près de la grille de ventilation encastrée au-dessus du canapé principal, une petite diode rouge s'alluma sur son boîtier. Silas s'arrêta. Il sortit un tournevis de sa poche, dévissa silencieusement la grille, et en retira un objet minuscule.
Il s'approcha de moi et le posa sur le marbre blanc de la cuisine.
C'était un micro émetteur plat, à peine plus grand qu'une pièce de monnaie, enveloppé dans un polymère noir mat.
Silas sortit un bloc-notes de sa veste, y gribouilla quelque chose au stylo et me le tendit.
« Modèle UHF à transmission par rafales. Technologie réservée aux agences gouvernementales. GRC ou Sûreté du Québec. Ce n'est pas un mandat légal, sinon on aurait eu la notification officielle au service juridique de l'entreprise. C'est une opération fantôme. »
Je regardai le petit point noir sur le marbre. Un sourire lent, glacial et profondément satisfait s'étira sur mes lèvres.
Gagnon.
Le grand Inspecteur-Chef, le chevalier blanc de la morale, venait de sombrer. Je l'avais tellement poussé à bout avec l'arrestation du Viking qu'il avait brisé son propre serment. Il écoutait mes conversations illégalement. Il était désespéré. Et le désespoir est la faiblesse la plus exploitable chez un ennemi.
Je pris le stylo des mains de Silas et écrivis sous son message :
« Ne le détruis pas. S'il a faim, on va le nourrir. »
Silas leva un sourcil, comprit instantanément la manœuvre, et hocha la tête. L'admiration dans ses yeux gris était évidente. Il replaça délicatement le micro derrière la grille de ventilation, referma le panneau, et rangea son détecteur.
Je me raclai la gorge, reprenant une posture droite. Mon ton devint soudainement anxieux, presque paranoïaque. La performance vocale parfaite pour notre auditeur clandestin.
— Silas, dis-je à voix haute, en faisant les cent pas sur le parquet pour que le micro capte l'écho de mes talons. Je n'aime pas ça. Le Viking est en prison, mais ses avocats vont fouiller. S'ils trouvent une trace de la transaction de Zurich... s'ils trouvent la clé USB physique de sauvegarde...
Il entra dans la danse avec le naturel d'un acteur de théâtre.
Silas : Patronne, le serveur suisse est intraçable, répondit-il d'une voix faussement rassurante.
— Non ! répliquai-je, le souffle court. Je veux que la sauvegarde physique du Carnet Noir disparaisse de mon coffre. Je ne la veux plus ici. Les flics pourraient débarquer avec un mandat à la con d'une minute à l'autre.
Je m'arrêtai pile sous la grille de ventilation.
— Écoutez-moi bien, Silas. Ce soir, à vingt-trois heures précises, vous prenez la clé USB. Vous l'emmenez au vieil entrepôt naval de Pointe-aux-Trembles. Le bâtiment B. Celui qui est condamné pour amiante et qui appartient à Leduc Immobilier. Vous la cachez dans le double-fond du boîtier électrique principal, et vous soudez la porte. Personne n'ira chercher là-bas.
Silas : C'est un quartier désert la nuit, Maïra. Si quelqu'un me suit...
— Prenez une voiture banalisée. Soyez discret. Je veux cette preuve hors de chez moi avant minuit. C'est un ordre.
Silas : Bien, Mademoiselle Leduc, soupira-t-il. Je m'en occupe ce soir.
Je pris mon manteau sur le dossier d'une chaise.
— Je pars au siège social. Ne me décevez pas.
Nous sortîmes du penthouse en silence. Dès que les portes de l'ascenseur se refermèrent, je me tournai vers mon chef de la sécurité. Mon visage d'actrice angoissée s'effaça pour laisser place à la prédatrice.
Silas : Allez-vous vraiment cacher une clé USB dans ce foutu entrepôt ce soir ? chuchota-t-il, un sourire en coin.
— Bien sûr que non, répondis-je en ajustant le col de mon manteau. L'entrepôt est vide. Mais à vingt-trois heures, il y aura un comité d'accueil.
Je sortis mon téléphone portable et commençai à taper un message sur notre canal sécurisé.
— Silas, préparez trois de vos meilleurs hommes. Équipez-les de caméras thermiques et de micros directionnels. On va se positionner dans le bâtiment d'en face. Si l'Inspecteur Gagnon mord à l'hameçon, il entrera par effraction sur une propriété privée, en pleine nuit, sans mandat, pour chercher une preuve obtenue via une écoute illégale.
Je croisai le regard de Silas dans le miroir de l'ascenseur.
— On va le filmer en train de commettre un crime fédéral. Et une fois que j'aurai cette vidéo... le meilleur flic de la ville m'appartiendra définitivement.