Chapitre 26 : L'Étau

956 Words
(Point de Vue : Maïra) Le stylo Montblanc en or massif de mon père tournoyait entre mes doigts. J'étais assise au bout de l'immense table de verre de la salle du conseil. Dehors, le soleil de fin d'hiver illuminait Montréal. Le permis de Griffintown, arraché à Vandal, était encadré virtuellement sur l'écran géant derrière moi. Mais mon directeur financier, un homme frêle du nom de Berthier, transpirait à grosses gouttes en fixant son ordinateur portable. — Expliquez-moi comment un demi-milliard de dollars s'évapore de notre ligne de crédit en une matinée, Berthier, demandai-je d'une voix polaire. Berthier : C'est... c'est le consortium bancaire européen, Mademoiselle Leduc. Ils viennent de geler l'apport de fonds pour la construction de Griffintown. Ils invoquent une clause de "risque éthique et pénal". Je me figeai. Le stylo arrêta de tourner. — Un risque éthique ? La veille du premier coup de pelleteuse ? Berthier : Une firme d'intelligence économique basée en Suisse vient de publier un rapport dévastateur et anonyme. Ils ont envoyé le dossier directement aux comités de conformité de nos banques. Ils soulignent les morts violentes de vos parents, le suicide d'Arthur Lemaire, et font état de rumeurs sur des liens entre Leduc Immobilier et la pègre locale. C'est un assassinat corporatif parfait. Les banques fuient pour ne pas être éclaboussées. Sans ce financement, le chantier est mort-né. Ma mâchoire se crispa. Le Viking n'avait pas le cerveau pour ça. Vandal n'avait pas le réseau. Quelqu'un venait de lancer une torpille chirurgicale sur la coque de mon navire financier. Quelqu'un de riche, d'influent, et d'intouchable. — Trouvez quelle firme a rédigé ce rapport. Achetez-les ou détruisez-les. Mais je veux ce financement débloqué d'ici quarante-huit heures, crachai-je en me levant. Les portes de la salle du conseil s'ouvrirent à la volée avant même que Berthier ne puisse acquiescer. Silas entra. Il ne portait pas sa veste de costume habituelle. Sa chemise blanche était déchirée à l'épaule gauche. Ses phalanges étaient écorchées et couvertes de sang frais. Il respirait lourdement, les yeux noirs de fureur. Berthier étouffa un cri de surprise. — Sortez, ordonnai-je au directeur financier sans quitter Silas des yeux. Tout de suite. Dès que Berthier eut décampé, Silas marcha jusqu'à la table de verre. Il ne s'excusa pas pour l'intrusion. Il ouvrit son poing sanglant et laissa tomber un petit objet noir et écrasé sur le verre poli. Un traqueur GPS de qualité militaire, avec un micro-émetteur intégré. Silas : Niveau moins quatre. Le parking privé de la direction, cracha-t-il, la voix vibrante d'adrénaline redescendue. Mes hommes faisaient une ronde autour de votre véhicule blindé. Ils sont tombés sur deux "techniciens" de maintenance. — Des hommes du Viking ? demandai-je, le cœur battant plus vite. Silas : Le Viking engage des pitbulls accros à la meth, Patronne. Ces mecs-là étaient des loups. Pas un mot, pas de panique. Dès qu'on les a grillés, ils ont sorti des lames en céramique indétectables aux portiques. Ils bougeaient comme des forces spéciales. Le CQB parfait. Combat rapproché silencieux. Il s'essuya la bouche du revers de la main. Silas : L'un d'eux a tranché la gorge de mon meilleur gars avant que je puisse lui briser la nuque. Le deuxième a réussi à fuir par les conduits d'aération. Le mort n'a pas d'empreintes digitales répertoriées, pas de papiers, et ses vêtements n'ont aucune étiquette. Des fantômes européens. Je baissai les yeux sur le traqueur écrasé. Puis je repensai au consortium bancaire suisse qui venait de me couper les vivres. Les mathématiques criminelles se mettaient en place dans mon esprit avec une clarté aveuglante. Des mercenaires européens de haut niveau. Une guerre de cols blancs déclenchée depuis la Suisse. Un budget illimité. Une haine absolue. Le roi était en cage à Pinel, mais je venais de réveiller le fou de l'échiquier. — Liam St-James, murmurai-je dans le silence pesant de la pièce. Silas fronça les sourcils. Silas : Le PDG ? Le grand frère du psychopathe ? Il est sous bracelet électronique dans sa tour de l'Île-des-Sœurs en attendant son procès. Il ne peut même pas aller acheter son pain. — Mais il a l'argent. Il a les contacts, répondis-je, une colère glaciale remplaçant la surprise. Il sait que j'ai détruit le cartel. Il sait que j'ai récupéré la ville. Et surtout, il sait que je garde son frère en laisse. Kaiden a dû trouver un moyen de le contacter depuis Pinel. Je ramassai le traqueur écrasé. Le métal brisé s'enfonça dans ma paume. Je m'étais crue intouchable. Je pensais avoir gagné la partie en éliminant les monstres de la rue. Mais Liam St-James était un monstre de ma propre espèce. Il frappait mon argent et il égorgeait mes hommes. Je regardai Silas. Mon chef de la sécurité venait de perdre un homme. Il voulait du sang. — Nettoyez le parking avant que la police ne s'en mêle, Silas. Enfermez le cadavre du mercenaire dans une soute. Silas : Et pour St-James ? grogna-t-il, les poings serrés. Je prends une équipe et je vais le fumer dans sa villa ? Bracelet ou pas, je peux passer sa sécurité. — Non. Une balle dans la tête d'un PDG assigné à résidence, c'est l'escouade tactique fédérale sur notre dos dans l'heure. Je jetai le traqueur dans la corbeille avec dégoût. — Liam se croit en sécurité derrière son armée d'avocats et ses mercenaires fantômes. S'il veut une guerre de corporations, on va lui en donner une. Préparez la berline, Silas. On va aller rendre une petite visite de courtoisie à notre prisonnier à domicile. Je veux voir ses yeux quand il comprendra que je sais.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD