Chapitre 9 : Le Visage à Deux Faces

1211 Words
(Point de Vue : Maïra) Les flashs des appareils photo crépitaient comme des tirs de sommation. Je me tenais derrière le pupitre en plexiglas, dans le hall de la Tour Leduc. Je portais une robe noire stricte, un col fermé jusqu'à la base du cou, et un léger maquillage qui accentuait la pâleur de mes joues. Face à moi, une meute de journalistes financiers et de chroniqueurs de faits divers attendait que je m'effondre. L'action de Leduc Immobilier avait dévissé de 12% à l'ouverture de la Bourse suite à l'annonce du "suicide" d'Arthur Lemaire. — Mesdames et messieurs, dis-je d'une voix douce, forçant un léger tremblement dans mon souffle. La perte d'Arthur Lemaire est une tragédie incommensurable. Il était le pilier de mon père. Je crois que le chagrin de perdre ses amis de si longue date a été... trop lourd à porter pour lui. Je baissai les yeux une fraction de seconde, laissant l'image de la jeune héritière foudroyée par le deuil s'imprimer sur les capteurs de leurs caméras. — Mais Leduc Immobilier ne s'effondrera pas, repris-je en relevant la tête, le regard soudainement dur. J'ai décidé d'injecter vingt millions de dollars de ma fortune personnelle pour racheter les actions flottantes et stabiliser le capital. Le Conseil d'administration est uni. Nous surmonterons cette épreuve. Je vous remercie. Je quittai l'estrade sous une volée de questions auxquelles je ne répondis pas. Mon attachée de presse repoussa les micros. Dès que les portes de l'ascenseur privé se refermèrent sur moi, je laissai tomber mes épaules. Le masque de l'orpheline courageuse fondit. Je sortis mon téléphone crypté. « Les marchés vont se calmer. L'entreprise est sécurisée. Où est le colis ? » envoyai-je. La réponse de Silas arriva trente secondes plus tard. « Sous-sol du complexe résidentiel Griffintown. Niveau -3. Il a mordu, mais il est attaché. » Le complexe Griffintown était un projet de Leduc Immobilier dont le chantier était à l'arrêt pour des raisons de zonage. Une coquille de béton vide, sans caméras, sans gardiens. Mon terrain de jeu. À vingt-et-une heures, Silas m'attendait devant une porte d'acier rouillée au troisième sous-sol de la structure. Il portait un tablier en plastique transparent sur ses vêtements sombres. Des taches de sang frais constellaient le plastique. Silas : Il est coriace, Patronne, me prévint-il en déverrouillant la porte. C'est le bras droit du Viking. Il a l'habitude qu'on lui casse les os. La douleur physique ne le fera pas parler. — Je sais, répondis-je en lissant le pli de mon manteau noir. Laissez-moi faire. J'entrai dans la pièce. L'air était glacé, saturé par l'odeur du ciment humide et de l'ammoniaque. Marco était attaché à une chaise métallique au centre de la pièce, sous une ampoule nue. Son visage était tuméfié, un de ses yeux complètement fermé par un hématome violacé. Il cracha un caillot de sang par terre quand il me vit approcher. Marco : La petite princesse... grogna-t-il, un rictus déformant ses lèvres fendues. T'as engagé un g*****e pour faire ton sale boulot ? Le Viking va te dépouiller, s****e. Il va te prendre tout ce que t'as. Je m'arrêtai à un mètre de lui. Je pris le temps de retirer mes gants en cuir noir, doigt par doigt. — Arthur Lemaire était un vieil homme inutile, Marco. Le Viking m'a rendu service en me débarrassant d'un directeur encombrant. Mais j'ai des principes. On ne touche pas à mes jouets sans ma permission. Il laissa échapper un rire rocailleux. Marco : Tu n'es qu'une gamine qui joue aux gangsters avec l'argent de papa. Tu n'as pas le cran de me tuer. Dès que je sors d'ici... — Tu ne sortiras pas d'ici, le coupai-je d'une voix atrocement calme. Personne ne sait où tu es. Je m'accroupis devant lui pour que mon visage soit à la hauteur du sien. — Mais tu n'as pas besoin de mourir ce soir, Marco. Silas t'a cassé trois côtes, mais tu peux encore respirer. Le Viking perd de l'argent. Il est en colère. Il fait des erreurs. Je veux l'adresse de son coffre-fort principal. La planque où il garde ses liquidités de secours. Celle que la police ne connaît pas. Marco : Va te faire foutre. — Si tu me donnes l'adresse, je te laisse en vie, continuai-je sans hausser le ton, ignorant son insulte. Je te fais transférer sur un vol privé vers le Costa Rica avec cent mille dollars en liquide. Tu disparais. Le Viking pensera que tu as pris la fuite par peur après le meurtre d'Arthur. Tu auras une nouvelle vie. Il me fixa avec son œil valide. Il cherchait la faille. Il cherchait la faiblesse de la petite fille de Westmount. Je lui offris exactement ce qu'il voulait voir : un regard sincère, presque désespéré. Le même regard que j'avais servi à l'Inspecteur Gagnon et aux journalistes. Le masque parfait. — Je veux juste que cette guerre s'arrête, murmurai-je. Je ne veux plus de cadavres. Donne-moi le coffre, je le ruine, et il me laissera tranquille. Et toi, tu vis. C'est une promesse. Le silence s'étira. Marco était un criminel, mais il était fatigué, brisé, et face à lui, il ne voyait qu'une étudiante de vingt ans qui semblait soudainement dépassée par les événements. Il baissa la garde. Marco : Rue Saint-Jacques. Le sous-sol de la vieille bijouterie abandonnée, cracha-t-il finalement, la voix rauque. C'est là qu'il garde le cash pour payer les fournisseurs. Le code de la porte blindée est 8-2-4-9. Je me relevai lentement. — La bijouterie abandonnée. Parfait. Je me tournai vers Silas, qui se tenait en retrait dans l'ombre. — Vérifiez cette adresse, Silas. L'ancien mercenaire tapa sur son téléphone. Quelques secondes plus tard, il hocha la tête. — Le bâtiment appartient à une société écran liée au club du Viking. Ça colle, Patronne. Marco soupira de soulagement. Il s'affaissa contre le dossier de sa chaise. Marco : T'as eu ce que tu voulais. Détache-moi. On avait un accord. Je remis mes gants en cuir noir, lissant le cuir sur mes phalanges. Je ne me retournai même pas vers lui. — Tu avais un accord avec l'orpheline qui voulait que la guerre s'arrête, Marco. Mais l'orpheline est morte dans la neige. Le visage du lieutenant se figea. Il comprit, une fraction de seconde trop tard, qu'il venait de vendre son âme au Diable déguisé en ange. Marco : Sale p**e ! hurla-t-il en se débattant frénétiquement contre ses liens. Tu m'avais donné ta parole ! — Et toi, tu as mis de la cendre dans la bouche de mon directeur, répondis-je d'une voix vide de toute émotion. Je fis un signe de tête imperceptible à Silas. L'ancien militaire s'avança silencieusement derrière la chaise. Il passa une corde de piano autour du cou du lieutenant avec la fluidité d'un professionnel. Je tournai les talons et marchai vers la porte d'acier rouillée, laissant les gargouillis étouffés de Marco se réverbérer contre les murs de béton. Je ne ressentais ni pitié, ni dégoût. Seulement la satisfaction froide d'une équation résolue. J'avais l'argent pour protéger mon image publique. J'avais l'adresse du coffre-fort pour détruire Le Viking. L'empire était en marche.
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