Chapitre 4

3000 Words
Elizabeth exultait : à sa grande satisfaction, Mr. Darcy pouvait voir qu’elle avait des parents dont elle n’avait pas à rougir !… Attentive à leur conversation, elle notait avec joie toutes les phrases, toutes les expressions qui attestaient l’intelligence, le goût et la bonne éducation de son oncle. La conversation tomba bientôt sur la pêche, et elle entendit Mr. Darcy, avec la plus parfaite amabilité, inviter Mr. Gardiner à venir pêcher aussi souvent qu’il le voudrait durant son séjour dans le voisinage, offrant même de lui prêter des lignes, et lui indiquant les endroits les plus poissonneux. Mrs. Gardiner, qui donnait le bras à sa nièce, lui jeta un coup d’œil surpris ; Elizabeth ne dit mot, mais ressentit une vive satisfaction : c’était à elle que s’adressaient toutes ces marques de courtoisie. Son étonnement cependant était extrême, et elle se répétait sans cesse : « Quel changement extraordinaire ! comment l’expliquer ? ce n’est pourtant pas moi qui en suis cause ! ce ne sont pas les reproches que je lui ai faits à Hunsford qui ont opéré une telle transformation !… C’est impossible qu’il m’aime encore. » Ils marchèrent ainsi pendant quelque temps, Mrs. Gardiner et sa nièce en avant, et les deux messieurs à l’arrière-garde. Mais après être descendus sur la rive pour voir de plus près une curieuse plante aquatique, il se produisit un petit changement ; Mrs. Gardiner, fatiguée par l’exercice de la matinée et trouvant le bras d’Elizabeth insuffisant pour la soutenir, préféra s’appuyer sur celui de son mari ; Mr. Darcy prit place auprès de sa nièce et ils continuèrent à marcher côte à côte. Après une courte pause, ce fut la jeune fille qui rompit le silence ; elle tenait à ce qu’il apprît qu’en venant à Pemberley elle se croyait sûre de son absence ; aussi commença-t-elle par une remarque sur la soudaineté de son arrivée. – Car votre femme de charge, ajouta-t-elle, nous avait informés que vous ne seriez pas ici avant demain, et, d’après ce qu’on nous avait dit à Bakervell, nous avions compris que vous n’étiez pas attendu si tôt. Mr. Darcy reconnut que c’était exact ; une question à régler avec son régisseur l’avait obligé à devancer de quelques heures ses compagnons de voyage. – Ils me rejoindront demain matin de bonne heure, continua-t-il, et vous trouverez parmi eux plusieurs personnes qui seront heureuses de renouer connaissance avec vous : Mr. Bingley et ses sœurs. Elizabeth s’inclina légèrement sans répondre : d’un saut, sa pensée se reportait brusquement au soir où, pour la dernière fois, le nom de Mr. Bingley avait été prononcé par eux. Si elle en jugeait par la rougeur de son compagnon, la même idée avait dû lui venir aussi à l’esprit. – Il y a une autre personne, reprit-il après un court silence, qui désire particulièrement vous connaître. Me permettrez-vous, si ce n’est pas indiscret, de vous présenter ma sœur pendant votre séjour à Lambton ? Interdite par cette demande, Elizabeth y répondit sans savoir au juste dans quels termes. Elle sentait que le désir de la sœur avait dû être inspiré par le frère et sans aller plus loin cette pensée la remplissait de satisfaction. Il lui était agréable de voir que Mr. Darcy n’avait pas été amené par la rancune à concevoir d’elle une mauvaise opinion. Ils avançaient maintenant en silence, chacun plongé dans ses pensées. Bientôt ils distancèrent les Gardiner et, quand ils arrivèrent à la voiture, ils avaient une avance d’au moins cent cinquante mètres. Mr. Darcy offrit à Elizabeth d’entrer au château, mais elle déclara qu’elle n’était pas fatiguée et ils demeurèrent sur la pelouse. Le silence à un moment où ils auraient pu se dire tant de choses devenait embarrassant. Elizabeth se rappela qu’elle venait de voyager et ils parlèrent de Matlock et de Dovedale avec beaucoup de persévérance. Mais Elizabeth trouvait que le temps et sa tante avançaient bien lentement et sa patience, ainsi que ses idées, étaient presque épuisées lorsque ce tête-à-tête prit fin. Mr. et Mrs. Gardiner les ayant rejoints, Mr. Darcy les pressa d’entrer au château et d’accepter quelques rafraîchissements ; mais cette proposition fut déclinée et l’on se sépara de part et d’autre avec la plus grande courtoisie. Mr. Darcy aida les dames à remonter dans leur voiture et, quand elle fut en marche, Elizabeth le vit retourner à pas lents vers la maison. Son oncle et sa tante se mirent aussitôt à parler de Mr. Darcy : l’un et l’autre le déclarèrent infiniment mieux qu’ils ne s’y seraient