Noire passion (fragment), Pierre MERTENS-2

2098 Words
La mort d’une comédienne, donc. D’une femme. D’une femme de spectacle. Que la victime et son tueur (je dis : tueur, comme s’il avait été capable de tuer plusieurs fois, ce n’est pas un hasard ; au moins, je ne dis pas : la victime et son bourreau, c’est déjà très généreux de ma part), que la victime, donc, et celui qui lui a torturé le visage – que les « protagonistes du drame », comme disent ceux qui préfèrent tout édulcorer –, appartiennent à la « société du spectacle », cela ne peut laisser indifférent. Cela traduit l’extrême visibilité des « héros de la tragédie », comme disaient ceux pour qui tout s’équivaut toujours : le coup et la plaie, la balle et l’impact… Tout cela s’est déroulé dans les coulisses d’une scène, ce qui rend l’événement, quoi qu’on dise, encore plus cruel. Donc : une vie a été détruite – mais un visage, surtout, nous a été retiré. Dérobé. Volé. Arraché. Et, donc, à ceux – ils ne manquent pas – qui seraient tentés de nous dire, de nous objecter, de nous rétorquer : « Cela ne nous regarde pas, après tout : nous ne découvrirons jamais le secret de cette nuit, dans une chambre d’hôtel, quelque part à l’Est. Ne serait-il même pas un peu indécent que nous pensions à nous en préoccuper ? », nous pourrions répondre : « Charognard, n’est-ce pas ? Comme vous y allez… Mais, voyons : il serait charognard, surtout, de ne pas en parler. De se taire. Si cela ne nous regarde pas, c’est que rien ne nous regarde. Bien sûr, il peut y avoir une façon obscène de poser son regard là-dessus. Mais il en existe une autre, qui renonce à toute prédation. » Les commentateurs qui, à la radio, pour mieux s’en débarrasser, parlent du « fait divers de l’été », voilà les vrais prédateurs. La mort de la comédienne n’aura, n’aurait donc duré, dansé qu’un seul été ? Or, nous sommes blessés par la disparition d’une proche, tout de même, quelqu’un de familier, puisque nous lui étions déjà devenus redevables d’une cohorte d’émotions : nous voici orphelins de centaines d’images généreuses, quand son meurtrier aura, lui, interposé entre elles et nous l’unique et effroyable gros plan d’un visage fracassé. Une des nôtres a été abattue. Comment n’en porterions-nous pas le deuil ? En parler – s’en souvenir – témoigne seulement de notre attachement à l’espèce. Sauf à consentir à la brute qui rend certains même pas méchants, non : seulement amnésiques. Tuer un acteur – tuer l’acteur –, tuer une comédienne – tuer la comédienne –, ce n’est sans doute, sûrement, pas plus abominablement grave que de supprimer n’importe quelle créature humaine… Mais, ce matin, ce midi et, ce soir, ce sera encore vrai, je trouverai cela plus lamentable encore. Plus navrant, plus irrémédiable. Cela n’a, sans doute, sûrement aucun sens. Pourquoi pensé-je que tuer l’acteur, l’actrice, c’est tuer deux fois ? Pas seulement celle, celui qui aura exercé « pour de vrai » la fonction de vivre, d’exister, mais, en outre, celle de représenter, de nous représenter. Tuer l’acteur, la comédienne, c’est tuer, du même coup, la représentation. Il ne s’agit pas d’un meurtre, seulement, mais d’un iconoclasme. C’est d’une présomption ahurissante. En même temps qu’on tue quelqu’un, on occit tous ses doubles, tous nos doubles. C’est aussi à nous qu’on s’en prend. Je ne connais personne qui n’ait rêvé, quel que fût son destin, d’avoir, au moins une fois, joué un rôle. Tuer celui, celle, qui a choisi d’aller au bout de cela, c’est tuer, du même coup, les rêves dont nous sommes enceints. Autant d’infanticides. J’ai toujours nourri une profonde répulsion à l’égard des metteurs en scène qui s’étaient fait une gloire, et tiraient vanité, de malmener les comédiens sur les scènes de théâtre et les plateaux de cinéma. La plupart du temps, ce sont de pitoyables frustrés qui veulent s’approprier le mérite d’un spectacle, en humiliant tous ceux, toutes celles qui le servent. C’est ainsi qu’ils pensent le récupérer à leur seul profit. J’en ai connu un dont le malin plaisir consistait à rassembler un casting d’enfer pour, dès les premières répétitions, faire s’opposer les divas entre elles, et les vieux blanchis sous le harnais, aux débutants qui croyaient au génie. Il n’était jamais aussi heureux que lorsqu’un acteur, écœuré, abandonnait la partie, ou qu’une prima donna lui rendait son tablier. Il avait beau lire Kleist et Tchékhov, Pirandello et Ibsen comme peu avaient pu le faire, ceux qu’il avait choisis – et persécutés – pour les incarner, sortaient, de chacun de ses spectacles, un peu détruits, presque avilis. Ce voyage, que je préméditais depuis plusieurs mois, dans le plus grand secret, c’était comme une mission délicate que je m’étais assignée à moi-même. Me livrer à une enquête sur le