Noire passion (fragment), Pierre MERTENS-3

2003 Words
Il ne l’entend pas, lui, de cette oreille. Il a l’impression de tout donner, qu’il faudrait qu’elle fasse de même ! Il exige une réponse à cela. Elle ne répond pas. Elle sait que cela ne servirait à rien de discuter, elle sait que la situation est désespérée, elle ne sait pas encore à quel point. Alors il fracasse un verre contre le mur. Ce n’est évidemment qu’un début. Leur copain les reconduit à leur hôtel. Là, cela pourrait s’arranger, se calmer. Mais quand le pire doit arriver, cela n’intéresse plus personne de l’arrêter. Il y a bien des voisins de chambre qui vont protester contre les éclats de voix. C’est le rocker qui, sur le seuil de la chambre, présentera encore ses excuses. La dernière fois, cette nuit-là, qu’il sacrifie à un semblant de civilité, disons : d’humanité. Un S.M.S. est arrivé, signé par l’ex-conjoint de la comédienne, qui l’invite affectueusement à prendre date pour une tournée en commun sur un film qu’ils ont fait ensemble. Le rocker devient fou de jalousie. D’incompréhension, surtout. Comme si la vie n’avait pas ses droits. Les jaloux s’accordent tous les droits. Au nom de l’amour, disent-ils, du grand amour. Quand ce n’est qu’au nom de la propriété. Il ne l’interrogeait, depuis quelque temps, depuis quelques jours, que sur leur avenir à eux, et son passé à elle. Seuls importaient, pour lui, les lendemains et ce qui demeurait, aujourd’hui, pour elle, d’actualité de sa vie antérieure. Elle était terrifiée par ce double tourment qu’il s’infligeait. Mais elle s’interdisait d’entrer dans son jeu, car ce qui l’accaparait, elle, la dévorait, c’était l’exigence du présent. N’était-ce pas bien assez pour eux deux ? Il semblait que non. Elle s’étonnait grandement qu’il n’en allât pas de même pour lui, mais se gardait bien de s’en ouvrir à l’être aimé. Cela eût encore fait rebondir le malentendu. Parfois, elle appréhendait qu’il ne pourrait jamais échapper au dilemme que représentait pour eux le passage et le partage du temps. L’évocation toujours hasardeuse des souvenirs et des projets. Elle appartenait tellement à ce qui lui arrivait à l’instant même, et enrageait de ne pouvoir simplement le dire au rocker. Comme si, pour lui, c’eût été l’objet du plus grand malentendu, un scandale. Elle était donc heureuse et terrifiée. Si cela devait jamais finir…, pensait-elle – et elle concluait aussitôt : toute fin d’un amour est un meurtre. Et non pas seulement une trahison. Elle ne peut pas savoir, mais elle sait déjà que, dans quelques heures, dans une chambre d’hôtel, en été, à l’étranger, des coups vont pleuvoir sur elle, tombés d’on ne sait où. Elle avait manifesté trop d’égards envers son passé, sa vie même, et ne faisait pas de plans sur la comète. Elle ne se doutait pas qu’on peut en mourir. Elle en mourra. Elle en est morte. De cela même qu’elle voulait vivre. Cette histoire m’immerge dans une détresse sans bornes. Si elle n’était si empoisonnée de sens, justement, je dirais : insensée. Comme seule peut en induire la mise à la t*****e d’un enfant, l’exécution capitale d’un innocent… Bien sûr, elle fait scandale. Mais plus scandale qu’horreur, me semble-t-il. Or, c’est cela même qui me désespère. Oh ! je sais : il ne faudrait surtout pas comparer. Oh, bien sûr, nulle mise à mort n’est justement comparable à aucune autre. Conservons donc, au moins à celle-ci, son autonomie. Sa stupéfiante singularité alors qu’hélas, elle pourrait paraître si banale. « Classique ». Appartenant au répertoire. S’inscrivant dans une longue tradition. Je ne songe pas sans appréhension à ces grands écrivains qui, quelquefois, quittant imprudemment le monde de la fiction, se sont prononcés, avec une légèreté inouïe, sur la culpabilité (et plus rarement l’innocence) de certains accusés… Magistrats amateurs, frivoles, à l’écoute de leurs seuls phantasmes. Alors je me dis que je ne puis, décidément, formuler que l’incommensurable chagrin où me précipite la mise à mort (je ne trouve que cette expression pour dire cela) de la comédienne. Ce chagrin, hélas, qui n’aurait pour pendant – symétriquement – que mon incapacité de prendre en pitié le rocker qui l’a butée. Car il l’a « butée », tout de même ? C’est bien comme ça qu’on dit ? (Et puis qui serais-je donc pour le plaindre ?) « Plaindre ce monstre », ai-je bien failli dire, entraîné par mon élan. Et pourquoi m’être retenu, d’ailleurs ? Censuré, peut-être ? Par convenance ? Pour rester crédible ? Généreux et humain, et tout ça… ? Compassionnel, ma parole ? À considérer même que toute cette histoire « ne me concernait pas », n’y aurait-il pas de pitiés impossibles ? Comme les amours du même nom ? Cette histoire, donc…, car c’en est bien une, n’est-ce pas ? Puisqu’elle est bel et bien terriblement réelle, cette histoire me hante, ne me laisse pas une minute en repos. Même celle du vieux philosophe, du magistral idéologue marxiste qui, ayant enseigné toute une génération, avait étranglé sa femme devenue un peu folle – sur les lieux mêmes où il prodiguait son enseignement révolutionnaire –, se réservant, pour elle et lui, donc, un espace locatif là où sa parole se produisait, oui, je n’ai pas peur de le dire : même cette terrible, cette effarante estocade m’avait moins impressionné que celle de la mise à mort de la comédienne par le rocker. Pourtant, convenons-en : un philosophe humaniste qui étrangle une vieille femme malade, ce n’est pas rien non plus… Que demande le peuple ? Du pain et… un jeu mortel ? Moi, c’était comme si je m’étais réservé pour la mise à mort de la comédienne par le rocker. Parce que commise, sans doute, et même assurément, au nom de l’amour. Mais nous y reviendrons. Cette fois, me dis-je, par exemple : le monde s’est décoloré. Et puis, j’enchaînais avec des clichés, du genre : « Ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont… », etc. Pourquoi pas ? Je le croyais vraiment. Il faut parfois s’accrocher fermement à quelques idées simples. Dont, entre autres, désormais, pour moi, la mise à mort de la comédienne. Comme la preuve, définitive, que l’Histoire marchait à reculons, et que le monde n’était encore bien que cette poubelle que certains avaient dite ? On était bien à la recherche d’une preuve de cela, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! nous étions servis. Il devait y en avoir bien d’autres, plus lourdes encore. Pour l’instant, je m’en fichais bien. En quelque sorte, elle suffisait à mon malheur. Mais qu’on ne m’objecte pas niaisement : c’est ton choix, c’est ta sensibilité qui parle… Ma sensibilité ? Tu rigoles ? C’est le choix du monde, c’est le choix de la vie. Entre autres. Disons cela : entre autres. Les hebdos de la presse « people » qui relatent l’événement – et publient, comme toujours, en pareille circonstance, la dernière interview exclusive du coupable ou, à défaut, celle de la victime, regorgeraient, par ailleurs, de reportages relatifs aux vacances d’été de stars heureuses, de présentatrices à la télé, comblées, ayant rencontré le grand amour et, parfois, attendant déjà famille – coulant des jours lumineux sur des plages lointaines. (Même pas exotiques : elles avaient rendu inexotique l’atoll même le plus inaccessible.) Cette cohabitation – à quelques pages de distance – de l’éden des unes et de l’enfer des autres me troublait plus que je ne puis le dire. Je me demandais si, dans sa prison de l’Est, le détenu préventif, le présumé innocent, l’inculpé, avait eu le loisir de feuilleter ne fût-ce qu’un seul de ces magazines et, par conséquent, vivre le surcroît d’horreur que de tels reportages avaient dû lui inspirer ? S’être retranché dans un monde où même le crime signifierait encore l’amour, c’était déjà affreusement délirant, mais se retrouver, dans l’information, comme repoussoir absolu d’une jet society où tout le monde faisait l’amour, et/ou des enfants, dans une innocence plus qu’opulente, prospère, cela ne couvrait-il même pas de dérision le cauchemar auquel il s’était abandonné ? On passe, sur une chaîne, en même temps qu’on vient d’apprendre sa mort clinique sur une autre, un film où le père de l’actrice est l’acteur principal. D’abord, cela me choque presque. (Comme une sorte de concurrence déloyale.) Un peu, aussi, comme si on l’empêchait, lui, d’assister aux funérailles de sa fille. Comme si on ne lui laissait pas le temps de prendre le deuil. Réaction idiote, bien sûr. C’est même l’occasion de vérifier leur étrange ressemblance. Ce merveilleux sourire si tendre, ironique et un peu carnassier qu’ils avaient en commun… Au cours d’une soirée d’hommage qui lui est rendue, on passe un téléfilm où, dans une scène de cavale, un gangster dont elle tombera amoureuse par la suite lui flanque deux baffes. J’éclate en sanglots. Pour assurer sa défense, désormais, le rocker nous apprend qu’au départ de la soirée funeste, sa compagne aurait cédé à une crise d’hystérie. À moins que l’on reconnaisse déjà, là, le vocabulaire de son avocat ? Il l’a tuée, peu de jours auparavant, et il la traite déjà d’hystérique. Elle aurait frappé la première. Mais voyons… Il avait l’air si accablé, pourtant. Il pensait à la mort. Maintenant il faut qu’il charge « celle qu’il préférait à sa musique ». Moi aussi, je l’aurais préférée – définitivement –, j’aurais franchement