attendus. – C’est un parfait gentleman, aimable et simple, dit Mr. Gardiner. – Il y a bien un peu de hauteur dans sa physionomie, reprit sa femme, mais elle n’est que dans l’expression, et ne lui sied pas mal. Je puis dire maintenant comme la femme de charge que la fierté dont certaines gens l’accusent ne m’a nullement frappée. – J’ai été extrêmement surpris de son accueil c’était plus que de la simple politesse, c’était un empressement aimable à quoi rien ne l’obligeait. Ses relations avec Elizabeth étaient sans importance, en somme ! – Bien sûr, Lizzy, il n’a pas le charme de Wickham mais comment avez-vous pu nous le représenter comme un homme si désagréable ? Elizabeth s’excusa comme elle put, dit qu’elle l’avait mieux apprécié quand ils s’étaient rencontrés dans le Kent et qu’elle ne l’avait jamais vu aussi aimable qu’en ce jour. – Tel qu’il s’est montré à nous, continua Mrs. Gardiner, je n’aurais jamais pensé qu’il eût pu se conduire aussi cruellement à l’égard de ce pauvre Wickham. Il n’a pas l’air dur, au contraire. Dans toute sa personne il a une dignité qui ne donne pas une idée défavorable de son cœur. La bonne personne qui nous a fait visiter le château lui fait vraiment une réputation extraordinaire ! J’avais peine, par moments, à m’empêcher de rire… Ici, Elizabeth sentit qu’elle devait dire quelque chose pour justifier Mr. Darcy dans ses rapports avec Wickham. En termes aussi réservés que possible elle laissa entendre que, pendant son séjour dans le Kent, elle avait appris que sa conduite pouvait être interprétée d’une façon toute différente, et que son caractère n’était nullement aussi odieux, ni celui de Wickham aussi sympathique qu’on l’avait cru en Hertfordshire. Comme preuve, elle donna les détails de toutes les négociations d’intérêt qui s’étaient poursuivies entre eux, sans dire qui l’avait renseignée, mais en indiquant qu’elle tenait l’histoire de bonne source. Sa tante l’écoutait avec une vive curiosité. Mais on approchait maintenant des lieux qui lui rappelaient ses jeunes années, et toute autre idée s’effaça devant le charme des souvenirs. Elle fut bientôt trop occupée à désigner à son mari les endroits intéressants qu’ils traversaient pour prêter son attention à autre chose. Bien que fatiguée par l’excursion du matin, sitôt qu’elle fut sortie de table elle partit à la recherche d’anciens amis, et la soirée fut remplie par le plaisir de renouer des relations depuis longtemps interrompues. Quant à Elizabeth, les événements de la journée étaient trop passionnants pour qu’elle pût s’intéresser beaucoup aux amis de sa tante. Elle ne cessait de songer, avec un étonnement dont elle ne pouvait revenir, à l’amabilité de Mr. Darcy et, pardessus tout, au désir qu’il avait exprimé de lui présenter sa sœur. Elizabeth s’attendait à ce que Mr. Darcy lui amenât sa sœur le lendemain de son arrivée à Pemberley, et déjà elle avait résolu de ne pas s’éloigner de l’hôtel ce matinlà, mais elle s’était trompée dans ses prévisions car ses visiteurs se présentèrent un jour plus tôt qu’elle ne l’avait prévu. Après une promenade dans la ville avec son oncle et sa tante, tous trois étaient revenus à l’hôtel et se préparaient à aller dîner chez des amis retrouvés par Mrs. Gardiner, lorsque le roulement d’une voiture les attira à la fenêtre. Elizabeth, reconnaissant la livrée du coupé qui s’arrêtait devant la porte, devina tout de suite ce dont il s’agissait et annonça à ses compagnons l’honneur qui allait leur être fait. Mr. et Mrs. Gardiner étaient stupéfaits, mais l’embarras de leur nièce, qu’ils rapprochaient de cet incident et de celui de la veille, leur ouvrit soudain les yeux sur des perspectives nouvelles. Elizabeth se sentait de plus en plus troublée, tout en s’étonnant elle-même de son agitation : entre autres sujets d’inquiétude, elle se demandait si Mr. Darcy n’aurait pas trop fait son éloge à sa sœur et, dans le désir de gagner la sympathie de la jeune fille, elle craignait que tous ses moyens ne vinssent à lui manquer à la fois. Craignant d’être vue, elle s’écarta de la fenêtre et se mit à arpenter la pièce pour se remettre, mais les regards de surprise qu’échangeaient son oncle et sa tante n’étaient pas faits pour lui rendre son sang-froid. Quelques instants plus tard miss Darcy entrait avec son frère et la redoutable présentation avait lieu. À son grand étonnement, Elizabeth put constater que sa visiteuse était au moins aussi embarrassée qu’elle-même. Depuis son arrivée à Lambton elle avait entendu dire que miss Darcy