terrorisme au Proche-Orient sans même qu’on sache que j’y étais parti. Camouflant ma véritable équipée à l’ombre d’une croisière bidon dans l’Océan Indien. Entre autres, je me posais cette question : pourquoi le terrorisme islamiste rencontrait-il, depuis quelque temps, une telle compréhension quand l’appareil répressif israélien se trouvait si radicalement condamné ? Bien sûr, n’est-ce pas, celui-là n’était encore une fois que la riposte du faible au fort, qui disposait de vraies armes, etc. Ce refrain avait déjà servi si souvent que je m’étonnais qu’il n’apparût pas usé jusqu’à la corde. Et s’il se trouvait, un jour, un t********e juif, excédé, illuminé, pour se faire sauter dans un bus d’enfants musulmans, en quels termes parlerait-on de lui ? Mais cela ne s’est pas trouvé. Même les plus pourris des antisémites parieraient que cela était impossible. Bref, mes malles étaient faites. Lorsque j’ai appris la mort de la comédienne. J’allais dire : l’attentat contre la comédienne, quelque part, dans un pays qui appartint au bloc de l’Est. Ça, pour sûr, mon départ allait être différé d’importance. Je devais partir pour enquêter sur le terrain de deux peuples qui s’entre-déchiraient, et c’était un crime de droit commun, apparemment passionnel, qui me clouait au sol. Je devais d’abord réfléchir là-dessus, pensai-je incongrûment, et ne partir qu’ensuite – si cela avait un sens, et s’imposait toujours à moi. Pour des raisons que je ne tentai, tout d’abord, pas même de m’expliquer, ce qui venait d’arriver là-bas était de trop. Je ne puis mieux dire. La mesure était comble. L’énorme goutte de sang qui faisait déborder le vase. La chose en trop. Le m******e de trop, veux-je préciser. Pourquoi cette mort-là ? Il en était tellement survenu, au cours de cet été torride, et de si terribles. D’autant plus terribles qu’anonymes. Tous ces vieillards inconnus que la canicule avait calcinés. Je crois que c’est le côté archaïque de ce sacrifice humain qui m’a retourné les sangs. Une mort administrée par gifles, du plat ou du revers de la main, à l’heure des mines antipersonnel, cela nous ramenait au temps de Zola ou des opéras véristes italiens. Ou entre Carmen et Wozzeck. C’était sauvage comme une immolation. Mais, justement, il ne s’agissait pas d’une fiction. Je me suis encore souvenu de la mort de l’actrice Nathalie Wood. Elle est survenue en mer, au large de la Floride, alors que, étrange coïncidence, je séjournais à quelques encablures de là, à Sarasota. Elle était tombée du pont de son yacht alors qu’elle faisait une croisière avec un homme qui était encore son mari, ou l’avait été. Un acteur, lui-même, je crois. Cela m’avait particulièrement frappé parce que Nathalie Wood était l’actrice qui m’émouvait le plus quand je sortais à peine de l’adolescence. Pas seulement à cause de La fureur de vivre, ce film mythique où elle incarne, aux côtés de James Dean, tout le malaise d’une jeunesse américaine – donc occidentale – dans les années cinquante. Mais aussi La fièvre dans le sang, traduction ridicule de Splendor in the grass (titre inspiré par des vers de Wordsworth). Et d’autres films de moindre importance où elle figurait, toujours aussi fragile, ardente et désemparée, à la fois, stupéfaite que la vie fût si difficile et le monde si compliqué. Mais le matin, à Sarasota, où j’appris sa mort « accidentelle mais néanmoins mystérieuse », je me rappelai ce détail que m’avait révélé, des années auparavant, une interview : elle détestait l’eau ou, plutôt, celle-ci lui inspirait une irrationnelle terreur… Et elle était morte noyée. Cela me ramenait à la comédienne. Tuée par un homme qui disait « l’aimer à la folie ». Qu’on nous préserve de la folie, sinon de l’amour même. Nous avions déjà pu apprendre, çà et là, en lisant des bios paresseuses ou sensationnalistes, que la comédienne, naguère, était habitée par des idées de suicide mais que, depuis qu’elle était tombée amoureuse de celui qui allait la tuer, elle pensait ne devoir jamais mourir… On ne devrait jamais confier, s’ouvrir de ses velléités suicidaires ni, surtout, de sa gourmandise d’éternité : pour sûr, cela doit attirer les meurtriers, inspirer les cannibales. Ils doivent, déjà, flairer, par anticipation, le goût du sang sur la peau. La sueur du sang. Un grand poète et cinéaste italien est mort, il y a trente ans, pour proposer en offrande à une petite lope sacrificatrice son goût même, son appétit immodéré de la vie. Résumons les faits : à ce que l’on sait, la comédienne sortait d’un tournage du film où elle prêtait son visage à une grande romancière, qui fut, pour plusieurs générations, un écrivain du bonheur. De la sensualité. Des épousailles avec la nature. Elle jouait sous la direction de sa mère. Au terme de chaque journée de