Noire passion (fragment), Pierre MERTENS-1

2081 Words
Noire passion (fragment) Pierre Mertens Ils n’ont que le mot amour à la bouche. Et, au nom de l’amour, ils haïssent. D.H. Lawrence Voilà. J’avais sympathisé, un temps, comme pas mal d’esprits faibles de ma génération, avec des groupements pseudo-révolutionnaires qui menaçaient de recourir à la violence et, en une occasion ou l’autre, passèrent à l’acte. « Ils y avaient été acculés ! », proclamèrent-ils. Je trouvais aux terroristes, dans les années 60-70, un certain charme – pour ne pas dire une légitimité. Dans des articles « rigoureux », flanqués d’un impressionnant appareil de notes, j’expliquais, avec un ironique (infantile) brio, pourquoi les desperados de tous poils : membres de la Fraction Armée Rouge, Brigades transalpines de la même couleur, Tupamaros, Fedayins, Panthères noires, Sentier lumineux, I.R.A., E.T.A., C.C.C., et autres lanceurs de couteaux, n’opposaient au fond qu’une violence juste et désespérée à une Terreur d’État bien plus opaque et couleur muraille : celle-ci, à la différence de l’autre (celle des artisans de la liberté) n’avait-elle pas tous les moyens de sa politique ? Bref, l’innocence de beaucoup de victimes, le caractère aveugle et arbitraire des coups portés ne m’empêchaient pas de dormir. Cela me valut, au bout d’un temps, la sollicitude des services de la Sûreté nationale, et d’être mis sur table d’écoute. Moi aussi, on me fit paradoxalement savoir que j’eusse pu, au regard des risques encourus par mes prises de position et les menaces dont j’avais notoirement fait l’objet, exiger à bon droit un port d’armes. Telles sont, parfois, les exquises contradictions de la démocratie. Je refusai cette licence avec répulsion. Ne pressentais-je pas qu’« acculé à la dernière extrémité », pour reprendre la phraséologie de ceux dont je m’étais institué le compagnon de route, j’aurais été tenté d’invoquer ma légitime défense ? Mes convictions d’alors m’ont, peu à peu, abandonné. Donc j’avais « vieilli ». D’aucuns ne manquent pas de dire que j’avais plutôt mal tourné. Que j’avais renié mes idéaux de jeunesse. « Scénario classique mais navrant, si on veut bien se rappeler ses occasionnels courages de naguère… », etc. Que j’avais « perdu le sens des priorités » (celles des autres). Que j’avais changé de camp. Moi qui n’ai, pourtant, jamais déserté que celui de la violence. C’est dans les coulisses de ce théâtre que j’ai, lentement, ourdi un projet. Sans même m’en ouvrir à mes amis mêmes. Je résolus de me rendre en Israël. « La terre de mes aïeux », me plaisais-je à me répéter depuis que j’avais, presque fortuitement, appris que j’étais juif. Pour revisiter, encore une fois, la Palestine colonisée. Mais aussi les familles d’un État sioniste encerclé, insularisé, stigmatisé plus souvent qu’à son tour, diabolisé et qui payait un lourd tribut d’innocents au terrorisme islamiste. J’organisai mon voyage dans l’ombre, en catimini. Je ne souhaitais pas que les plus proches confidents aient vent de ce départ, de ses raisons profondes, de son invincible appel. Je le camouflerais à l’ombre d’une excursion touristique dans quelque éden ancré en un paysage n’évoquant aucune réalité politique compromettante. Je choisis pour destination apparente les Seychelles. On fut un peu surpris, autour de moi, d’une destination aussi tropicaliste. « Pourquoi, diable, va-t-il se payer une telle robinsonnade, entre plages blanches, tortues géantes et noix de coco aux rondeurs de culs féminins ? Décidément, on nous l’a changé ! » Tandis que, de Mahé, je comptais seulement rallier, dès que possible, Jérusalem. Mais, à deux jours de décoller, via Londres puis