(Point de Vue : Maïra)
L'Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel puait l'eau de Javel et le désespoir clinique.
J'avais troqué mon tailleur blanc pour un jean ample et un gros pull en laine grise qui avalait ma silhouette. Pas de maquillage. Les cheveux attachés en une queue-de-cheval lâche. J'avais passé quarante minutes à frotter mes yeux pour leur donner cette teinte rougie, caractéristique des nuits hantées par l'insomnie. Le Docteur Aris marchait à ma droite, son dossier médical sous le bras, fier de piloter cette "confrontation thérapeutique de la dernière chance".
L'Inspecteur-Chef Gagnon nous attendait devant le sas de l'unité de haute sécurité. Il regarda mon psychiatre avec un mépris non dissimulé.
Insp. Gagnon : C'est une erreur monumentale, Docteur, gronda le vieux flic. Cet homme est un prédateur narcissique. L'exposer à sa victime, c'est lui donner exactement ce qu'il veut.
Doc. Aris : C'est un protocole validé pour les stress post-traumatiques sévères, Inspecteur, répondit-il d'un ton onctueux. Mademoiselle Leduc doit réaliser que son agresseur est neutralisé pour désamorcer ses terreurs nocturnes. Tout sera enregistré. Je serai derrière la vitre sans tain avec vous.
Gagnon posa ses yeux cernés sur moi.
Insp. Gagnon : Maïra. Vous n'avez pas à faire ça. S'il vous dit quoi que ce soit qui vous heurte, vous levez la main et je fais couper le micro. Compris ?
Je hochai la tête, ramenant mes bras autour de mon torse comme si j'avais froid.
— Je veux juste... je veux juste que les cauchemars s'arrêtent, murmurai-je d'une voix chevrotante.
Gagnon soupira, vaincu par la bureaucratie médicale, et fit un signe de tête au gardien. La lourde porte d'acier coulissa avec un bourdonnement mécanique.
J'entrai seule dans la pièce immaculée. La chaise était fixée au sol devant une large vitre en plexiglas blindé. Au-dessus, l'œil de verre d'une caméra motorisée me fixait avec insistance.
Je m'assis. Mes mains tremblaient légèrement sur mes genoux. Une performance physique parfaitement calibrée pour le public derrière le miroir.
La porte opposée s'ouvrit.
Kaiden entra, encadré par deux colosses en uniforme. Il portait la combinaison orange de l'institut. Les manches laissaient apparaître les cicatrices encore rosées de ses blessures par balles.
Dès que ses yeux noirs se posèrent sur moi, l'air de la pièce parut se densifier. Il s'assit de l'autre côté de la vitre. Les gardiens verrouillèrent ses poignets à la table en métal et reculèrent d'un pas.
Le haut-parleur grésilla.
— Bonjour, Kaiden, dis-je. Ma voix était faible, hésitante.
Il sourit. Ce petit rictus carnassier qui n'appartenait qu'à lui.
Kaiden : Bonnie. Tu as l'air fatiguée. La grande ville ne te réussit pas ?
Je pris une longue inspiration théâtrale, laissant une larme perler au coin de mon œil.
— Je n'en peux plus, Kaiden. Je n'arrive plus à dormir. Je vois toujours la neige. Je vois toujours le feu.
Son sourire s'effaça très légèrement. Son regard devint chirurgical. Il analysait ma posture, mon ton. Il savait que je n'étais pas brisée. Alors, si je jouais la carte de la victime, c'est que je voulais lui faire passer un message à travers le filtre de la thérapie.
Kaiden : Lequel de nos feux te réveille la nuit ? murmura-t-il en s'approchant du micro, entrant dans mon jeu.
— Le relais, sanglotai-je. La cabane dans les bois.
Je levai les yeux vers lui, brillants de fausses larmes, mais chargés d'une urgence bien réelle.
— Je rêve que le grand bûcheron est là. Tu sais... celui qui habitait là-bas. Il est très en colère. Il dit que nous avons brûlé son bois. Que son bois valait cinq millions. Et il a dit qu'il viendrait me trouver dans ma nouvelle maison s'il n'avait pas son dû.
