L'entre-deux

1490 Words
Malá Strana dormait sous un voile de brume. Le quartier historique de Prague s’étirait entre le château et la rivière, ses ruelles pavées serpentant comme des veines anciennes. À cette heure, une heure du matin passée les touristes avaient déserté les lieux, laissant place au silence troublant. Élara et Cassian avançaient côte à côte, séparés par un mètre de distance prudente. Elle, tous ses sens en alerte, scrutant chaque ombre. Lui, silencieux comme la mort elle-même, écoutant ce que les humains ne pourraient jamais entendre. « Tu sens quelque chose ? » murmura Cassian. Élara inspira profondément, filtrant les odeurs. Pavés humides. Ordures dans une ruelle adjacente. Parfum éventé d’un restaurant fermé. Urine de chat. Et au-delà… « Rien d’anormal... En tout cas pour l’instant. » Ils continuèrent en silence, passant devant une église dont les tours baroques se découpaient contre le ciel nocturne. Les réverbères jetaient des flaques de lumière jaune sur les pavés, créant des îlots de clarté dans l’obscurité oppressante. « Comment tu fais ça ? » demanda soudain Élara. Cassian tourna légèrement la tête vers elle. « Comment je fais quoi ? » « Marcher sans faire de bruit. C’est à peine si j’entends les bruits de tes pas. » Un demi-sourire effleura les lèvres de Cassian. « Trois cent quarante ans de pratique. Et ce n’est comparer à ce que d’autres réussissent à faire » Élara grogna. « Ça doit être pratique. Ne jamais vieillir. Ne jamais mourir. » « Pratique », répéta Cassian, et quelque chose de sombre traversa son regard. « C’est n'est qu'un mot... Et ce n'est pas celui que j’aurais choisi. » Ils tournèrent dans une ruelle plus étroite. Les murs se rapprochaient, avalant la lumière. L’air se fit plus froid. « Et alors ce serait quoi le mot que tu choisirai ? » Cassian ne répondit pas immédiatement. Puis : « Épuisant. » Élara le regarda du coin de l’œil. « Trois siècles, et tu es fatigué ? » « Trois siècles à regarder tout ce que tu aimes mourir. Oui. C’est fatigant. » Le silence retomba, mais différent cette fois. Moins hostile. Plus… pensif. Ils débouchèrent sur une petite place. Une fontaine baroque gargouillait faiblement au centre. Des bancs vides. Des fenêtres éteintes. Rien ne bougeait. Élara s’arrêta brusquement. « Quoi ? » Cassian se tendit instantanément. « Je ne sais pas. » Elle tourna lentement sur elle-même, inspectant chaque recoin. « Quelque chose ne va pas. » Cassian ferma les yeux, se concentrant. Son ouïe vampirique s’étendit comme une toile invisible, captant chaque son dans un rayon de cent mètres. Le clapotis de l’eau. Le ronronnement lointain d’une voiture. Le bruissement d’un rat dans une poubelle. Un battement de cœur humain, endormi, deux étages au-dessus. Et… Rien. Absolument rien d’autre. « C’est trop calme », murmura-t-il. Élara hocha la tête. Ses griffes pointèrent légèrement, une réaction instinctive. « Les animaux sont partis. Pas de rats. Pas de chats. Même les pigeons… » Elle leva les yeux vers les toits. Vides. « Ils ont fui. » Cassian balaya la place du regard. « Quelque chose les a effrayés. » « Ou quelqu’un. » Ils restèrent immobiles, dos à dos sans se toucher, scrutant l’obscurité. Les secondes s’étirèrent. Puis Cassian le sentit. Pas un son. Pas une odeur. Juste une présence. Comme un poids invisible posé sur sa nuque. L’instinct ancien d’un prédateur reconnaissant un autre prédateur. « On nous observe », murmura-t-il. Élara ne bougea pas, mais ses yeux virèrent à l’or. « Où ? » « Je ne sais pas. Mais c’est là. » Élara inspira lentement, cherchant désespérément une odeur. N’importe quoi. Mais l’air était vide. Comme si la créature n’existait pas. « Je ne le sens pas », gronda-t-elle, frustrée. « Moi non plus. » Un frisson glacé parcourut l’échine d’Élara. Quelque chose capable de masquer son odeur à un loup comme Elara et son bruit à un vampire de trois siècles était bien plus dangereux qu’ils ne pouvaient l’imaginer. « On bouge », dit-elle. « Maintenant. » Ils se mirent en marche, quittant la place d’un pas mesuré. Sans paniquer... Ni au pas de course. Mais chaque muscle tendu, prêt à exploser en action. La sensation d’être observés ne les quitta pas. Ils traversèrent deux ruelles. Puis trois. Toujours cette présence fantomatique, là sans être là. « Il nous traque », murmura Cassian. « Ou alors il joue. » « Pourquoi il n’attaque pas ? » « Parce qu’il sait