tournage, elle retrouvait son nouvel amant, un rocker aux idées généreuses, et qui militait pour la paix dans le monde sur un rythme âpre et endiablé. Le rocker avait un passé, la comédienne aussi. Il y avait, tout autour de ce duo, apparemment heureux, comblé peut-être, des ex-femmes, des ex-maris, des enfants qui tourbillonnaient. Qu’on aimait peut-être encore « de tout son cœur ». Comme il serait bien normal, non ? Je contemple une photo de la comédienne et du rocker, côte à côte, sur une pelouse « émaillée de fleurs », comme écrivaient, dans leur première rédaction, les enfants des écoles autrefois. Il est couché, la tête reposant sur la jambe droite de la comédienne, qui lui caresse le front. Le bonheur leur clôt à moitié les paupières. Elle regarde l’horizon pardessus lui, elle rêve de leur avenir. On aurait peine à imaginer une plus tendre symphonie pastorale. Cette photo donnerait confiance, à elle seule, dans l’avenir de l’humanité… Qui a pris cette photo ? A-t-elle été capturée au cours de ce tournage ? Comment le journal en a-t-il obtenu les droits ? Cela restera au moins comme preuve que ceci a bien eu lieu. Il disait qu’il ne pouvait s’éloigner d’elle. Il l’avait rejointe là-bas, à l’Est. Renonçant peut-être à l’un ou l’autre concert. Ne les préférant pas. « Elle comptait tellement plus que la musique », aurait-il dit. On arrive au bout du tournage du film à la gloire de cette romancière de la joie. Où la comédienne lui a tellement ressemblé, tout au long de ce travail de représentation. Cela se fête au sein de l’équipe. Tout cela se passe tellement à la gloire du bonheur de vivre, d’aimer. « On devrait se méfier… », insinueraient volontiers les esprits chagrins. Une réalité allègre rejoignant une fiction lumineuse. C’était trop beau, n’est-ce pas ? Mais pourquoi pas ? C’eût pu être pour ceux-là, comme pour d’autres, le plus bel été du monde. Il est vrai que la canicule commence, qu’elle conquiert toute l’Europe. On devrait y prendre garde. Ce ne sera plus pour personne un été comme les autres. Durant cet été, des milliers de personnes mourront. De vieilles personnes, auxquelles on n’avait pas été attentif, peut-être. Des personnes du passé, déjà… Et c’est justement leur passé, un court mais impressionnant passé, qui rejoint la comédienne et le rocker. Le rocker, si l’on en croit la rumeur, décide de renoncer à tout passé, pour mieux aimer la comédienne. C’est ce qu’il dit. C’est sans doute ce qu’il croit. Il croit même que c’est bien ainsi. Que c’est ainsi que cela doit être. Que c’est la preuve même de son amour. « Il n’y a pas d’amour, a dit quelqu’un. Il n’a que des preuves d’amour. » Qui était-ce donc ? Phrase subtile. Niaise, aussi. Dangereuse, ô combien. Même cette femme qu’il a aimée durant dix ans, avant la rencontre avec la comédienne, le rocker pense qu’il lui faut s’éloigner d’elle. Celle qui lui a été, qui lui est, qui lui sera encore si fidèle. C’est le prix qu’il paie. Qu’il pense que la comédienne devrait payer aussi. Donnant-donnant. La comédienne, elle, apparemment, n’est pas prête à faire le même sacrifice. D’ailleurs, le mot « sacrifice » n’aurait, sans doute, eu aucune signification à ses yeux. Un mot mort. Un mot de mort. Elle avait été aimée. D’hommes qui avaient travaillé avec elle. Dans la joie et la gratitude. Elle s’était séparée d’eux dans l’amitié. La vie s’était, à l’égard de tout cela, bien conduite, comportée avec dignité. Pourquoi renier cela ? Cela aurait-il un sens ? On arrive, donc, au terme de ce tournage où le travail et la vie ont failli si bien s’accorder. Où le passage de la vie à la fiction se passait si harmonieusement, dans une sorte d’intelligence suprême. On fête cela, d’abord en groupe, puis on accepte de boire encore un peu de vodka chez un membre de l’équipe, qui l’a proposé si amicalement. C’est le moment que choisit le rocker pour faire part à la comédienne de son projet grandiose : couper tous les ponts, voilà, les couper tous pour se retrouver rien qu’à deux. Génial, non ? L’idée du siècle, quoi ! L’amour, non ? L’amour à l’état pur ! Qu’est-ce que tu dis de ça ? Il fait terriblement chaud. Mais elle est glacée, la comédienne. La sueur lui coule, brûlante et glaciale, entre les omoplates et autour des reins. Elle ne sait pas ce qu’elle donnerait pour ne pas vivre l’heure qui vient, et renouer avec sa vie après, au calme, comme si de rien n’était. Elle ne pense pas comme le rocker, elle ne pensera jamais de même. L’amour qui lui enveloppe le cœur, aujourd’hui, ne gomme pas, n’efface en rien celui qu’elle a éprouvé hier, et un autre auparavant, encore : si la vie est si belle, comme elle le croit plus que jamais, c’est que tout cela fut juste, et compatible.
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