Victoria, quelque chose s’est passé. Qui a brouillé tous mes plans. Je crois qu’à ce moment, mes amis me croyaient calmé. Pour leur dissimuler l’extraordinaire état de déréliction où je sombrais, depuis quelque temps, à leur insu, j’avais déjà éprouvé le besoin d’un projet d’expédition au Proche-Orient dans les coulisses d’une simple excursion bananière… Ils ne pouvaient savoir, j’ignorais encore ce qui m’attendait. Ce qui nous attendait tous, nous gens d’ici. Mais beaucoup n’ont pas voulu vraiment s’en apercevoir. J’ai, depuis longtemps, pris l’habitude de ne pas quitter mon lit, le matin, sans écouter le journal parlé qui allait m’apprendre les catastrophes advenues dans mon pays, durant la nuit, ou la veille, dans le monde entier. C’est ainsi que j’appris, au fil des années, et dans le désordre : l’accident mortel de Lady Di dans un tunnel routier parisien, l’abdication provisoire pour des raisons éthiques du roi Baudouin de Belgique, l’ultime victoire du tennisman John McEnroe à Flushing Meadows, l’assassinat du président égyptien Anouar Al-Sadate, la disparition en mer du navigateur Éric Tabarly, le viol d’une reine de beauté par le champion de boxe poids lourds Mike Tyson… etc. La noyade, au large de Sarasota (État de Floride), de l’actrice fétiche de La fureur de vivre, Nathalie Wood, longtemps après l’accident fatal à James Dean, son partenaire dans ce film culte. Et, ainsi aussi, la mise à mort, dans une chambre d’hôtel, quelque part dans une ville de l’ancienne Europe de l’Est, d’une jeune comédienne, par son rocker d’amant. On la disait déjà immergée dans un coma irréversible. Je ne compris pas aussitôt pourquoi, mais je sus à la minute même que cet événement retarderait d’importance mon départ pour les îles. Qu’il bouleverserait durablement mon emploi du temps. Et pourquoi ne pas le dire : dans un sens, ma vie même, ma conception des choses ? Tiens, rien qu’en passant, lorsqu’on prononce ces mots : « femmes battues », est-ce qu’on se doute même des mots qu’on prononce ? Et puis, je crus saisir ceci. J’envisageais de me rendre au bout du monde – ou à mi-chemin – pour enquêter sur la violence qui faisait saigner les peuples. Et voici qu’ici même, ou à un jet de pierre de là où j’écoutais ma radio-transistor, une jeune femme, artiste et mère de famille, on l’avait comme déjà exterminée. Je sentis que, pour un temps, ce n’était – pour ainsi dire – pas la peine de bouger. Cela que je me disposais à faire ailleurs – la clé de cela – venait de se passer à proximité d’ici. Se trouvait encore ici, comme à portée de la main. (Si j’ose dire. Mais, sans doute, il faut oser dire, justement.) Moi qui suis si casanier… J’ironise à peine. Pour un temps, il ne fallait plus se déplacer. Surtout pas trop s’éloigner de ça, qu’on venait d’apprendre. Écouter, plutôt, les bulletins d’information, d’heure en heure. On sut très tôt qu’il ne fallait pas trop nourrir de vains espoirs. Sur l’état de celle qu’on appelait encore, à ce moment-là, la victime. Retenons-le : on n’en abuserait pas trop par la suite. Le terrorisme avait encore frappé. Pas un peuple, pas un parti, pas une cause, pas un leader politique. Une femme. La terreur, oui : ni plus, ni moins. Une femme, oui, rien qu’une femme. Je suis, depuis longtemps, un grand lecteur de faits divers. Beaucoup me sont apparus comme les fragments lumineux ou embués du grand miroir brisé qui reflète, dans tous ses éclats, le théâtre social. (Et certains grandissent au point d’écrire des pages entières dans l’anthologie étrange ou terrifiante qui a pour auteur l’Histoire même.) Nous nous trouvions à la mi-temps d’une année exceptionnelle. Une marée noire en