était extrêmement hautaine ; un coup d’œil lui suffit pour voir qu’elle était surtout prodigieusement timide. Elle était grande et plus forte qu’Elizabeth ; bien qu’elle eût à peine dépassé seize ans elle avait déjà l’allure et la grâce d’une femme. Ses traits étaient moins beaux que ceux de son frère, mais l’intelligence et la bonne humeur se lisaient sur son visage. Ses manières étaient aimables et sans aucune recherche. Elizabeth, qui s’attendait à retrouver chez elle l’esprit froidement observateur de son frère, se sentit soulagée. Au bout de peu d’instants Mr. Darcy l’informa que Mr. Bingley se proposait également de venir lui présenter ses hommages, et Elizabeth avait à peine eu le temps de répondre à cette annonce par une phrase de politesse qu’on entendait dans l’escalier le pas alerte de Mr. Bingley qui fit aussitôt son entrée dans la pièce. Il y avait longtemps que le ressentiment d’Elizabeth à son égard s’était apaisé ; mais s’il n’en avait pas été ainsi, elle n’aurait pu résister à la franche cordialité avec laquelle Bingley lui exprima son plaisir de la revoir. Il s’enquit de sa famille avec empressement, bien que sans nommer personne, et dans sa manière d’être comme dans son langage il montra l’aisance aimable qui lui était habituelle. Mr. et Mrs. Gardiner le considéraient avec presque autant d’intérêt qu’Elizabeth ; depuis longtemps ils désiraient le connaître. D’ailleurs, toutes les personnes présentes excitaient leur attention ; les soupçons qui leur étaient nouvellement venus les portaient à observer surtout Mr. Darcy et leur nièce avec une curiosité aussi vive que discrète. Le résultat de leurs observations fut la pleine conviction que l’un des deux au moins savait ce que c’était qu’aimer ; des sentiments de leur nièce ils doutaient encore un peu, mais il était clair pour eux que Mr. Darcy débordait d’admiration. Elisabeth, de son côté, avait beaucoup à faire. Elle aurait voulu deviner les sentiments de chacun de ses visiteurs, calmer les siens, et se rendre agréable à tous. Ce dernier point sur lequel elle craignait le plus d’échouer était au contraire celui où elle avait le plus de chances de réussir, ses visiteurs étant tous prévenus en sa faveur. À la vue de Bingley sa pensée s’était aussitôt élancée vers Jane. Combien elle aurait souhaité savoir si la pensée de Bingley avait pris la même direction ! Elle crut remarquer qu’il parlait moins qu’autrefois, et, à une ou deux reprises pendant qu’il la regardait, elle se plut à imaginer qu’il cherchait à découvrir une ressemblance entre elle et sa sœur. Si tout ceci n’était qu’imagination, il y avait du moins un fait sur lequel elle ne pouvait s’abuser, c’était l’attitude de Bingley vis-à-vis de miss Darcy, la prétendue rivale de Jane. Rien dans leurs manières ne semblait marquer un attrait spécial des deux jeunes gens l’un pour l’autre ; rien ne se passa entre eux qui fût de nature à justifier les espérances de miss Bingley. Elizabeth saisit, au contraire, deux ou trois petits faits qui lui semblèrent attester chez Mr. Bingley un sentiment persistant de tendresse pour Jane, le désir de parler de choses se rattachant à elle et, s’il l’eût osé, de prononcer son nom. À un moment où les autres causaient ensemble, il lui fit observer d’un ton où perçait un réel regret « qu’il était resté bien longtemps sans la voir », puis ajouta avant qu’elle eût eu le temps de répondre : – Oui, il y a plus de huit mois. Nous ne nous sommes pas rencontrés depuis le 26 novembre, date à laquelle nous dansions tous à Netherfield. Elizabeth fut heureuse de constater que sa mémoire était si fidèle. Plus tard, pendant qu’on ne les écoutait pas, il saisit l’occasion de lui demander si toutes ses sœurs étaient à Longbourn. En elles-mêmes, cette question et l’observation qui l’avait précédée étaient peu de chose, mais l’accent de Bingley leur donnait une signification. C’était seulement de temps à autre qu’Elizabeth pouvait tourner les yeux vers Mr. Darcy ; mais chaque coup d’œil le lui montrait avec une expression aimable, et quand il parlait, elle ne pouvait découvrir dans sa voix la moindre nuance de hauteur. En le voyant ainsi plein de civilité non seulement à son égard mais à l’égard de membres de sa famille qu’il avait ouvertement dédaignés, et en se rappelant leur orageux entretien au presbytère de Hunsford, le changement lui semblait si grand et si frappant qu’Elizabeth avait peine à dissimuler son profond étonnement. Jamais encore dans la société de ses amis de Netherfield ou dans