Chapitre 2 : L'Ombre du Nord

785 Words
(Point de Vue : Maïra) Le penthouse du complexe Altitude occupait tout le soixante-dixième étage. Mon père l'avait acheté sur plan, mais n'y avait jamais vécu. C'était désormais ma forteresse. Les portes de l'ascenseur privé, dont j'étais la seule à posséder la carte d'accès biométrique, s'ouvrirent dans un murmure. J'entrai dans l'immense salon plongé dans la pénombre. Il n'y avait pas de murs, seulement des baies vitrées offrant une vue à trois cent soixante degrés sur Montréal illuminée. Le sol en marbre noir reflétait les lumières de la ville comme un lac gelé. Je retirai mes talons aiguilles avec un soupir de soulagement. J'avais passé la journée à disséquer le Conseil d'Administration, à placer mes pions, à réorganiser les flux financiers de Leduc Immobilier. Le poison lent que j'avais injecté dans l'esprit d'Arthur Lemaire faisait déjà effet : il avait démissionné de la présidence du comité d'audit à dix-sept heures. Je marchai pieds nus vers l'îlot central de la cuisine en quartz blanc pour me verser un verre d'eau glacée. L'îlot était parfaitement immaculé. Dépourvu de la moindre poussière. Sauf qu'il y avait un objet posé en plein centre. Je m'arrêtai net. À trois mètres. Mon rythme cardiaque s'accéléra, mais pas d'une panique aveugle comme autrefois. C'était une accélération tactique. L'adrénaline froide du prédateur qui réalise qu'un autre prédateur est entré sur son territoire. L'ascenseur n'avait pas été forcé. Les caméras du hall, que je pouvais consulter sur mon téléphone, n'avaient rien signalé. Le système d'alarme n'avait pas bronché. Et pourtant, quelqu'un était venu jusqu'ici. Je m'approchai lentement. C'était une simple enveloppe noire, sans nom, sans affranchissement. Je l'attrapai du bout des doigts, faisant attention à ne pas l'écraser. Je la retournai. Elle n'était pas scellée. Je glissai deux doigts à l'intérieur et en sortis une photographie imprimée sur du papier glacé. L'image était de mauvaise qualité, prise de nuit avec un flash puissant. Mais le sujet était impossible à confondre. C'était la carcasse calcinée d'une motoneige Yamaha. La neige autour était noircie par la suie. Au premier plan, on distinguait nettement un morceau de métal fondu : la plaque d'immatriculation arrachée que j'avais jetée dans les flammes du relais forestier, six mois plus tôt. Sous la photo, il y avait un petit carton blanc. Une seule phrase y était inscrite, au marqueur noir, avec une écriture nerveuse et anguleuse : « Le Viking veut son dû. 5 millions. Ou la glace. » Je reposai la photo et le mot sur le quartz. Je pris mon verre d'eau et le bus d'une traite. L'eau glacée glissa dans ma gorge, apaisant le feu de l'adrénaline. Je regardai à nouveau la baie vitrée. Je ne voyais plus la ville. Je voyais une faille béante dans mon armure. J'avais l'argent. Cinq millions de dollars, c'était de la petite monnaie pour Leduc Immobilier. Je pouvais les transférer en dix minutes sur un compte offshore. Mais payer serait une erreur fatale. Si je payais, je devenais une vache à lait. Le Viking saurait qu'il pouvait me racketter jusqu'à ce qu'il décide finalement de me tuer pour effacer l'affront d'avoir brûlé ses hommes. Les cartels ne pardonnent pas les dettes de sang avec des virements bancaires. Je ne pouvais pas non plus appeler la police. Montrer cette photo à l'Inspecteur Gagnon reviendrait à lui donner la preuve qui lui manquait pour me relier directement au m******e du relais. J'étais coincée entre la loi qui voulait m'enfermer et le crime qui voulait m'égorger. Je ramassai le mot et la photo. J'allumai l'un des brûleurs de la cuisinière à gaz. La flamme bleue jaillit avec un sifflement. J'y approchai le coin de la photographie et regardai le visage du passé se consumer, jusqu'à ce que la chaleur lèche le bout de mes doigts. Je lâchai les cendres dans l'évier et ouvris le robinet pour les faire disparaître. Je savais comment détruire un Conseil d'Administration. Je savais comment asphyxier une famille bourgeoise. Mais je ne savais pas comment détruire un baron de la drogue qui régnait sur les ports de Montréal. Il y avait un homme qui le savait. Un homme qui avait déjà volé le Viking et qui avait survécu. Un homme qui connaissait les rouages, les noms, les points faibles de ce monde souterrain. Je sortis mon téléphone de ma poche. — Rosa, dis-je lorsque la gouvernante décrocha à Westmount. Annulez toutes mes réunions pour demain matin. Rosa : Bien sûr, mademoiselle Leduc. Vous êtes souffrante ? — Non. Je vais rendre visite à un vieil ami. Je raccrochai. Demain, la reine de glace allait devoir descendre dans la fosse aux lions de l'Institut Pinel. Il était temps de réveiller mon créateur.
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