préféré sa survie à la musique du rocker. Question de goût, sans doute ? Moi, c’est la mort de la comédienne, des mains du rocker, qui me rendrait hystérique. Le seul, au fond, à ne pas s’être montré hystérique, dans toute cette affaire, ce serait le rocker lui-même ? Le tueur, allais-je dire. Simple abus de langage. Une fois qu’on cède à l’hystérie, les psys et les avocats de la défense vous le diront, ça ne s’arrête plus. Le premier imbécile venu vous le confirmera, ceux qui, de nos jours, prennent exagérément en considération les victimes ont un mauvais esprit. Mais n’anticipons pas. N’empêche : on finissait par s’étonner de l’intérêt – le mot paraît bien faible –, de l’attention dévorante que j’accordais à cette « navrante affaire ». (« Péripétie », disait-on parfois. « Cette navrante péripétie ».) Pour la prendre à cœur à ce point, n’en allait-il pas d’une sorte d’identification exorbitante, sinon, au fond, névrotique ? « Identification » : quelle idée folle ! À la victime… ou au coupable potentiel ? Lorsque nous émergions, exténués, de nos querelles, une de mes compagnes et moi, nous nous félicitions toujours, d’une certaine manière, qu’aux pires instants de l’affrontement, rauques à force d’avoir gueulé, nous n’avions au moins pas esquissé un geste de violence. Pas même pastiché le mouvement de qui va lever la main sur l’autre. Nous nous serions sûrement inspiré un profond dégoût, et il ne fut jamais question d’en arriver à cette extrémité. Pour le dire banalement, osons affirmer que nous n’aurions, ni l’un ni l’autre, « fait de mal à une mouche » Nous enquêtions, cette femme et moi, sur la violence dans le monde. Bien sûr, cela ne devrait pas nous empêcher d’y recourir, le cas échéant, mais c’est ainsi : rien ne nous horrifiait autant. Cela doit protéger, tout de même, contre les excès imbéciles de la colère amoureuse. Un amour qui prétendrait s’exprimer de cette façon, ailleurs qu’au théâtre. Dans la vie, donc. Loin des mythes. À l’écart des vociférations, des gesticulations de l’imaginaire, lequel conserve, comme on sait, tous ses privilèges. Donc, m’identifier, si peu que ce soit, à celle qui avait pris les coups, à celui qui les avait assenés ? Et quoi encore ? Ne peut-on croire qu’un événement vous laisse hébété – de douleur et de honte – sans supposer qu’une folle présomption vous aveugle au point que vous vous y « retrouviez » ? Pourquoi me sentais-je impliqué, donc, dans ce m******e ? (Je devrais persister à dire « m******e » – ou « c*****e » – comme si plusieurs femmes, hommes et enfants étaient restés là sur le carreau. Ne pas oublier les enfants, surtout : les protagonistes en avaient fait : ils vont devoir vivre avec cela.) Impliqué, donc. Comme témoin de cette effarante et banale catastrophe. Témoin, vraiment ? Dans la mesure où tout qui a vécu l’été où cela s’est passé, le fut un peu, à mon sens. Cela aurait-il pu nous arriver, à nous, les femmes que j’ai aimées, et moi ? « Non », assurais-je. Trop de respect, entre nous. Du respect fixant les limites de la passion ? Non. Mais il est vrai que mes amours ne furent guère théâtrales. Quelle que soit l’horreur du geste du rocker, en outre, c’est un geste de cabotin. Les histrions, les Paillasse ont parfois la main lourde. L’amour fou ne fait pas toujours l’économie de la dictature. Et il a le crayon gras quand il le couche sur le papier. Le rocker était, à ce qu’on dit, pacifiste. Parfois, on disait : un pacifiste. (Tantôt adjectif, tantôt substantif…) Quand on voulait être précis, on disait : c’était un chanteur pacifiste. (Car même ceux qui lui veulent encore du bien, aujourd’hui, le mettent souvent déjà au passé.) Pacifiste, vraiment ? Cela pourrait surprendre. Cela ne me surprend qu’à moitié. Il se serait même rendu au Proche-Orient, pour défendre la cause palestinienne. Ils en ont de la chance, les Palestiniens. J’espère, au moins, pour eux, qu’ils ont été mis au courant, et que cela leur donnera du cœur au ventre. Recevoir l’appui idéologique d’une telle recrue, il y a de quoi b****r. Comme quoi la haine de la violence dans une partie du monde – du Tiers-Monde, à tout le moins – ne préserverait pas, mais alors : pas du tout, d’une violence privée dont on demeurerait, à travers tout, dépositaire. On ne peut pas être expert en tout. On peut être un angélique donneur de leçons pour le monde entier, et un tueur pour une seule personne. Et, précisément, celle que l’on aurait aimée, plus que tout, qu’on dit avoir préférée à toute autre. On a – horriblement – gagné cette guerre-là, alors même qu’on désapprouvait toutes les guerres.
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