Le silence s'étira. Une seconde. Deux secondes.
Derrière la vitre, Gagnon devait prendre des notes sur mes délires post-traumatiques. Mais face à moi, les pupilles de Kaiden venaient de se dilater.
Le décodage était instantané. Le bûcheron (Le Viking). Son bois (La drogue). Cinq millions. Il m'a trouvée au penthouse.
L'espace d'un instant, je vis l'admiration pure illuminer le visage de mon créateur. Je n'étais pas venue pleurer. J'étais venue lui demander l'autorisation de déclencher une guerre, sous les yeux mêmes de la police.
Kaiden se pencha en arrière, ses chaînes cliquetant doucement. Son masque de psychopathe s'ajusta parfaitement sur ses traits.
Kaiden : Pauvre petite Bonnie, dit-il d'une voix basse, presque hypnotique. Tu as peur des fantômes. Tu crois que le grand bûcheron va descendre de sa forêt pour venir chercher des cendres ?
— Il m'a envoyé un message dans mon rêve... balbutiai-je.
Kaiden : Écoute-moi bien, Maïra.
Il planta son regard dans le mien. Ce n'était plus de la comédie. C'était une leçon tactique brute, emballée dans du papier-cadeau psychiatrique.
Kaiden : Les vieux bûcherons ne perdent pas leur temps avec le bois brûlé. Ils sont trop cupides pour ça. Ce qui les intéresse, ce sont les nouveaux arbres. Ceux qui arrivent par le fleuve. Tu comprends ?
Je hochai lentement la tête, feignant l'incompréhension apeurée.
— Je... je ne sais pas.
Kaiden : Si tu veux que ce bûcheron arrête de te hanter, ne te cache pas dans ta maison. Arrête de regarder la forêt. Regarde l'eau. Le fleuve est gelé en ce moment, mais les gros bateaux accostent toujours. Surtout au Quai 42, dans l'Est. C'est là qu'il range ses plus beaux troncs. S'il a un problème avec son nouveau bois... il oubliera très vite les cendres du passé.
Le Quai 42. Le port de Montréal. La prochaine livraison du cartel.
C'était l'information vitale. Il venait de me donner l'artère jugulaire du Viking.
Je laissai échapper un long soupir tremblant et cachai mon visage dans mes mains.
— J'ai peur... gémis-je. Je veux juste oublier.
Je levai la main droite en direction de la vitre sans tain. Le signal de détresse convenu avec Gagnon.
Immédiatement, le micro de Kaiden fut coupé. Les gardiens le saisirent par les épaules pour le lever.
Pendant qu'ils le tiraient vers la porte arrière, il tourna la tête vers moi une dernière fois. Derrière la vitre insonorisée, ses lèvres articulèrent silencieusement deux mots que seule l'étudiante brisée de la forêt pouvait comprendre : Brûle-le.
La porte d'acier coulissa derrière moi. Gagnon entra en trombe, l'air furieux, suivi du Docteur Aris.
Insp. Gagnon : C'est terminé ! aboya l'Inspecteur. Sortez-la de là. Je vous avais dit que c'était une connerie, Docteur. Il lui parle en charades macabres pour l'effrayer avec des histoires de bûcherons !
Doc. Aris : Le subconscient utilise souvent des métaphores pour... commença le psychiatre.
Je ne les écoutais plus. Je m'accrochai au bras de Gagnon, enfouissant mon visage contre sa veste, jouant la fille épuisée jusqu'à la dernière seconde.
— Vous aviez raison, Inspecteur, murmurai-je. C'est un monstre. Je ne veux plus jamais le voir. Ramenez-moi chez moi, s'il vous plaît.
Gagnon posa une main protectrice sur mon épaule, persuadé d'avoir eu raison depuis le début.
Il ignorait totalement qu'il escortait la nouvelle reine de la mafia vers sa première zone de guerre. Dès ce soir, le Quai 42 allait s'embraser.