(Point de Vue : Maïra)
L'argent est la magie noire du vingt-et-unième siècle. Il rend l'impossible non seulement réalisable, mais parfaitement invisible.
Assise dans la pénombre de mon bureau au penthouse, éclairée seulement par la lueur bleutée de mon ordinateur portable sécurisé, je parcourais les dossiers personnels de mon père. J'avais trouvé son registre caché. Henri Leduc n'était pas un saint. Pour bâtir un empire immobilier à Montréal, il faut graisser des pattes, expulser des récalcitrants et faire taire des journalistes. Mon père avait un contact pour ça. Un nettoyeur de haut vol.
Silas. Ancien membre des forces spéciales canadiennes, reconverti dans la "résolution de problèmes corporatifs". Mon père le payait pour intimider des syndicalistes. Moi, j'allais le payer pour déclencher une guerre de cartels.
J'avais contacté Silas via un canal crypté à l'aube. La mission était simple, mais exigeait une précision chirurgicale. Le Quai 42 du port de Montréal. Un conteneur spécifique, immatriculé au nom d'une société écran de fruits de mer. Le bois du bûcheron.
Mais l'Inspecteur Gagnon me guettait. Si le port explosait dans une fusillade digne d'un film d'action, la SQ déploierait l'escouade tactique, et les fédéraux fouilleraient chaque transaction financière de la ville.
Il fallait que ce soit un "accident". Une tragédie industrielle.
À vingt-deux heures, j'effectuai un virement de cent cinquante mille dollars en cryptomonnaie non traçable vers le portefeuille numérique du superviseur de nuit des douanes du Quai 42. Les instructions étaient claires : le conteneur du Viking devait être déplacé dans la zone de quarantaine pour "inspection sanitaire de routine", loin des caméras principales et le système anti-incendie de ce secteur devait subir une "maintenance technique" d'une heure.
À minuit pile, le téléphone jetable posé sur mon bureau en marbre vibra.
Un seul message texte : « Livraison incinérée. Température maximale. Accident électrique confirmé. »
Je fermai les yeux, savourant la victoire. Le Viking venait de perdre cinq millions de dollars de marchandise, sans qu'une seule balle ne soit tirée. Les pompiers concluraient à un court-circuit dans l'unité de réfrigération du conteneur. Gagnon y verrait peut-être l'ombre d'un règlement de comptes entre gangs rivaux, mais il n'y aurait aucune piste menant à une héritière de Westmount.
Une heure plus tard, je descendis dans le parking souterrain privé de la Tour Leduc. Les caméras avaient été mises en boucle par mon propre service de sécurité corporatif.
Un SUV noir aux vitres teintées était garé dans l'ombre.
Un homme en sortit. Silas. La quarantaine, des épaules de déménageur sous un manteau de laine sombre, les cheveux coupés ras et un visage taillé à la serpe. Il avait l'air de la mort incarnée.
Je marchai vers lui, mes talons résonnant sur le béton, vêtue d'un long manteau en cachemire noir.
Il me dévisagea. Il s'attendait probablement à voir la petite fille pleurnicheuse que la presse décrivait.
Je lui jetai un sac de sport à ses pieds.
— Les cinq cent mille restants de votre contrat, en petites coupures non séquentielles, dis-je d'une voix glaciale. Le travail était propre, Silas. Les douanes n'ont rien vu, les pompiers nettoient les cendres, et le cartel du Viking va se réveiller avec une gueule de bois mortelle.
Il regarda le sac, puis remonta ses yeux gris d'acier vers moi. Il y avait de la surprise, et une once de respect professionnel.
Silas : Votre père m'engageait pour casser des genoux sur des chantiers de construction, Mademoiselle Leduc. Vous, vous me payez pour brûler la cargaison du plus gros cartel de la côte Est. C'est... une sacrée promotion.
— Mon père voyait petit.
Je m'arrêtai à un mètre de lui, plongeant mon regard dans le sien sans ciller. Kaiden m'avait appris à ne jamais baisser les yeux devant un loup.
— Ce soir, c'était un test, Silas. Vous avez l'entraînement tactique, vous avez les hommes, et vous savez être invisible. Mais vous travaillez à la pige pour des bourgeois qui tremblent à la moindre sirène de police.
Je fis un pas de plus, envahissant son espace personnel.
— Je ne tremble pas. Je suis l'argent, la façade légale et le cerveau. Vous serez le muscle et l'ombre. Je vous propose l'exclusivité. Vous ne travaillez plus pour personne d'autre. Vous devenez le bras armé de mon entreprise. Je double votre tarif habituel, et vous aurez accès à mes ressources logistiques illimitées.
Il esquissa un rictus qui ressemblait vaguement à un sourire. Il croisa les bras sur sa poitrine massive.
Silas : Le Viking va chercher un coupable. Si on s'associe, on entre en guerre ouverte avec un cartel. Ce n'est pas de l'immobilier, gamine. C'est du sang.
— Le sang lave les dettes, répondis-je du tac au tac. Le Viking a voulu m'extorquer. Dans mon monde, on n'éteint pas un incendie avec de l'eau. On prive le feu d'oxygène. Je vais l'asphyxier financièrement, et vous allez l'amputer physiquement.
Il regarda le sac rempli d'un demi-million de dollars, puis la jeune femme de vingt ans qui lui proposait de conquérir la pègre montréalaise.
Silas : J'aime votre façon de faire des affaires, Patronne, finit-il par dire en ramassant le sac. Quelles sont les prochaines cibles ?
— Le Viking a besoin de liquidités pour compenser la perte de ce soir. Il va presser ses lieutenants. On va trouver le plus faible, et on va le briser.
Je tournai les talons vers l'ascenseur.
— Tenez-vous prêt, Silas. La reine de glace vient d'entrer sur l'échiquier.