Méditerranée. Des attentats terroristes, un peu partout dans le monde. Une guerre au Proche-Orient. Entre autres. Il y en avait pour tous les goûts. On n’avait que l’embarras du choix. Nous étions au plus fort de l’été et la canicule avait fait près de 15 000 morts de plus que « la norme » rien qu’en France. (Beaucoup de cadavres ne furent jamais réclamés par nulle famille.) Plus tard, on pourrait dire : « Ce fut l’année de la guerre d’Irak… L’année de la marée noire en Galice… L’année de la canicule… », etc. Une adolescente avait été violée dans l’île de Ré. Un petit garçon fut malmené par sa famille, à Strasbourg, au point qu’on ne sut même pas de quoi, à la fin, il était mort. Beaucoup d’inconnus se pressèrent à leurs funérailles. Pour moi, cependant, cela resterait l’année où fut tabassée à mort, par son amant jaloux, une jeune comédienne, à l’issue du tournage d’un film, dans un pays qui appartint, naguère, à l’Europe de l’Est, et où elle interprétait le rôle d’une grande romancière du vingtième siècle, célèbre pour son charme, la liberté de ses mœurs et son amour des chats. (Pour la transparence de son style, aussi.) Pourquoi ce fait divers là m’impressionna-t-il particulièrement ? (Alors qu’il s’était donc passé des choses si terribles, importantes ou spectaculaires, dans le monde et, à cette échelle, sans doute plus graves ? Tout au moins, si on ne montre pas quelque indécence à établir une hiérarchie entre les morts…) Oui : pourquoi avoir choisi, entre de multiples drames, la disparition brutale de la jeune comédienne, dont les photos parues dans la presse à scandale se plaisaient à exhiber le profil félin ? Ou plutôt : pourquoi cette histoire-là me choisit-elle, moi, pour m’y engouffrer comme dans une sorte de dépression ? La perte de l’actrice impressionna, accabla beaucoup de monde, cet été-là. Ce qu’on appelle « le public » en fut vivement impressionné. Il n’y avait donc rien de bien original à partager cette émotion, et ce deuil. Mais je n’ai pas peur de dire, même si ce n’est pas sans trouble, que j’en faisais presque une affaire personnelle. Peut-on se retrouver orphelin d’une inconnue, sous le prétexte, serait-on tenté de dire, qu’elle fut talentueuse, étrangement belle et massacrée ? Le tribunal de l’évidence tranchera que « non », bien sûr. Mais il devait, tout de même, y avoir autre chose. (Comme s’il convenait que je me justifie.) La mort de cette femme n’est pas advenue, tout de même, pour nous inspirer quelques états d’âme. Ce qu’elle emporte dans son sillage, cela pourrait bien être une bonne partie de la vérité de ce monde, à l’aube d’un siècle qui vient à peine de jaillir des starting-blocks. Faux départ ? On ne recommence pas la course de l’Histoire. Une fois lancée, rien ne peut l’arrêter. « Naissance du jour », eût dit la romancière dont, « avec tant d’amour », avait assuré la presse populaire, la comédienne avait incarné, à la veille de sa mort, le personnage. J’avais suivi de loin – mais avec une sorte d’affection (je ne vois pas d’autre mot) – la carrière de la comédienne. Elle n’était pas célébrissime, mais c’était mieux ainsi. J’ai adoré le cinéma des années soixante, cela ne fait pas de moi un cinéphile autre qu’un chasseur de quelques images, de quelques histoires, de quelques visages pour aujourd’hui. La comédienne avait un père – acteur célèbre. Une mère – réalisatrice célèbre. Ce dut être, bien entendu, un étrange privilège. Et une difficulté. Il paraît qu’on a beaucoup évoqué cela depuis « l’accident ». Je n’ai rien retenu, voulu retenir, de ce qu’on a dit à ce sujet. Des banalités, je crois. À moins qu’il se soit agi d’assez sordides interprétations