celle de ses nobles parentes de Rosings elle ne l’avait vu si désireux de plaire et si parfaitement exempt de fierté et de raideur. La visite se prolongea plus d’une demi-heure et, en se levant pour prendre congé, Mr. Darcy pria sa sœur de joindre ses instances aux siennes pour demander à leurs hôtes de venir dîner à Pemberley avant de quitter la région. Avec une nervosité qui montrait le peu d’habitude qu’elle avait encore de faire des invitations, miss Darcy s’empressa d’obéir. Mrs. Gardiner regarda sa nièce : n’était-ce pas elle que cette invitation concernait surtout ? Mais Elizabeth avait détourné la tête. Interprétant cette attitude comme un signe d’embarras et non de répugnance pour cette invitation, voyant en outre que son mari paraissait tout prêt à l’accepter, Mrs. Gardiner répondit affirmativement et la réunion fut fixée au surlendemain. Dès que les visiteurs se furent retirés, Elizabeth, désireuse d’échapper aux questions de son oncle et de sa tante, ne resta que le temps de leur entendre exprimer leur bonne impression sur Bingley et elle courut s’habiller pour le dîner. Elle avait tort de craindre la curiosité de Mr. et Mrs. Gardiner car ils n’avaient aucun désir de forcer ses confidences. Ils se rendaient compte maintenant qu’Elizabeth connaissait Mr. Darcy beaucoup plus qu’ils ne se l’étaient imaginé, et ils ne doutaient pas que Mr. Darcy fût sérieusement épris de leur nièce ; tout cela était à leurs yeux plein d’intérêt, mais ne justifiait pas une enquête. En ce qui concernait Wickham les voyageurs découvrirent bientôt qu’il n’était pas tenu en grande estime à Lambton : si ses démêlés avec le fils de son protecteur étaient imparfaitement connus, c’était un fait notoire qu’en quittant le Derbyshire il avait laissé derrière lui un certain nombre de dettes qui avaient été payées ensuite par Mr. Darcy. Quant à Elizabeth, ses pensées étaient à Pemberley ce soir-là plus encore que la veille. La fin de la journée lui parut longue mais ne le fut pas encore assez pour lui permettre de déterminer la nature exacte des sentiments qu’elle éprouvait à l’égard d’un des habitants du château, et elle resta éveillée deux bonnes heures, cherchant à voir clair dans son esprit. Elle ne détestait plus Mr. Darcy, non certes. Il y avait longtemps que son aversion s’était dissipée et elle avait honte maintenant de s’être laissée aller à un pareil sentiment. Depuis quelque temps déjà elle avait cessé de lutter contre le respect que lui inspiraient ses indéniables qualités, et sous l’influence du témoignage qui lui avait été rendu la veille et qui montrait son caractère sous un jour si favorable, ce respect se transformait en quelque chose d’une nature plus amicale. Mais au-dessus de l’estime, au-dessus du respect, il y avait en elle un motif nouveau de sympathie qui ne doit pas être perdu de vue : c’était la gratitude. Elle était reconnaissante à Darcy non seulement de l’avoir aimée, mais de l’aimer encore assez pour lui pardonner l’impétuosité et l’amertume avec lesquelles elle avait accueilli sa demande, ainsi que les accusations injustes qu’elle avait jointes à son refus. Elle eût trouvé naturel qu’il l’évitât comme une ennemie, et voici que dans une rencontre inopinée il montrait au contraire un vif désir de voir se renouer leurs relations. De l’air le plus naturel, sans aucune assiduité indiscrète, il essayait de gagner la sympathie des siens et cherchait à la mettre elle-même en rapport avec sa sœur. L’amour seul – et un amour ardent – pouvait chez un homme aussi orgueilleux expliquer un tel changement, et l’impression qu’Elizabeth en ressentait était très douce, mais difficile à définir. Elle éprouvait du respect, de l’estime et de la reconnaissance : elle souhaitait son bonheur. Elle aurait voulu seulement savoir dans quelle mesure elle désirait que ce bonheur dépendît d’elle, et si elle aurait raison d’user du pouvoir qu’elle avait conscience de posséder encore pour l’amener à se déclarer de nouveau. Il avait été convenu le soir entre la tante et la nièce que l’amabilité vraiment extraordinaire de miss Darcy venant les voir le jour même de son arrivée réclamait d’elles une démarche de politesse, et elles avaient décidé d’aller lui faire visite à Pemberley le lendemain. Mr. Gardiner partit lui-même ce matin-là peu après le « breakfast » ; on avait reparlé la veille des projets de pêche, et il devait retrouver vers midi quelques-uns des hôtes du château au bord de la rivière.
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