qu’on est deux. » Élara serra les poings. « Il attend qu’on se sépare. Ou qu’on baisse notre garde. » Cassian jeta un regard en arrière. Rien. Mais il savait. « On fait quoi ? » Élara s’arrêta sous un lampadaire, se tournant lentement pour balayer les alentours du regard. « On lui montre qu’on n’a pas peur. » Elle leva la voix, projetant son autorité d’Alpha dans la nuit. « Je sais que tu es là. Montre-toi. » Silence. Cassian resta immobile, tous ses sens tendus. « Tu es une abomination », continua Élara, la voix dure. « Un mélange contre nature. Et je vais te détruire. » Toujours rien. Puis, quelque part au-dessus d’eux, un bruit. Un craquement. Bref. Presque imperceptible. Élara et Cassian levèrent les yeux d’un même mouvement dans la direction sur les toits. Ombres et tuiles se confondaient. Impossible de distinguer quoi que ce soit. Mais quelque chose avait bougé. « Là », souffla Cassian. Une silhouette. Fugace. Bipède, mais la posture était… mauvaise. Trop courbée. Trop animale. Élara bondit. En une fraction de seconde, elle sauta sur le rebord d’une fenêtre, puis sur un balcon, puis sur le toit. Cassian la suivit avec sa célérité vampirique, se matérialisant à ses côtés en un éclair. Le toit était vide. Des tuiles brisées témoignaient d’un passage récent. Mais plus rien. « m***e », gronda Élara. Cassian s’accroupit, examinant les tuiles cassées. Ses doigts effleurèrent une trace sombre. Du sang. Il le porta à ses lèvres, goûta prudemment. Son visage se figea. « Quoi ? » demanda Élara. « C’est du sang… mixte... Vampire et loup. » Élara sentit son estomac se contracter. « Il est blessé ? » « Je ne pense pas. » Cassian se redressa. « Mais on dirait qu'il saigne. » Ils restèrent silencieux un moment, le poids de cette réalité s’abattant sur eux. Un hybride stable. Fonctionnel. Capable de traquer deux des créatures les plus dangereuses de Prague sans se faire repérer. « On doit prévenir les autres », dit finalement Élara. Cassian hocha la tête. « Et renforcer les patrouilles. S’il est ici ce soir, il reviendra. » Ils redescendirent prudemment, retrouvant le sol pavé. La sensation d’être observés s’était dissipée. L’hybride était parti. Ils marchèrent en silence pendant plusieurs minutes, regagnant lentement les zones plus éclairées de Malá Strana. « Tu as eu peur ? » demanda soudain Cassian. Élara lui jeta un regard. « Non... Et toi ? » « Oui. » Elle fronça les sourcils, surprise par l’honnêteté. « Pourquoi ? » Cassian s’arrêta, la regarda. « Parce que pour la première fois depuis longtemps, j’ai quelque chose à perdre. » Élara soutint son regard, troublée. Elle voulut répondre, mais les mots ne vinrent pas. Cassian reprit sa marche. « On se revoit demain. Même heure. Même endroit. » « D’accord. » Ils atteignirent le pont Charles. Élara s’arrêta. « Cassian. » Il se retourna. « Merci. Pour ce soir. » Un sourire triste étira les lèvres du vampire. « Ne me remercie pas encore. C'est loin d'être terminé. » Il disparut dans l’obscurité. Élara resta seule sur le pont, regardant la Vltava couler silencieusement. Quelque part dans Prague, l’hybride rôdait. Et elle savait, avec une certitude glaciale, qu’il reviendrait. La seule question était : quand ? Elle rentra au bunker une heure plus tard. Viktor l’attendait, inquiet. « Alors ? » « Il est réel. » Élara s’affala sur une chaise. « L’hybride. Il nous a traqués pendant une heure sans qu’on puisse le localiser. » Viktor pâlit. « C’est pire que ce qu’on pensait. » « Oui. » Elle se frotta les yeux, épuisée. « Convoque tout le monde demain matin. Il faut renforcer la sécurité. Et prévenir les autres Alphas. » « Et le vampire ? » Élara hésita. « Cassian reste notre allié. Pour l’instant. » Viktor hocha lentement la tête, visiblement pas convaincu mais loyal. Élara monta dans son petit appartement au-dessus du bunker. Liora dormait déjà, recroquevillée sur le canapé, un livre ouvert sur sa poitrine. Élara la recouvrit doucement d’une couverture. « Je te protégerai », murmura-t-elle. « Quoi qu’il en coûte. » Puis elle s’allongea sur son lit sans se déshabiller, fixant le plafond. Le visage de Cassian flottait dans son esprit. « Pour la première fois depuis longtemps, j’ai quelque chose à perdre. » Elle ferma les yeux, chassant cette pensée. Mais elle savait. Quelque chose avait changé ce soir. Quelque chose de dangereux.
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