psychanalytiques. On a dû parler de rapports « fusionnels » (le mot suggère quelque chose d’électrique) et, de là, à parler de « famille incestueuse », il n’y a qu’un pas. Pauvres Docteurs ! Je préfère retenir l’idée que « cette gosse » a dû avoir « une chance folle » de faire sa vie, de se l’imposer à soi-même dans de pareilles conditions. Je ne me fatigue pas, contemplant ces photos, de considérer ce regard de félidé. Ardent, coupant, étincelant, velouté. « Elle ne nous regarde pas, m’a dit un réalisateur de mon pays, elle se cache derrière ces yeux… » C’est vrai qu’on peut se dissimuler derrière un regard que l’on dit « magnifique ». Je n’y avais pas pensé. Cédant au cliché, j’aimerais dire qu’il y a une souveraineté dans ce visage pourtant traqué, ce maintien cependant bousculé. Mais de qui ne connaîtrait pas sa force, justement, et ne saurait que sa faiblesse. (Sa puissance, elle l’aurait détenue malgré elle. Simple supposition, évidemment. Je ne sais rien, je n’ai rien su, je ne saurai jamais rien de cette femme qui fut supprimée. C’est bien ainsi qu’on dit ?) Les gazettes « people » précisent volontiers que la comédienne était…, avait toujours été timide, qu’en dépit de ses succès, de son ascension, elle n’avait cessé de douter d’elle-même. Qu’elle se serait donc jetée, à corps perdu, dans le métier et le milieu le plus cannibales et, affectivement, des situations limites – comme pour exorciser les appréhensions qui la timoraient. Je ne puis m’empêcher de songer : on abat plus volontiers les timides et les inconfiants que les arrogants et les brutaux, davantage les silencieux que les hâbleurs… Surtout si ceux-là – celles-là – se laissent subjuguer par ceux qui ont le bras lourd et la main tôt levée et brandie. Et donc bientôt par la mort. Petite parenthèse : on dit du chanteur qui l’avait cognée qu’il était « fragile », lui aussi. Psychiquement, s’entend. Car, de taille, elle lui rendait bien vingt-cinq centimètres. Il me semble que, par décence, on eût pu tout de même utiliser des épithètes différentes pour les qualifier l’un et l’autre. On n’y a pas songé. Pourquoi se gênerait-on ? On préférera toujours les géants soi-disant fragiles, les colosses aux pieds d’argile… à la fragilité elle-même. À la fragilité faite femme. Amour, encore une fois, du paradoxe facile. De paradoxe fragile… Quelqu’un me dit : « Si c’était arrivé à un plombier-zingueur et à une femme de ménage, vous n’en parleriez même pas… » On n’en aurait même pas pris connaissance ! C’est vrai, mais cela n’a guère de sens. Car que cela soit arrivé à une comédienne prête à l’affaire quelque chose de saisissant. Quelqu’un qu’on a pu voir, admirer sur les planches, ou à l’écran, ou sur photos… Et qui porte un visage douloureux ou souriant, éclairé de l’intérieur, qu’on n’oubliera plus – si indemne justement de tout ce qui pourrait l’abîmer, lui porter ombre : de savoir, donc, d’apprendre que c’est à ce visage qu’on s’en est pris, qu’on a saccagé, si bien que c’est de la mort de ce visage, de sa mise à mal, de ses fractures, qu’a résulté la mort de tout l’être qui l’arborait, le brandissait comme une bannière, ce visage violemment intact, ce visage qu’on ne pouvait ressentir – mélancolique ou joyeux – qu’avide de la vie même, pour s’en nourrir, s’en soûler, ce visage qui, professionnellement, montrait cela, pour que nous en soyons frappé ou ému, oui : cela ne peut tout de même pas nous laisser indifférent, cela doit bien constituer la circonstance aggravante d’une tuerie. (Je ne parle pas de tuerie, impunément, comme si les victimes étaient nombreuses, beaucoup plus d’une, en tout cas.)
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